“La Cour des comptes ignore la réalité sanitaire de notre filière”
Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart, répond aux conclusions du rapport européen sur les aides à la banane antillaise
La Cour des comptes européenne vient de publier un rapport pointant du doigt le niveau des aides accordées à la filière banane en Guadeloupe et Martinique. Selon ses experts, l’aide européenne par kilogramme de bananes produites aux Antilles (0,67€) serait désormais deux fois plus élevée que dans les autres régions ultrapériphériques comme les Canaries (0,30€) ou Madère (0,29€). Pour Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart, ces conclusions témoignent d’une méconnaissance profonde de la crise sanitaire que traverse la filière depuis 2014.
ANTILLA : La Cour des comptes constate que l’aide par kilo de bananes a augmenté aux Antilles alors que la production baisse. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Jean-Claude Marraud des Grottes : Ce que la Cour appelle un “paradoxe” est en réalité la conséquence directe d’une crise sanitaire majeure qu’elle n’évoque tout simplement pas dans son rapport. C’est proprement incompréhensible ! Depuis 2012, nous sommes confrontés à l’arrivée de la cercosporiose noire, un champignon dévastateur. À partir de 2014, nous avons dû faire face simultanément à l’interdiction de l’épandage aérien et à la suppression de plusieurs molécules de traitement. Les producteurs espagnols et portugais n’ont pas ce problème. Comparer notre situation à la leur sans mentionner cette différence fondamentale relève soit de l’ignorance, soit de la mauvaise foi. Si les experts de la Cour sont venus sur le terrain en Martinique, nous ne les avons pas vus.
“Ce rapport comporte des lacunes difficilement compréhensibles qui conduisent à des conclusions erronées et potentiellement dangereuses pour l’avenir de la filière bananière martiniquaise et guadeloupéenne.”
ANTILLA : Concrètement, quelles sont les conséquences de cette cercosporiose noire ?
Les conséquences sont dramatiques : augmentation considérable des coûts de production, baisse des rendements à l’hectare, développement du mûrissage précoce qui rend les fruits invendables, et bien sûr une baisse progressive mais constante du volume de production. Tout cela a creusé encore davantage l’écart de compétitivité avec nos concurrents latino-américains. L’augmentation mécanique de l’aide par tonne qui résulte de la baisse de production, ajoutée à nos recettes commerciales, ne suffit même pas à compenser l’explosion de nos coûts.
ANTILLA : La Cour souligne que la banane représente 48% du budget POSEI aux Antilles, soit 129 millions d’euros. N’est-ce pas disproportionné ?
Cette vision traduit une profonde méconnaissance de l’histoire de ce régime d’aide. L’enveloppe consacrée à la banane n’a pas été créée dans le cadre du POSEI. Elle provient de l’Organisation Commune de Marché de la banane, instaurée dès 1993 pour compenser l’écart de coûts de production – notamment de main d’œuvre – entre les producteurs européens et ceux des pays tiers qui exportent sur le même marché. Si cette compensation n’avait pas existé, la production aurait déjà disparu depuis longtemps. En 2007, pour mettre ce régime à l’abri des réformes de la PAC et des contestations à l’OMC, il a été décidé de transférer cette enveloppe vers le POSEI, de la sanctuariser en quelque sorte. Il ne s’agit donc pas d’une augmentation en faveur de la banane, mais d’une adjonction d’une enveloppe préexistante et justifiée.
ANTILLA : La Cour pointe également la concentration de l’aide sur quelques gros producteurs. En Martinique, six producteurs d’une même entité perçoivent 12% de l’enveloppe. N’y a-t-il pas un problème d’équité ?
Cette critique repose sur une incompréhension totale du mécanisme. Le calcul est pourtant simple : nous commercialisons 319 000 tonnes de bananes pour une enveloppe de 129 millions d’euros, soit une aide de 404 euros par tonne. Cette aide est proportionnelle au tonnage produit par chaque exploitant. Une exploitation qui produit 2 500 tonnes perçoit 1 010 000 euros, une qui en produit 500 tonnes perçoit 202 000 euros. C’est parfaitement logique. Ce qui explique ces montants élevés, c’est l’écart considérable de coûts de production entre nous et les producteurs latino-américains. Et il faut bien comprendre une chose : 20% des producteurs – soit 96 exploitations sur 482 – commercialisent 80% de la production. C’est la loi de Pareto, elle s’applique partout.
“Sans cette aide de 404 euros par tonne, tous les producteurs antillais, quelle que soit leur taille, devraient vendre leurs bananes 400 euros plus cher sur le marché européen. Autant dire qu’ils cesseraient immédiatement leur activité.”
ANTILLA : Mais ne pourrait-on pas réduire l’aide pour les grosses exploitations afin de mieux redistribuer ?
Ce serait une erreur catastrophique. Si on réduit l’aide par tonne pour les exploitations qui produisent plus de 2 500 tonnes, on les met immédiatement en difficulté face aux concurrents latino-américains. Car ce sont les coûts de production de ces concurrents mondiaux qui déterminent les prix au consommateur sur le marché européen. Sans cette aide de 404 euros par tonne, tous les producteurs antillais, quelle que soit leur taille, devraient vendre leurs bananes 400 euros plus cher. Autant dire qu’ils cesseraient immédiatement leur activité. Chaque producteur, petit ou grand, a besoin du même différentiel de compétitivité.
ANTILLA : Justement, la Cour préconise de réviser le régime d’aide en réduisant l’aide par tonne pour l’adapter au niveau de production actuel. Que répondez-vous ?
Cette préconisation est la preuve que le rapport fait l’impasse totale sur notre réalité. Comment peut-on proposer de réduire l’aide alors que nous traversons la plus grave crise sanitaire de notre histoire ? La Commission européenne, elle, a bien compris l’enjeu. Dans sa réponse à la Cour, elle rappelle que “le secteur de la banane est une pierre angulaire historique des régions ultrapériphériques et joue un rôle clé dans leur stabilité sociale”. Réduire l’aide maintenant reviendrait purement et simplement à condamner la filière.
ANTILLA : Quel message souhaitez-vous faire passer aux instances européennes ?
Qu’elles viennent sur le terrain, qu’elles voient de leurs yeux ce que représente la lutte quotidienne contre la cercosporiose noire. Qu’elles mesurent l’impact économique et social de cette filière en Martinique et en Guadeloupe. La banane, ce n’est pas seulement une production agricole, c’est un pan entier de notre économie, des milliers d’emplois directs et indirects, un élément structurant de notre territoire. Les conclusions de ce rapport, si elles étaient appliquées littéralement, seraient dangereuses. Nous avons besoin que l’Europe comprenne que maintenir cette enveloppe de 129 millions d’euros n’est pas un privilège, c’est une condition de survie face à une concurrence mondiale dont les coûts de production sont sans commune mesure avec les nôtres.
Chiffres clés
- 319 000 tonnes : production annuelle de bananes aux Antilles
- 129 millions d’euros : enveloppe POSEI pour la banane
- 404€/tonne : aide unitaire actuelle
- 482 producteurs aux Antilles françaises
- 2012 : arrivée de la cercosporiose noire
- 2014 : interdiction de l’épandage aérien et suppression de molécules





