Dans une étude publiée en 2011 par Adam R. Martin et Sean C. Thomas sous le titre « A reassessment of Carbon Content in Tropical Trees », les deux chercheurs canadiens nous expliquent, après analyse du carottage d’essences forestières du Panama, ce que les arbres ont pour partie à charge sur notre planète vivante. Ils nous démontrent que dans cette zone géographique panaméenne, le taux de carbone moyen d’un arbre se situerait entre 41,9% et 51,6%, soit une part moyenne équivalent à 47,4% de sa matière sèche.

Qui donc calculera la quantité de carbone stockée dans un arbre, pourra connaître sa masse sèche, découvrira  qu’une bonne part de celle-ci se trouve dans les racines. Une fois connu, on saura qu’un peu moins de la moitié de cette masse sèche des arbres se marie de carbone. Puis se baguent alors des boucles de rétroaction. Cercles et lignes courbes qui généralement nous ramènent à notre point de départ. A notre économie sous bois. Notre façon de gérer nos rapports et nos liens, nos interactions avec le monde, nos relations. Cet agencement de cases et de maisons, de présence ou de manque, géré dans une optique profitable. Une visée favorable dans la baille des faveurs avantageuses, pour l’usage de nos vies.

La question maintenant est de connaître aussi que l’âge des arbres compte. C’est pourquoi il faut savoir donner un respect sans nom, de l’ordre des incommensurables, à ceux qui ont absorbé toute leur vie, chaque année, quantité de carbone. En particulier les plus résineux, ceux qui poussent dans le monde avec un poids de base sur les épaules, de la lourdeur dans la marche, une masse de choses difficiles à vivre qui pèsent sur la pensée. Plus inflammables et rapides à la détente que les plus feuillus, mais qui absorbent bien plus de carbone en dépit d’un moindre stockage, compte tenu de leur vie souvent plus courte.

Alors quand vient l’heure du bilan ou des comptes, comme en forêt, certains hommes nous laissent entre chambres, respirations et loges d’étouffement. Tout comme certaines études au Panama, l’on se retrouve enfoui dans les sciures de bois. Ecorcé, débité, avant d’être réduit en copeaux. En éclats de peaux mêlées à toutes les tentatives de fuite, d’esquive, de tromperie et d’évitement des vérités. Mêlé par ces choses formées à l’épreuve du vrai et du faux. Des choses conformées dans la relation entre les faits, les pensées et les dires. Où l’on constate qu’un dire emmailloté de mots n’est ni parole donnée, ni parole de masse d’homme, ni écrit creusé à la pointe d’une lame.

Lapenti est cet homme de bonne constitution. Il vit sur la même route que nous, n’y roule pas des mécaniques, mais son corps ; son corps avec des pieds, des jambes, un buste, son corps de membres supérieures et sa tête, toute une tête dégarnie. Il peint et repeint à longueur de journée. Il travaille après avoir travaillé toute une vie dans les pots de peinture et les effluves d’amiante. Il marche avec entrain quand le soleil allume les mornes par l’est, titube avec le blues quand il repasse la barre occidentale. Lapenti ressemble à cette longue marche dans le froid des mystères. Un ensemble de pas collés à la terre des souffrances et des suées, pour l’appétit des autres. Longue et sans fin. Une marche sans roue. Un livre pour sortir au jour, dans une blouse peinte par des murs sans oreilles. Une trace remontée selle du temps, troussée d’étoiles et de parchemins muets. Lapenti enchaîné au cliquetis des nuits d’où nos pertes s’enlisent à jamais. Dans les longues files de ceux que nous ne voyons plus, ceux qui ne reviennent pas,  creusement des silences gorgés du fruit de nos amours et d’un flot souvenir. Lapenti ne parle pas d’autre chose que des couleurs qui ne reparaissent plus dans le blanc de nos yeux, nous laissant moins là, évidés, amoindris, devenus faibles en jambes, revenus d’espérances et souvenances, en l’attente du passage. La cadence des passés. Élance du devenir étonnâmenmêlé. De-ce-que-de Mouvance. Mangle. Groove…

Où à la fête, chacun sait être-là, sachant pertinemment qu’il est bien difficile d’élargir une pensée sous le fouet quotidien, puis de la hisser-haut par flux de pimentade. Bien malins ceux qui, le feu au cul ou aux piquets, s’entretiennent de géométrie analytique ou de mécanique des fluides. Sans doute, l’enchaînement de petits pas en enfer, l’enchevêtrement racinaire de la sève du mal,  ne laissent que peu de place aux longues poussées radiculaires. Sans doute, dans les feuilles des arbres, l’ombre est source de lumière plus que note de synthèse. Sans doute. Il faut pourtant rejoindre les rives de survie. Par déploiement d’intelligence, cette faculté de lire entre les lignes, cueillir et recueillir en marchant, les levures, les matières mortes formant litière, suivre les galeries de lombrics ingurgitant la terre décomposée,  puis dans les horizons supérieurs du sol… gardant bien en mémoire qu’il ne suffit pas de marcher sur ce sol pour le connaître ou faire-lever, devenir perméable, fertile, facile à tout échange, établir les calcules et les animalcules, les conjonctions de subordination et coordination, selon ce qui relie les compléments communs.

Sang-douté, Lapenti marche pour rejoindre ses rives de survie. Marchant à l’encontre des crimes quotidiens, ces tentatives de meutre glissées dans les tuyaux du sale, sous la paille des palmiers du Panama ou de Gaza. Sans certitude, dépris des illusions. Dodu front ravagé, telle une capsule de charançon, sans retraite, sans indemnité, dommage collatéral des serres des faucons blancs et autres oiseaux de proie. Un sujet pensant, que les colloques discutailleront pour l’avenir des sciences sociales et la philosophie. Un sujet actant, que les grand-messes détailleront pour quête cérémonielle et avancement de grade. Un sujet marchant, marchandisé, uniformisé, que la flamboyance des mots réduira au silence. Sera dit que la culture savante et la science critique, un jour, par l’accession technologique, augmenteront ses possibles, sa puissance débraillée en mot de capacitation. Sera dit dans de beaux habits, par les micros d’amphis, sur des fauteuils haut-de-gamme, des canapés grands-noms, sera dit avec emphase et majesté, parce que la parole est ce bien meuble que les artistes du pouvoir, les artisans d’opinion, communiquent entre eux, socialisent entre deux.

Sera bouffé de l’intérieur, à l’abri des regards. Sève brute, brouillée de minéraux et compost organique présent dans les arborescences. Tout cela comme un liquide circulant sous les feuilles. Dans les troncs. Par les vaisseaux ligneux. Á travers l’eau des membres. Dans la chair et le phosphore blanc de notre système nerveux. La peinture du démonde. Tout cela sans grande perturbation de l’histoire, sans grand changement de force militaire, sans grand mouvement de sphère économique, sans grande perte d’équilibre politique. Une marche aux couleurs des monstres, imperturbablement dénuée d’émotions. Une respiration lente, souffle des turbulences qui naissent dans les valves du cœur et les artères des villes. Audible bruit des fins de monde. Quand vient ce temps, il faut bien croire que les arbres respirent eux aussi. Par les racines, les feuilles, les tiges, les fleurs, lenticelles des jours aussi bien que des nuits.

Respirer. Amener l’air au creuset viscéral. Transport des souffles aux cavités pleurales. Assimiler mer morte et cicatrice vivante. Spongieuse, poreuse à toutes les misères du monde. Par d’infimes ouvertures sur l’écorce du futur, ventiler l’oxygène aux entrailles parmi le sang-douté, les réseaux de stigmates, de trachées, de spirales. Respirer et revenir asseoir. Dans un siège impur conscient des drives et des dérives. Revenir à soi, cellule multipliée, comme un arbre grandi, comme des couches concentriques. En venir à soi, accumulé de nombre d’expériences et de nombre de cris, sachant, savant en science de la vie et de la terre, expert en carcans frottés de piment, docteur en arraisonnement du monde par les forces. Dominance. Retourné d’avenir, être-là qui devient, entre les prises et les captures d’un esprit planté corps. En décor réchampi, parure ornementale. Revenant de loin. Indemnisé par allonge de si loin que d’un silence naît l’or. Coupable d’être soi. Différemment créé. Continuellement bougé. Bouillon de cultures et de sens générant ce qu’aucun pouvoir ne saisit, mais qui bouillant, dégénère dans la ride des pliures de ta chair.

Quand les « ils » marchent vers soi, par la route qui s’étire en vouéillâge d’intensité, il y a cette part du massacre invisible qui infeste les cieux. Toutes ces zones inconnues et lointaines qui souvent inondent l’île de poussières. Il y a cette boule au ventre bleu du ciel, faîte de feux et d’orages magnétiques qui éclipsent les pas. L’émersion de milliards d’astres, chacun rempli du bruit de l’univers, capable d’observer ce que les monstres occultent à grand fracas d’images. Des astres noués, passant de fleurs en fruits à travers les esprits. Transportés par le vent des liaisons interdites et des nœuds de serpent. Jouant à qui est quille. Mûrissant de terribles foudres en rouleaux convectifs. Abaissant la température des corps et les battements des cœurs pour hiberner, coquer la mort. Sans peur des vieux os. Sangs rages inutiles. Sereins comme l’assemblée des gouttes d’une pluie matinale. Songeant au temps Permien, Trias ou Crétacé ; à toutes ces heures passées à perdre et à éteindre. Observant ces créés-à-l’image-de-Dieu tombés par les mains invisibles d’infiniment petits. Et ce pollen. Pollen répandu sur les plantes sauvages qui ne poussent plus dans le sens de la marche. Le sens tronqué. Celui des organes piratés, des instances de capture, des images et des filtres, celui des paroles désaccordées, des groupes de mauvais sujets dans des opérations de bonne prédication. Le sens taillé du libre consentement à une novpoétique métaverselle. Matière sèche des âmes qui endurcissent les temps comme les bois d’ébène.

Loran Kristian

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