Rendre hommage à nos bâtisseurs qu’ils aient été responsables politiques ou entrepreneurs visionnaires martiniquais, c’est avant tout reconnaître la force de leur audace et la profondeur de leur engagement dans les heures les plus décisives de notre histoire contemporaine. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, alors que tout semblait à reconstruire, ils ont su concevoir la Martinique non comme une périphérie résignée, mais comme un laboratoire d’idées, un espace de transformation. De la départementalisation à la décentralisation, jusqu’à la mise en place du Conseil régional, ces femmes et ces hommes ont incarné une vision, celle d’un territoire prenant en main son destin dans la République, tout en affirmant sa singularité.
Aujourd’hui, force est de constater que nous vivons dans un confort matériel et institutionnel né de leurs combats. Pourtant, ce confort tend parfois à atrophier l’esprit d’audace qui fut le moteur de leur action. Comme le rappelait Paul Valéry, « le problème de notre temps, ce n’est pas que l’esprit se soit fatigué, mais qu’il ait cessé d’espérer ». Et c’est bien cette espérance, cette capacité à imaginer le possible, qu’il nous faut réhabiliter.
La génération dite Z semble, à bien des égards, renouer avec cet élan. Elle n’a pas connu la guerre ni les luttes d’émancipation, mais elle porte en elle une conscience mondiale nouvelle, façonnée par les défis du climat, du numérique et des grandes inégalités. Elle revendique une place active dans la construction d’un monde plus juste, plus multipolaire, où les peuples du Sud ne sont plus relégués à la marge de l’histoire.
Car notre île ne doit pas « penser petit ». Elle doit se réinventer en pensant grand, en s’inscrivant dans ce vaste « Sud global » en pleine recomposition. Comme le disait Aimé Césaire, « il n’est point vrai que l’œuvre de la civilisation européenne ait été bienfaisante ». Cette phrase, prononcée dans le Discours sur le colonialisme, résonne d’autant plus aujourd’hui que certains propos tenus jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir international traduisent encore une nostalgie d’un ordre ancien, fondé sur la domination et la hiérarchie des peuples.
Ainsi, lorsque le Secrétaire d’État des États-Unis, lors d’un récent discours à Munich, semble regretter implicitement la figure tutélaire d’une Europe hégémonique, « civilisatrice » mais génocidaire par ses actes, il révèle combien la mémoire coloniale demeure un champ de bataille idéologique. Cette rhétorique, déjà justifiée autrefois par des figures telles que le pape Nicolas V autorisant l’esclavage au XVe siècle ou Gobineau théorisant la supériorité des races, nous rappelle la nécessité d’une vigilance morale et intellectuelle.
C’est pourquoi l’audace que nous appelons de nos vœux ne saurait être qu’économique ou entrepreneuriale ; elle doit aussi être culturelle et politique. Elle doit consister à penser la Martinique du XXIᵉ siècle comme un espace d’innovation humaniste, tourné vers la Caraïbe, l’Afrique et l’ensemble des Suds. Dans ce siècle palpitant, il ne s’agit plus de subir l’histoire, mais d’en redevenir les architectes bienveillants de ces « fils ainés de ce tout Monde ». Mika GM




