Est-ce que le temps s’achète ?

Est-ce que c’est un salaire minimum, indexé à la croissance des rêves les plus fous ? Ce sel si rare à prendre du bout des doigts. Essayez donc de tenir 39 ou 35 heures dans une paume, vous verrez. Vous n’y parviendrez pas sans un contrat. En bonne et due forme. Un contrat entre deux parties inégalement constituées : un demandeur et un répondeur. Deux parties dans le besoin qui se chargent selon des polarités opposées, généralement. Deux signatures pour contracter des membres dans le futur d’une tension entre un besoin d’argent et un besoin d’agent.

On nous apprend qu’en cette tension, plus de 30% des agents en contraction seraient en état de manque de carburant. Plus d’énergie. Plus de combustion interne pour alimenter la mécanique. Plus de croyance en la magie des soupapes d’admission et des bougies d’allumage, en dépit du sacrifice des pistons. Un peu comme les 30% sous le plancher des vaches. Sous le seuil du temps libre. Dallés par un plat fond étanche où repose en paix la pauvreté. Ceux-là, au moins, méritent leur sort. Ceux qui n’ont pas eu de succès dans la compétition, pas de médaille, parce qu’ils n’ont généralement pas les moyens d’en faire plus, ou les capacités d’en être. Les derniers de la Méritocratie, et non pas ses oubliés. Ceux qui enfantent trop, ceux qui pullulent et envahissent, ceux qui végètent et stagnent dans les CAF, les Pôles-Emploi, les Postes, les abris bus, dans la rue ou le square de telle ou telle cité. Collectionneurs de bouteilles d’Hennessy et de feuilles à rouler, entre autres, brûlant la vie par les deux bouts d’une crosse et d’un canon. Ceux qu’un simple huissier effraie, ceux qui méritent bien tout cela, cantonnés qu’ils sont dans leur désir d’arrière.

Mais voici qu’on nous apprend l’extension du syndrome des brûlés. Voilà que l’avancée dans le monde du travail se changerait en lieu commun, lieu spectral, en un lieu de corps noirs. Un chef-lieu aux portions d’espace irrespirable, même pour les gagnants de la compétition. Ceux-là même qui mesurent la taille des découverts, mais qui discutent avec la banque de prêts immobiliers ; ceux qui partent en vacances à l’étranger ou qui louent des villas-vacances au pays parce qu’ils ont su tirer leur épingle du jeu méritocrate, gravir les marches avec abnégation et courage, faire les efforts nécessaires au moment nécessaire, et devenir. Mais voici que les morts, même ici, se comptent par milliers. Des morts dans la fatigue ou dans la dépression, des morts dans le temps de travail, probablement des morts pas assez formés et compétents pour rester en vie.

Mort durant le temps de travail sous contrat juridique de subordination. Temps de travail mangé par Temps de vie à la table des âmes découpées. Abandon à la logique coloniale. Colonisation du temps de vie par Vie professionnelle. Digestion de Raison d’exister par Rationnalité organisationnelle.

Profondément captifs, les plus forts et les plus doués, les plus élus et mieux réussis se trouvent généralement en position d’instrumentaliser. Ils y mettent une volonté digne et rangée, appareillant la performance, la productivité ou les capacités comme seuls des managers savent le faire. Avec une maîtrise toujours affichée, avec un contrôle des membres et des fonctions vitales en pleine conscience, et des mots pesés, soupçonnés d’intelligence. Profondément sincère dans leur volonté de subordonner la vie privée et familiale au logos entrepreunarial, ce discours de raison et de latence moyenne d’endormissement, drapé de dynamisme et d’innovation. Ce petit intervalle séparant le stimulus impliqué, engagé, consciencieux et disponible, de sa réponse avancée, augmentée de promotion et de reconnaissance. C’est par ici que passe la vie des personnes et des personnels, des salariés et des employés, des vendeurs ou des loueurs de forces de travail. Dans la spirale enroleuse des moindres parcelles de corps et de psychés. Corps et psychés menées à des prises de position singulières pour faire sans s’effondrer, ou pour aller chercher cet avancement ultime, susceptible de tout mettre à l’abri, de la famille aux biens, des bons amis aux chiens.

Corps et psyché imposées, rendues flexibles et mobiles au gré des désirs et des plaisirs de ceux qui ont droit d’imposer, de prescrire, d’obliger, de rendre commode ou incommode. Ceux qui ont pouvoir de faire faire, de faire dire, de faire accroire ou appliquer. Il en faut bien, selon toute vraisemblance. Intelligenstia attentionnée par les affaires publiques, capable de choisir et de diriger vers le bien public. Classes ou castes supérieures capables de prendre les bonnes décisions pour leurs vies et celles des classes ou castes inférieures, dans l’intérêt public. Des groupes d’individus architectes des conditions de vie publique, privée et familiale. Des groupes de personnes dont  dépend étroitement votre position dans les rapports de production et de fonction. Souvent gens à la colonialité décomplexée, occupant positions de pouvoir et postes de force comme les nations dominantes occupent la puissance et la violence, l’irréparable ou l’injustice. Des humains à l’hubris brutale, pour qui les autres ne sont que ces choses agitées de convulsions et de cris, des humains qui se pommadent de lait en rosée matinale, se fardent de poussière d’étoiles avant la nuit, rigolent près d’une machine à café, vous touchent la paume, l’autre main sur l’épaule, parlent de votre mine, de la pluie et du beau temps, puis s’enfoncent en des zones démersales.

Des semblables dont l’existence s’amplifie à mesure que la monte prime sur la relation. Or, s’il est une narration qui prend connaissance des fins et des moyens, de tous les fils de l’histoire, l’on constate que son récit à vue préférentielle, exposition aveuglante des figures de proue ainsi qu’arraisonnement du temps, est la forme générale par laquelle l’ordre se distribue. Arrangement logique et régulier destiné à faire croître la division du travail, le fractionnement des travailleurs, la séparation des oppositions à cette logique ordonnancée. Accord de coopération partageant l’autorité sur les corps et les esprits pour quelques billets, faisant cela vous battre à mesure, sans battre monnaie. Avec ça, tout l’entourage pris au piège. Tout le tissu relationnel. Les gestes et les mots sortis à la rencontre de vents ou de peaux. Tout monde obligé de se sentir. De se sentir driver de-ci de-là, à la merci des carrières exploitées à ciel ou tombeau ouverts. Et tout ce qui s’extrait au milieu des ateliers. Les séquences de rire et d’envie, les plaisirs composés avec ces parts du bonheur de se savoir utile, les paroles échangées pour tendre à devenir humain. Tout l’entour enfermé dans la nasse. Etranglé au goulot du crédit, des dettes et des obligations par des places souveraines.

Et ce temps qui s’achève dans l’annuité toujours plus longue. Mis en pension par les titres de prêteurs sur gages. Un temps réduit pour les coupables et les fainéants, un temps rongé pour les capables et les dirigeants. Une vie entre milans, rapaces et proies, dans laquelle il faut sourire pour ne pas mourir, tuer pour ne pas être tué. De toute façon, il y a peu de chance que tu restes là. Peut-être que ce qui ne s’achète pas réside au cœur du courage et du choix ? Au centre de ce qui s’élite tout au long de la Trace ? Peut-être que les limites d’eau, de terre ou d’atmosphère ne sont que les points aveugles de nos lignes ? Peut-être que vivre sa vie, c’est dérouler puis dérouter ce qui chemine en soi ? Peut-être que ce qui fait du monde un monde, c’est une manière de s’arranger ensemble, de se parler ou se donner à l’autre, de l’accueillir en fleurs, en fruits ou en tiges vivantes ? Peut-être que le temps simple est un temps composé, que nos réseaux de failles forment au fond des coraux de symbiose, où se tissent nos lumières ? Peut-être qu’un champ de forces électriques, magnétiques ou gravitationnelles se glisse entre nos rêves et les bords du cratère, de jour comme de nuit ? Peut-être que rouler nos corps, divisés par morceaux, est un grain de beauté sur la peau de l’espoir ? Peut-être qu’il s’agit d’autre chose ? Que nous ne savons pas grand-chose ? Peut-être que ce qui ne se dit pas compte autant d’infinis dans la mesure des choix qu’en la teinture des mots ? Peut-être qu’il faut apprendre à tourner nos langues cinq, six, sept fois, avant d’en faire usage de brèches et coutume d’impacts ? Peut-être que ce que l’on ne connait pas, à la lettre, nous dépasse en fréquence, longueur d’onde, et unité de temps ? Peut-être qu’en morcellements et séquences du vivant, nous viendrons à comprendre dans la durée ce qui traverse en nous pour bâtir l’autre-man ?

Loran KRISTIAN

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