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    Home » L’Église et l’esclavage Condamnations en haut lieu, accommodements locaux
    Tribunes

    L’Église et l’esclavage Condamnations en haut lieu, accommodements locaux

    janvier 11, 2021Aucun commentaire
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    Source Herodote


    Le christianisme, depuis ses origines, atteste d’une attitude cohérente à l’égard de l’esclavage. Il s’en accommode durant le premier millénaire comme d’une réalité sociale universelle et incontournable, mais sans l’approuver et encore moins l’encourager. Ensuite, après l’an Mil, l’Église catholique en vient à le condamner sans arriver néanmoins à se faire entendre au-delà des océans. À la fin du XVIIe siècle, alors que la traite atlantique prend une dimension industrielle, les confessions protestantes anglo-saxonnes prennent le relais et ouvrent la voie à l’abolitionnisme.


    Une réalité avec laquelle il faut compter

    Il n’est fait aucune référence à l’esclavage dans les Évangiles, qui relatent la vie de Jésus. Par contre, dans les épitres de saint Paul, il en est question comme d’une réalité avec laquelle il faut composer. L’esclavage est d’une certaine manière dépassé dans la célèbre exhortation de saint Paul : « Il n’y a ni hommes ni femmes, ni Juifs ni Grecs, ni hommes libres ni esclaves, vous êtes tous un en Jésus-Christ » (épître aux Galates) (note).

    De sa prison, saint Paul écrit aussi à son disciple Philémon une lettre dans laquelle il le supplie de libérer son esclave Onésime : « S’il a été éloigné de toi pendant quelque temps, c’est peut-être pour que tu le retrouves définitivement, non plus comme un esclave, mais, mieux qu’un esclave, comme un frère bien-aimé : il l’est vraiment pour moi, combien plus le sera-t-il pour toi, aussi bien humainement que dans le Seigneur. Si donc tu estimes que je suis en communion avec toi, accueille-le comme si c’était moi ».

    Le christianisme va se développer à la fin de l’Antiquité dans des sociétés encore très marquées par l’esclavage. Malgré cela, la pratique ecclésiale ne fera jamais de différence entre hommes libres et esclaves, accordant les mêmes sacrements aux uns et aux autres. Il a pu même arriver que des esclaves deviennent évêques de Rome et papes. Ce serait le cas de Pie 1er, en 140, et Calixte 1er, en 217.

    Confronté aux dures réalités de son temps, saint Augustin admet l’esclavage comme le fruit inévitable de la guerre et du péché, en bref une invention humaine. Mais il ne considère pas qu’il soit du ressort de l’Église de l’abolir (note).

    Condamnations pontificales

    Tout change à la fin du Moyen Âge quand les marchands italiens et surtout portugais et espagnols entrent en contact avec l’Orient et l’Afrique. Ils ramènent des esclaves dans leurs régions d’origine au point que Séville et Lisbonne en viendront à compter environ un dixième d’habitants d’origine servile. Le trafic s’accélère avec les explorations maritimes de l’océan Atlantique et du littoral africain au XVe siècle.

    L’asservissement des êtres humains, indépendamment de leur religion et de leur couleur de peau fait l’objet d’une première condamnation catégorique par le pape Eugène IV le 13 janvier 1435, à Florence. Dans la bulle Sicut Dudum, le souverain pontife dénonce explicitement les mauvais traitements faits aux Guanches, indigènes des îles Canaries, par les Espagnols. Il regrette pour le coup que les rapines des Espagnols enlèvent aux Guanches l’envie de se faire baptiser : « Après avoir pillé les biens des habitants, les Espagnols ont asservi une partie d’entre eux et en ont vendu d’autres, de sorte que les habitants restants, par dépit, ont renoncé à recevoir le baptême et mis leur âme en danger ».

    Le 8 janvier 1454, selon l’expression consacrée, le pape Nicolas V « fulmine » une bulle mémorable, Romanus Pontifex, par laquelle il encourage le roi du Portugal Alphonse V à combattre et réduire en « servitude perpétuelle » les « sarrasins, païens et autres ennemis du Christ où qu’ils soient ».

    Le pape vient alors d’apprendre la chute de Constantinople aux mains des Turcs et en a été bouleversé comme beaucoup de chrétiens. Par cette bulle, il encourage donc le roi du Portugal et ses marins dans leur entreprise de contournement du continent africain, destinée à prendre à revers l’empire ottoman. Cette entreprise a débuté avec la prise de Ceuta en 1415.

    Dans la même bulle, rédigée à la demande des Portugais, conservée à Lisbonne et jamais publiée, le pape se dit satisfait d’apprendre la conversion à la foi chrétienne d’une grande partie des noirs capturés ou achetés par les Portugais : Exinde quoque multi Ghinei et alii nigri vi capti, quidam etiam, non prohibitarum rerum permutatione seu alio legitimo contractu emptionis, ad dicta sunt regna transmissi. Quorum inibi copioso numero ad Catholicam fidem conversi extiterunt, speraturque, divina favente clementia, quod si huiusmodi cum eis continuetur progressus, vel populi ipsi ad fidem convertentur, vel saltem multorum ex eis animae Christo lucrifient (« Par conséquent, de nombreux Ghanéens et des Noirs capturés par la force, voire même parfois obtenus contre des biens qu’il est licite d’échanger, ou par un autre type d’achat légal, ont été envoyés vers vos domaines. Beaucoup d’entre eux se sont convertis à la foi catholique et l’on espère qu’avec l’aide divine, si les choses continuent sur cette voie, ces différents peuples se convertiront à la foi ou à tout le moins que beaucoup de ces âmes seront gagnées au Christ »).

    D’aucuns voient aujourd’hui dans ce texte une approbation de l’esclavage et de la traite négrière. Quand est fulminée ladite bulle, les Portugais ont certes commencé pour certains à acheter et exploiter des esclaves noirs mais il ne s’agit encore que d’un phénomène marginal. Gardons-nous donc de surinterpréter le document et d’y voir une rupture avec les condamnations récurrentes de l’esclavage par l’Église catholique : le pape se réjouit simplement des conversions dans le cadre d’une nécessaire risposte à l’offensive sarrasine, ottomane ou musulmane.

    Beaucoup plus tard, le 29 mai 1537, alors qu’a débuté l’exploitation du Nouveau Monde et de ses habitants par les Espagnols, le pape Paul III adresse à l’archevêque de Tolède une sévère condamnation de l’asservissement des Indiens, sous peine d’excommunication ! Dans le même temps, le 2 juin 1537, il publie la bulle Sublimis Deus par laquelle il rappelle que les Indiens ont une âme et qu’on ne saurait les priver de leur liberté, même s’ils re rallient pas la foi chrétienne.

    Ces proclamations, même assorties de la menace d’excommunication pour les contrevenants, vont demeurer très largement inappliquées. C’est que les papes de cette période ont une autorité spirituelle réduite et les trafiquants et les marchands, aveuglés par le profit et protégés par l’éloignement, n’ont cure de leurs fulminations. De leur côté, dans le Nouveau Monde, les colons et leur famille s’en tiennent en matière d’esclavage à des accommodements plus ou moins « raisonnables » avec leur conscience.

    Alban Dignat

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