Source retronews.fr – par Michèle Pedinielli – Photo : Gandhi et Miss Slade, sa secrétaire anglaise condamnée à trois mois de prison, Agence Mondial, 1932 – source : Gallica-BnF

Lorsqu’une reporter du Petit Parisien est envoyée en Inde couvrir la révolte contre la domination britannique, elle est reçue par Gandhi, le « petit homme nu » qui tient tête à la couronne.

Quand Andrée Viollis se rend en Inde en 1930, c’est une journaliste aguerrie. Elle a fait ses premières armes au journal féministe La Fronde [lire notre article] puis commencé sa collaboration au Petit Parisien en 1914. Reporter avant tout, elle a couvert plusieurs grands procès, des manifestations politiques ou des conflits armés, notamment la guerre afghane en 1919.

Du 7 avril au 29 juillet, ses articles sur la révolte des Hindous face à l’empire britannique font la une de son journal, qui surtitre cette série quotidienne « Le Petit Parisien dans l’Inde ».

On publie son premier article le 8 avril 1930, tandis que Gandhi achève sa longue Marche du sel de 400 km pour protester contre l’impôt exigé par les Britanniques et réclamer le droit des Indiens à récolter eux-mêmes leur sel.

Elle rencontre tout d’abord plusieurs Britanniques sur le sol anglais, presque débonnaires face à la rébellion silencieuse de l’avocat pacifiste devenu mahatma (« Grande âme ») en pagne de lin.

« Un colonel qui a séjourné vingt trois ans dans l’Inde, esprit libéral, qui étudie le problème hindou avec la plus généreuse sympathie, concluait :

Le reproche que j’adresse avant tout au programme de Gandhi, c’est d’être entièrement négatif. Il se borne à prêcher l’abstention, l’abolition de l’impôt sur le sel, la prohibition de l’alcool, le boycottage des étoffes et des produits étrangers…

Et le côté constructif ? Il n’y a qu’un seul remède à tous les maux : le rouet. Un peu court, n’est-ce pas ? »

Le 13 avril, la journaliste se rend à Navsari où celui qu’elle appelle le « briseur de lois », l’« idole des foules hindoues » ou l’« apôtre de l’indépendance » s’est arrêté quelque temps. Le surlendemain, Le Petit Parisien publie son article intitulé « Un entretien avec Gandhi ».

« Jacob, dressant avec fierté sa tête noire d’ambassadeur, est allé porter ma demande d’audience à la maison là-bas, sur la colline boisée, où habite le roi sans couronne.

Je suis restée seule dans ma voiture, au milieu d’une manière de grande place que délimitent sur le désert des sables d’énormes banians, aux branches noueuses, dont les racines escaladent les troncs ou rampent sur le sol en monstrueux serpents entrelacés.

Des groupes serrés de pèlerins campent à leur ombre ou stagnent en larges flaques, attendant avec un fatalisme résigné l’instant où ils apercevront enfin le maître bien-aimé. »

L’accueil des « pèlerins » est tout d’abord méprisant, voire hostile, parce qu’on la prend pour une Anglaise, une « madame sahib ». Puis apprenant qu’elle est Française, la petite foule se détend.

« “Comment ! Cette femme blanche vient de France, de Paris ?”

Même pour ces êtres primitifs, ces noms gardent leur magie. Vingt jours de voyage sur mer et sur terre pour voir le maître, lui parler.

Les visages se détendent, s’éclairent, et quand Jacob survient, m’annonçant que je vais être aussitôt reçue, il n’y a nulle jalousie chez ces gens, dont certains attendent depuis l’aube. »

Lorsqu’Andrée Viollis pénètre dans la maison, elle en constate d’abord la simplicité – « une, deux ou trois chambres uniquement meublées de lits couverts d’indienne à fleurs, suspendus au plafond et se balançant comme des hamacs ». Puis une porte s’ouvre et elle se retrouve nez-à-nez avec celui dont le monde entier parle, le mahatma.

« C’est lui, ce petit homme nu, couleur d’argile cuite, un pagne autour des reins, accroupi en bouddha, sur une natte, devant un rouet sur lequel s’affairent ses mains agiles ; c’est ce Gandhi qui tient tête par son héroïque douceur au puissant empire britannique, galvanise des millions d’hommes dans l’Inde, surprend l’univers.

Je n’aperçois d’abord que le crâne incliné aux rudes cheveux gris. Puis il relève la tête et, entre deux grandes oreilles en anses, la face osseuse et jaune, aux traits tourmentés, apparaît. Non, rien qui frappe, nulle beauté, mais quel sourire accueillant et tendre sur cette grosse bouche dégarnie que retroussent deux longues dents jaunes !

Et, à travers les énormes lunettes de fer, quel regard sans éclat, mais si lumineux, pénétrant, avec tout juste un soupçon de malice dans les rides autour des paupières. »

Les premiers mots de Gandhi sont pour déplorer l’arrestation des leaders du mouvement de protestation, dont font partie deux de ses fils, tout en analysant les intentions britanniques à son égard.

« “Quant à moi, continue Gandhi, ils savent bien que m’arrêter serait pour mes disciples un coup d’éperon. Ils espèrent qu’en me négligeant le mouvement se ralentira, pour mourir de sa mort naturelle.”

Un silence, puis, d’une voix singulièrement incisive sous une apparente douceur :

“Ils se trompent, déclare-t-il avec force, et bientôt ils s’en apercevront.” »

La détermination du résistant est palpable tandis qu’il déroule son plan d’action en vue d’une prochaine indépendance de l’Inde.

« “Ne croyez pas, en tout cas, que cette semaine verra la fin de l’agitation. L’Inde est longue à s’éveiller, mais chaque jour son élan s’accroît et l’effet se fera seulement sentir dans deux ou trois mois.

À la campagne contre la loi du sel va se joindre celle pour la prohibition des spiritueux et des drogues, de l’opium, par exemple, que se proposent de mener les plus nobles femmes de l’Inde.

Enfin, le boycottage des étoffes étrangères, pour lequel je compte sur l’appui des industriels et des hommes d’affaires indiens. Ce sont là trois forteresses que nous enlèverons.” »

La reporter, qui n’obtient pas de réponse lorsqu’elle interroge Gandhi sur la forme que prendrait un possible gouvernement indien, l’interroge alors sur les hostilités entre castes et religions.

« “Quelle hostilité ? s’écrie-t-il. N’est-il pas absurde de parler d’hostilité quand, dans les mêmes villes, les mêmes villages, des êtres de ces races et religions diverses vivent sans cesse et partout côte à côte ?

Leur vie serait impossible s’ils se haïssaient. Mais il y a parmi nos combattants de nombreux musulmans, dont plusieurs, ces jours-ci, ont été condamnés pour la cause.

Non, vraiment, l’argument ne vaut que pour ceux qui ont intérêt à fomenter ou à attiser ces hostilités.” »

Sur la question ambiguë des Intouchables, Gandhi semble toutefois reconnaître une faille dans les valeurs hindoues, dont la reporter rend compte : « Cette lutte en faveur des parias fut une des plus émouvantes de son apostolat, une des plus vaines aussi. Et son cœur évangélique en est resté blessé. »

Il en va de même pour la lutte en faveur de l’émancipation des femmes, qui a peu progressé dans l’Inde colonisée des années 1920.

« Dans l’Inde nouvelle, les femmes voteront toutes, dit-il, tandis qu’aujourd’hui n’ont le bulletin de vote que celles qui paient certains impôts et possèdent un certain degré d’éducation.

Voter, soit. Mais ce n’est pas tout. Et les mariages précoces, et le sort misérable des veuves, et toutes ces coutumes qui font de l’épouse hindoue la plus dégradée des esclaves ?

Gandhi m’a-t-il entendue ? Son grand front est incliné, un pli de souffrance le barre ; les mains, sur le rouet, sont plus nerveuses. Il se tait. »

La discussion se poursuit sur l’impossible coopération politique avec l’occupant anglais, quoique Gandhi ne ferme pas la porte à une « association basée sur la complète égalité », notamment en ce qui concerne l’éducation militaire et le développement des industries indiennes.

Lorsque l’entretien se conclut, Gandhi en profite pour lancer un appel aux lecteurs français.

« “Demandez aux Français d’étudier notre cause avec soin, conclut Gandhi.

La France, par son amour et sa recherche de la justice et de la vérité, a gardé l’oreille du monde, et c’est l’opinion du monde que nous voulons soulever.” »

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