Au moment où le ministère de l’Éducation nationale alerte sur la progression des violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire, une question demeure largement absente du débat public : qu’en est-il dans les territoires ultramarins, et en particulier en Martinique ? Derrière les chiffres nationaux, déjà préoccupants, se dessine une réalité plus diffuse, moins documentée, mais potentiellement plus grave.
Les données disponibles en métropole indiquent qu’au collège, 15 % des filles et 12 % des garçons déclarent avoir été exposés à au moins une forme de violence sexiste ou sexuelle. Pourtant, des travaux récents suggèrent que ces chiffres sont largement sous-estimés : près d’un élève sur deux serait concerné, si l’on inclut les violences verbales, les atteintes au corps et les cyberviolences.
En Martinique, l’absence d’enquête équivalente rend toute comparaison difficile. Mais loin de traduire une moindre exposition, ce silence statistique pourrait bien masquer une réalité plus profonde.
Une documentation existante, mais lacunaire
Contrairement à une idée reçue, la Martinique ne manque pas totalement de données sur les violences sexistes et sexuelles. Elle dispose même d’un outil structurant avec l’Observatoire territorial des violences envers les femmes (OVIFEM), rattaché à l’ALEFPA. Ses rapports successifs mettent en évidence une prévalence élevée des violences de genre dans l’île, qu’il s’agisse de violences conjugales, professionnelles ou dans l’espace public.
L’enquête Virage Outre-mer de l’INED vient renforcer ce constat. Elle montre que 57 % des femmes en Martinique déclarent avoir subi au moins un fait de violence dans les espaces publics, contre 25 % dans l’Hexagone. De même, une femme sur cinq y est en situation de violence conjugale.
Ces chiffres ne concernent pas directement le milieu scolaire, mais ils dessinent un environnement social marqué par une forte exposition aux violences de genre.
Des premiers travaux sur le milieu scolaire
L’Observatoire caribéen du climat scolaire a mené une première enquête de victimation dans les collèges de la Martinique. Ses résultats suggèrent des écarts significatifs avec les données nationales et mettent en évidence l’existence de violences multiples, souvent banalisées.
Des recherches universitaires soulignent également une exposition particulièrement élevée des jeunes filles aux violences sexistes et sexuelles, parfois supérieure à celle observée chez les femmes adultes.
Un angle mort des grandes enquêtes nationales
Les grandes enquêtes du ministère de l’Éducation nationale ne permettent pas de distinguer les réalités ultramarines. Certaines études excluent même les mineurs de leur champ, laissant les collégiens martiniquais hors des outils statistiques les plus structurants.
Les données administratives locales restent également incomplètes, de nombreuses situations étant traitées directement dans les établissements sans remontée systématique.
Un continuum de violences du foyer à l’école
Les violences observées à l’école ne peuvent être dissociées du contexte social global. Les chercheurs mettent en évidence un continuum reliant sphère familiale, espace public et institution scolaire.
Les violences intrafamiliales et les normes sociales contribuent à banaliser certaines formes de violence et à en compliquer la détection.
Le rôle amplificateur du numérique
Les réseaux sociaux prolongent les violences au-delà de l’espace scolaire. Ils permettent leur diffusion, leur amplification et leur inscription dans le temps, en particulier chez les adolescents.
Une sous-estimation structurelle du phénomène
Les violences sexistes et sexuelles sont probablement sous-estimées en Martinique, en raison du déficit de données, du manque de visibilité et de la banalisation de certains comportements.
Un enjeu majeur de politique publique
Il est indispensable de développer des enquêtes territorialisées, de renforcer la prévention, de former les personnels éducatifs et d’impliquer les familles dans les stratégies de lutte contre les violences.
La question des violences sexistes et sexuelles en milieu scolaire constitue un enjeu majeur de santé publique, d’égalité et de cohésion sociale. JPB




