Les inégalités de santé entre l’Hexagone et les Outre-mer ne relèvent plus du constat ponctuel, mais d’un déséquilibre structurel. Dans un avis adopté à l’unanimité, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dresse un diagnostic sévère de la situation sanitaire ultramarine et appelle à une stratégie nationale de santé plus cohérente, plus territorialisée et durablement financée. Au-delà des chiffres, l’institution met en lumière une fragilité systémique qui interroge la capacité de l’action publique à garantir l’égalité d’accès aux soins sur l’ensemble du territoire français.
Des écarts sanitaires qui ne se résorbent pas
L’avis du CESE s’appuie sur des données sans ambiguïté. À âge égal, la surmortalité atteint près de 90 % à Mayotte, plus de 35 % en Guyane et près de 10 % en Guadeloupe par rapport à la moyenne nationale. Ces écarts persistants traduisent une réalité sanitaire singulière, marquée par un cumul de vulnérabilités rarement observé ailleurs en France.
Les territoires ultramarins font face simultanément à des déterminants sociaux défavorables, à une exposition accrue aux polluants environnementaux, à la prévalence de maladies tropicales et à l’impact croissant des événements climatiques extrêmes. À cela s’ajoutent des situations de précarité alimentaire et sociale, qui influencent directement l’état de santé des populations.
Un système de soins sous tension permanente
Le CESE pointe également les limites de l’organisation des soins. L’accès aux services de santé demeure inégal, l’offre est souvent insuffisante et mal coordonnée, et la démographie médicale reste fragile. Les difficultés de recrutement et de fidélisation des professionnels de santé affectent la continuité des parcours de soins et pèsent sur le fonctionnement des établissements.
Ces fragilités contribuent à une perte de confiance dans le système de santé, nourrie par une disponibilité inégale des services, des délais d’accès importants et une coordination insuffisante entre les acteurs. Pour le CESE, ces dysfonctionnements ne sont pas marginaux : ils structurent durablement le rapport des populations ultramarines à la santé et aux institutions.
Une réponse publique jugée insuffisamment adaptée
L’avis souligne que ces inégalités sanitaires, pourtant massives et durables, demeurent encore insuffisamment prises en compte dans les politiques nationales. Cette situation est analysée comme une rupture de la promesse républicaine d’égalité d’accès à la santé, appelant une réponse de nature nationale, mais construite à partir des réalités locales.
La délégation aux Outre-mer du CESE a ainsi engagé un travail de fond, fondé sur l’audition de plus de soixante acteurs : institutions, experts, professionnels de santé, représentants des CESER ultramarins. Ce travail a permis d’établir un diagnostic partagé et de mettre en évidence la nécessité d’un changement d’échelle de l’action publique.
Mieux connaître pour mieux agir
Parmi ses orientations majeures, le CESE insiste sur l’importance de la connaissance. Il préconise le développement de statistiques de santé plus complètes et comparables à celles de l’Hexagone, afin de mieux identifier les besoins spécifiques de chaque territoire. Les projets régionaux de santé devraient intégrer systématiquement une lecture santé-environnement et une comparaison précise des capacités d’accueil, des équipements, des spécialités médicales disponibles, notamment en matière d’urgences et de santé mentale.
Le CESE demande aux Agences régionales de santé de proposer, face à chaque écart significatif, des mesures correctrices, y compris lorsque celles-ci nécessitent une coopération renforcée avec les collectivités territoriales.
Solidarité et gouvernance au cœur des propositions
L’avis plaide également pour un renforcement de la solidarité entre territoires. Il propose d’engager chaque territoire ultramarin dans un partenariat formalisé avec un territoire sanitaire hexagonal, notamment autour de la télémédecine, de la formation et des stages pour les internes. La gestion de la démographie médicale devrait, selon le CESE, s’inscrire dans une logique prospective, associant ARS et collectivités afin de mieux former, recruter et fidéliser les soignants.
Sur le plan institutionnel, le CESE recommande la création d’un Comité interministériel de santé dans les Outre-mer, chargé d’assurer la cohérence et l’efficacité de l’action publique. Il préconise également l’élaboration de plans d’action pluriannuels sur les urgences de santé publique, assortis de financements identifiés et évalués par l’Inspection générale des affaires sociales.
Enfin, l’institution appelle à formaliser, dans chaque territoire, une convention entre l’État, les collectivités et les établissements de santé, afin de fixer des objectifs territorialisés en matière de prévention, d’organisation des soins et de qualité des prises en charge.
Une question d’égalité et de cohésion nationale
À travers cet avis, le CESE ne se contente pas d’alerter : il pose la question de la place des Outre-mer dans les politiques publiques de santé. Pour l’institution, réduire les inégalités sanitaires ne relève pas uniquement d’un ajustement technique, mais d’un choix politique structurant, engageant la cohésion nationale et la crédibilité de l’égalité républicaine.
Troisième assemblée constitutionnelle de la République, le CESE conseille le Gouvernement et le Parlement et participe à l’élaboration et à l’évaluation des politiques publiques dans ses champs de compétences. Il regroupe 175 membres, femmes et hommes de terrain, désignés par les corps intermédiaires : associations, syndicats de salariées et salariés, organisations patronales… Le CESE est le lieu privilégié d’expression de la participation citoyenne. Thierry Beaudet est président du CESE depuis mai 2021.




