| Laurent CYPRIA |
Par Laurent CYPRIA
Président du Martinique Ambassador Club
C’est avec l’intérêt soutenu que l’on doit aux grandes étapes de notre histoire régionale que j’ai parcouru le Projet de loi n°160, scellant l’accord entre la République française et la CARICOM. La signature apposée à Bridgetown en février 2025 restera, sans nul doute, gravée dans le marbre des intentions politiques. Toutefois, à la lecture aride des dispositions techniques qui nous sont soumises aujourd’hui, on ne peut se défendre d’un sourire, mi-policé, mi-désabusé.
Sous couvert d’intégration régionale, nous voici face à un chef-d’œuvre de bureaucratie internationale qui, s’il ravit les juristes, risque de laisser les acteurs de terrain sur leur faim.
La Sanctuarisation des Élites : Un Ballet d’Immunité
Il faut reconnaître aux rédacteurs une sollicitude touchante pour le confort de l’administration. Le texte déploie une énergie législative remarquable pour définir les contours d’un monde protégé, où la valise diplomatique est reine et l’exonération fiscale, loi. L’essentiel du document se concentre sur l’inviolabilité des archives, les facilités de change pour les fonctionnaires et l’importation de véhicules hors taxes.
Certes, le décorum a son importance dans le concert des nations. Mais n’y a-t-il pas une forme de décalage exquis à disserter si longuement sur les privilèges d’une poignée d’experts, alors que les sujets vitaux de notre insertion caribéenne brillent par leur absence ? Nous construisons ici une tour d’ivoire aux normes sismiques irréprochables, mais sans porte d’entrée pour le citoyen.
Le Silence Assourdissant du Réel
Au-delà de ce fastueux paravent statutaire, la vacuité opérationnelle du texte est saisissante. L’élégance diplomatique voudrait que l’on salue l’avancée ; le réalisme économique nous oblige à pointer les lacunes.
Car enfin, où est la vie ? Où sont les flux ? Le document reste muet sur la validité des actes juridiques, pierre angulaire de toute transaction sécurisée. Il ignore superbement la question, pourtant lancinante, du transport de marchandises et de personnes, laissant nos entrepreneurs face à l’abîme logistique habituel. De la même manière, la liberté de circulation effective ou la citoyenneté caribéenne demeurent des concepts éthérés, absents de cette prose administrative.
Plus inquiétant encore pour l’avenir de notre jeunesse et de nos industries : l’impasse totale sur l’équivalence des diplômes et les échanges de technologies. Comment prétendre à une communauté de destin si nos ingénieurs et nos savoirs ne peuvent traverser le canal de Sainte-Lucie avec la même fluidité que les fonctionnaires internationaux ?
Les secteurs primaires et tertiaires, poumons de notre économie, sont traités avec la même désinvolture. La pêche, l’agriculture, les produits et les services n’apparaissent nulle part comme des priorités d’harmonisation. L’articulation des normes sanitaires, frein historique à nos exportations, n’est pas même esquissée. Quant à la nécessaire coordination des services administratifs — CTM, Chambres Consulaires (CCI, CMA), Comité Martiniquais du Tourisme —, elle semble avoir échappé à la sagacité des rédacteurs, tout comme la définition claire du périmètre d’action de nos entreprises et du tissu associatif.
Vers une Ingénierie de l’Interface
Ne nous y trompons pas : ce texte est nécessaire, mais il est cruellement insuffisant. Il bâtit le toit institutionnel sans avoir posé les fondations de l’échange. L’État a rempli son office régalien en sécurisant le cadre formel ; il appartient désormais à la société civile de prendre le relais pour insuffler la substance.
C’est ici que réside la véritable clé de voûte de notre avenir régional. L’intégration ne se décrètera pas uniquement par des traités, aussi solennels soient-ils. Elle exige une diplomatie privée, agile et experte.
Il est impératif de mobiliser dès aujourd’hui les cercles de réflexion et d’influence, tels que le Martinique Ambassador Club, pour concevoir ce que les textes officiels ne prévoient pas : un organisme charnière. Une structure d’interface capable d’opérer l’articulation fine, technique et quotidienne, entre les sous-instances de la CARICOM et nos opérateurs locaux. C’est à nous, acteurs économiques et intellectuels, d’implémenter ce “middleware” diplomatique qui traduira les opportunités institutionnelles en réalités de marché. C’est dans cet espace d’intelligence collective, loin des rigidités protocolaires, que se jouera la réussite de notre destin caribéen.
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