La publication d’une Nouvelle Histoire de France en 2025 répond à une double nécessité : l’évolution profonde des connaissances historiques et la forte politisation du passé dans le débat public. Les outils de recherche se sont considérablement renouvelés (big data, archéologie préventive, approches interdisciplinaires), tandis que de nouveaux champs ont acquis une place centrale : l’histoire du genre, de l’environnement, des marges, des voix longtemps oubliées et, surtout, l’histoire coloniale.
De la querelle du roman national au « troisième moment » historiographique
Pendant longtemps, l’histoire de France a été enfermée dans un « roman national » glorificateur, hérité du XIXe siècle et de la IIIe République. À partir des années 1970, ce récit a été déconstruit par les approches critiques postmodernes, permettant d’importants acquis scientifiques, notamment sur le colonialisme. Toutefois, certains excès ont conduit à une vision systématiquement accusatrice, provoquant en retour un regain de récits identitaires essentialistes. Face à cette double impasse, la Nouvelle Histoire de France s’inscrit dans un « troisième moment historiographique », ni apologétique ni culpabilisateur, visant un regard rigoureux, nuancé et dépassionné.
La colonisation comme système structurant
Dans cette perspective renouvelée, l’histoire coloniale n’est plus pensée comme une simple parenthèse périphérique, mais comme un système global de domination ayant profondément structuré la France et de vastes régions du monde du XVe au XXe siècle.
Ce système repose sur trois piliers majeurs : la domination politique, l’exploitation économique des ressources et du travail humain (esclavage, travail forcé, extraction), et l’institutionnalisation juridique de l’inégalité (Code noir, Code de l’indigénat).
Contrairement à certaines idées reçues, la colonisation ne s’est pas faite contre la République, mais souvent avec elle, la IIIe République marquant l’apogée de l’empire colonial au nom d’un universalisme profondément contradictoire.
Résistances et décolonisation
Les peuples colonisés n’ont jamais été passifs. Tout au long de l’histoire coloniale, ils ont développé des résistances multiples : révoltes d’esclaves, insurrections armées, luttes politiques, culturelles et intellectuelles. Des figures comme Toussaint Louverture, Aimé Césaire ou Frantz Fanon incarnent ces combats. Après 1945, la décolonisation entraîne l’effondrement progressif des empires, souvent au prix de guerres violentes, notamment en Indochine et en Algérie, sans pour autant faire disparaître les dépendances économiques et géopolitiques.
Les héritages contemporains
Les héritages de la colonisation sont aujourd’hui pleinement intégrés à l’analyse historique. Ils se manifestent dans les inégalités sociales, les discriminations raciales, les déséquilibres économiques, les structures foncières, les crises sanitaires et les désastres environnementaux. Ces héritages nourrissent également des conflits mémoriels persistants : débats sur les statues, les réparations, l’enseignement de l’histoire coloniale, la reconnaissance officielle des violences passées.
Ouverture sur le monde et méthodes renouvelées
La Nouvelle Histoire de France adopte une perspective ouverte sur le monde, montrant les circulations réciproques entre la France et les autres sociétés. Elle intègre pleinement les méthodes renouvelées (approche par le bas, prosopographie ( La prosopographie est une méthode d’analyse collective des trajectoires individuelles. Elle consiste à étudier un groupe de personnes (et non un individu isolé), archéologie préventive), ainsi que le dialogue avec les autres disciplines (géographie, philosophie, littérature, histoire de l’art).
Idée centrale
Cette Nouvelle Histoire de France entend proposer un récit rigoureux, pluraliste et apaisé, capable d’intégrer pleinement la colonisation comme fait structurant de l’histoire nationale, d’en analyser lucidement les violences, les résistances et les héritages, afin de rendre le passé intelligible sans le simplifier ni l’instrumentaliser, et de mieux éclairer les fractures du présent.
Gérard Dorwling-Carter




