Château Dubuc. XVIIᵉ–XVIIIᵉ siècle. Pointe de la Caravelle.
Visite d’échanges et de réflexion patrimoniale avec le Parc Naturel de la Martinique.
Le Château Dubuc est un haut lieu mémoriel de notre fondation collective. Nos ancêtres partagés y ont mené durant des siècles une lutte antagoniste et solidaire. Cette habitation sucrière fut l’une des plus puissantes de la côte atlantique. On y produisit du sucre, du tafia, de l’indigo ; on y exploita des terres défrichées au prix de la “désapparition” de nos ancêtres Kalinago ; on y fit travailler des centaines d’Africains, puis leurs descendants, réduits en esclavage et aux aliénations. Les archives attestent de pratiques de contrebande et d’un commerce négrier clandestin qui reliait cet endroit aux réseaux atlantiques. La prospérité du site fut brève, sa chute rapide au XVIIIᵉ siècle — mais son empreinte demeure.
Ici, comme partout ailleurs chez nous, la notion de patrimoine est problématique. La mémoire coloniale y a laissé des vestiges qui constituent un monument visible (bâtiments d’exploitation, canaux, citerne, moulin, cachot, débarcadère…), relevant d’une structure de domination totalitaire. Les mémoires amérindiennes, africaines et créoles, y ont laissé des traces qui tissent de nouvelles alchimies patrimoniales.
Le monument est solitaire et vertical.
La trace est horizontale et reliante.
Dire ce lieu, c’est explorer l’inextricable du monument et des traces. Dans cet assemblage improbable cohabitent le génocide amérindien, la traite négrière, le système des plantations et les résistances qui se sont développées au fil des métamorphoses de la frappe coloniale.
Dire ce lieu demande l’articulation dialogique de trois voix.
1 – La voix amérindienne, qui dirait les présences originelles, leurs circulations archipéliques, leur effondrement, le tout articulé à la présence du vivant et de son socle géologique — lesquels donnent sens à la réserve naturelle qui l’entoure. Le socle volcanique, la mangrove, la mer, les savanes sèches, les forêts littorales racontent un temps plus long que la plantation. Ils rappellent que le vivant transcende toujours les systèmes de domination. Le patrimoine ici n’est pas seulement historique : il est aussi écologique. Il relie les intelligences humaines aux intelligences du sol, des vents et des courants.
2 – La voix coloniale, portée par celle du sieur Dubuc, du haut de sa Grand-case dominant la somptueuse baie. Elle raconterait la contrebande négrière, la logique coloniale dans la toute-puissance économique du sucre au bénéfice d’une Métropole, les illusions d’une solitude hautaine et meurtrière dans les flux du vivant. Elle ne serait pas célébration, mais témoignage tremblant d’un aveuglement qui, hélas, persiste.
3 – La voix africaine puis créole, s’élevant depuis le débarcadère, depuis les ateliers, depuis le cachot, depuis les cases disparues… Elle dirait la déshumanisation d’État légalisée par le Code noir, mais aussi les stratégies de survie, les résistances, les transmissions clandestines, la créativité linguistique, musicale, spirituelle, artistique… Elle dirait comment, de la contrainte, est né un peuple partageant des ancêtres hétérogènes dans des flux migratoires. Elle donnerait une vision de cette complexité où l’inhumain, la servitude et la résistance par une créativité inépuisable, ont produit ce que nous sommes.
Optimiser ce lieu, ne signifie pas le figer. Il y a des conservations qui détruisent et des transformations qui préservent. Car c’est là, dans ces ruines désormais baignées d’une atmosphère poignante, que se joue une question décisive : comment faire patrimoine commun lorsque le crime est fondateur d’un surgissement nouveau, irréductible à quoi que ce soit d’autre ?
Cela suppose déjà une patrimonialisation exigeante :
- signalétique plurielle ;
- parcours intégrant histoire sociale, culturelle dans la trame du vivant ;
- dispositifs pédagogiques pour les écoles ;
- recherches archéologiques approfondies sur les espaces serviles ;
- coopération entre historiens, anthropologues, écologues et artistes ;
- aménagements favorisant les visites en famille et une économie patrimoniale et culturelle ;
- abandon de l’idée de “tourisme” pour celle du voyage, de relation et de rencontres.
Le Parc Naturel Régional peut devenir le creuset de cette expérimentation : une patrimonialisation relationnelle qui ne fige pas, mais dynamise ; qui ne glorifie pas, mais qui relie ; qui n’efface aucune mémoire, mais qui les restitue à leurs tensions fécondes.
Le Château Dubuc ne doit pas être seulement visité.
Il doit être éprouvé — ensemble.
Tous les Martiniquais devraient se rassembler autour du Parc naturel régional, et de son directeur, M. Ronald Brithmer, pour soutenir et fonder cette refondation apaisée de nous-mêmes.
Patrick Chamoiseau
11 02 2026.




