Dans cet article signé Michel Herland, l’auteur dresse un constat sans détour : une part essentielle du patrimoine martiniquais, souvent modeste, vernaculaire, mais profondément ancrée dans la mémoire collective, se dégrade inexorablement, parfois jusqu’à disparaître.
Loin des seuls débats sur les statues ou les symboles, il rappelle que maisons anciennes, vestiges agro-industriels et architectures du quotidien racontent une histoire commune que l’abandon menace d’effacer.
Plus qu’un simple état des lieux, ce texte appelle à une prise de conscience collective et à une responsabilité partagée, en particulier de la part des élus, pour préserver ce qui peut encore l’être au bénéfice des générations futures.
Philippe PIED
Patrimoine en péril
Michel Herland
Ce n’est pas la première fois qu’il convient d’alerter sur l’état d’abandon dans lequel se trouve toute une part du patrimoine martiniquais, souvent pas la plus prestigieuse mais qui fait partie de notre histoire. Or chaque fois que l’on voit se dégrader puis disparaître un élément de ce patrimoine, c’est une perte irréversible au détriment des générations futures. On ne reviendra pas ici sur les destructions volontaires qui ont fait récemment l’objet d’une procédure judiciaire. Une lecture particulière des péripéties historiques peut conduire certains Martiniquais à vouloir éradiquer toute trace du passé colonial. On aurait simplement souhaité à ce propos qu’ils ne fussent pas seuls à décider les monuments qu’il convenait, selon eux, de faire disparaître ; on aurait préféré que l’ensemble des Martiniquais, dûment consulté, ait été appelé à se prononcer et que, en outre, si la décision d’écarter certains monuments était finalement actée, qu’ils soient mis en lieu sûr plutôt que détruits, car on ne saurait préjuger de l’avenir. Mais ce n’est pas le propos d’aujourd’hui.
Le patrimoine matériel ne se limite pas en effet aux statues des « grands hommes » (ou femmes) qui ont façonné avec plus ou moins de bonheur l’histoire du pays ! Il y a tous les vestiges du passé agro-industriel de l’île (habitations, usines, fours à chaux) et tout aussi importants pour la mémoire les immeubles bourgeois dans les villes ou les « cases » en planches ou en bois ti-baume avec leur soubassement de pierres ou de moellons et couvertes de bardeaux.

La concentration des usines puis la désindustrialisation (précoce à la Martinique) ont laissé des ruines qui parsèment la campagne, qu’on a parfois tenté de mettre en valeur (comme à l’Anse Couleuvre) mais trop tard pour qu’on puisse voir autre chose que quelques machines envahies par la rouille (2). Par ailleurs, les modifications du mode d’habitat, la fuite des bourgeois hors des villes et l’enrichissement général ont fait déserter les habitations anciennes tant à la ville qu’à la campagne au profit de vastes demeures qui paraissent parfois inachevées mais qui n’apportent pas moins à leurs habitants le confort moderne. Ce mouvement irrésistible a entraîné la ruine de la plupart des maisons bâties au XIXe siècle, voire dans la première moitié du XXe, en même temps que la dégradation du patrimoine naturel avec le mitage des paysages, sans parler de la multiplication des VHU (véhicules hors d’usage) abandonnés ici ou là.
De l’Habitation l’Enclos aux maisons de pêcheurs
Tout cela est fort dommageable d’un point de vue simplement économique pour une île dont l’une des richesses principales devrait être le tourisme (1). Ça l’est encore davantage, sans doute, d’un point de vue affectif pour les Martiniquais qui voient leur patrimoine se dégrader d’année en année. Dans un dossier de 7 pages consacré au patrimoine martiniquais publié le 14 septembre 2018, dont on ne saurait trop recommander la lecture, le journal France-Antilles présentait la carte des projets de réhabilitation ou de mise en valeur considérés comme prioritaires à travers toute l’île (soit environ trois par communes). Dans la commune de Case-Pilote qui sera prise ici comme simple exemple n’était retenue que l’ex Auberge du Varé, autrement nommée Habitation l’Enclos. Cet ensemble prestigieux, pourvu de deux ailes, d’annexes, d’un assez grand terrain, inscrit à l’inventaire des monuments historiques depuis 2011, est propriété de la commune. Il eut l’honneur d’être exposé en photo sur les grilles du jardin du Luxembourg à Paris après son inscription, à côté d’autres bâtiments remarquables : une image idyllique, façade de l’Auberge dûment repeinte, des enfants de l’école maternelle faisaient du tricycle dans la cour. Hélas, au lieu de poursuivre la rénovation prévue, la municipalité laisse le monument se dégrader lentement comme le montre la photo où l’on peut voir, à l’arrière, la partie du toit non réhabilitée en partie effondrée et envahie par la végétation !
En dehors des monuments classés ou inscrits, il serait souhaitable que les communes comme les particuliers se mobilisent pour sauver les témoins les plus remarquables de l’architecture vernaculaire, soit pour leurs mérites intrinsèques, soit en raison d’un emplacement stratégique. Pour en rester à Case-Pilote, le front de mer a été rénové, plutôt bien, il y a quelques années. Jusqu’à l’année dernière, il restait deux maisons de pêcheurs en bois, clairement en péril mais qu’il était encore temps de sauver. L’une (deuxième à droite sur la photo) est désormais réduite à l’état de carcasse tandis que l’autre, abandonnée, suivra bientôt si rien n’est entrepris. A côté, sur la même photo et qui les domine, se trouve un bâtiment du bourg particulièrement remarquable, la Villa Nono, édifice moderniste – quoique construit sans architecte – qui se distingue par son escalier extérieur conduisant à la terrasse dominant la mer. La Villa Nono donne aujourd’hui un triste spectacle, les façades ravalées il y a quelques années méritant d’être à nouveau reprises.

Il ne s’agit pas, encore une fois, de stigmatiser une commune, une édilité, voire des particuliers dans le cas des propriétés privées. C’est tous les Martiniquais qui doivent se mobiliser pour sauver ce qui peut l’être encore. Mais les élus ont une responsabilité particulière. Où en est, par exemple, le projet de rénovation de la villa Félix Éboué, rue Raymond Garcin à Fort-de-France, propriété de la CTM ?
Une fondation privée, aussi généreuse soit-elle, ne peut tout faire. Beaucoup pourraient d’ailleurs être réalisés par les collectivités sans autres frais que des matériaux, puisqu’elles disposent de moyens techniques (personnels et engins) importants qui ne semblent pas être utilisés autant qu’ils le pourraient.
C’est la saison des vœux. Alors souhaitons que les édiles, pour commencer, et tous les Martiniquais prennent réellement conscience de leur responsabilité à l’égard de notre patrimoine.
Michel Herland
(1) Quelle est au demeurant la part du tourisme dans le PIB martiniquais ? Le secret semble bien gardé. On ne trouvera en tout cas la réponse ni sur le site de l’INSEE, ni sur celui de l’IEDOM, ni sur celui du Comité Martiniquais du Tourisme.
(2) Notable exception, le moulin du Val-d’Or, à Sainte-Anne, qui est redevenu opérationnel, même si les démonstrations prévues avec des ânes pour actionner les cylindres se font rares.




