Il est des causes qui dépassent le simple geste financier. Elles touchent à la dignité, à la transmission et à la place que l’on accorde, dans nos mémoires familiales comme dans le récit national, à celles et ceux que l’Histoire a trop longtemps laissés dans l’ombre.
Le futur Mémorial national des victimes de l’esclavage, dont l’implantation est prévue dans les jardins du Trocadéro à Paris, porte précisément cette ambition : rendre hommage aux femmes, aux hommes et aux enfants broyés par l’esclavage colonial, en inscrivant dans l’espace public les noms de famille qui leur furent attribués lors de la Grande nomination, après l’abolition de l’esclavage en 1848.
Philippe PIED
Par cet acte mémoriel, la France reconnaît enfin des individus que l’histoire avait trop souvent réduits à une condition, à une masse anonyme, ou au silence. Inscrire leurs noms est un acte de reconnaissance ! C’est aussi rappeler que derrière l’institution esclavagiste se trouvaient des vies humaines, des trajectoires brisées et des générations entières marquées par cette tragédie.
Pour nous Martiniquais, descendants d’une histoire directement liée à ce système, soutenir ce projet n’a rien d’abstrait. C’est participer à une œuvre de mémoire qui redonne leur dignité d’être humain à des aïeux. Car l’esclavage n’est pas seulement un chapitre des manuels scolaires : il demeure inscrit dans les familles, dans les noms que nous portons, dans certains silences, dans les fractures sociales et dans la mémoire collective de l’île.
Pendant longtemps, la France a évoqué l’esclavage comme un passé lointain, presque désincarné. Pourtant, dans les territoires ultramarins – en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion ou à Saint-Martin – cette histoire reste profondément ancrée dans les réalités sociales et culturelles.
Le projet de mémorial rappelle ainsi une évidence essentielle : il ne s’agit pas seulement d’élever un monument, mais de reconnaître des vies humaines trop longtemps ignorées.

Le choix du Trocadéro n’est pas anodin. Ce site prestigieux, ouvert sur le monde, est aussi un lieu chargé de symboles : c’est là que fut adoptée, le 10 décembre 1948, la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Installer à cet endroit un mémorial consacré aux victimes de l’esclavage colonial revient à inscrire cette mémoire dans le cœur même des valeurs universelles que la France affirme défendre.
Le futur jardin mémoriel, qui devrait occuper environ 4 000 m², portera sur des plaques de lave émaillée les prénoms et noms des 216 000 nouveaux libres enregistrés après l’abolition. Autant de noms qui, pour beaucoup de familles antillaises, correspondent à ceux de leurs ancêtres.
Pour nous, Martiniquais, cette démarche résonne donc avec une force particulière. Parce que derrière ces noms figurent des histoires familiales. Parce qu’une part décisive de l’histoire martiniquaise s’est construite dans la violence de l’esclavage, puis dans les conséquences durables qu’il a laissées sur les plans sociaux, économique et humain.
Contribuer à ce mémorial, c’est affirmer que l’histoire des Outre-mer appartient pleinement à l’histoire nationale. C’est rappeler que la mémoire de nos aïeux ne doit ni s’effacer, ni se diluer, ni être reléguée à la périphérie du récit collectif.
Le projet se veut également profondément pédagogique. Une attention particulière sera portée à la jeunesse, dans l’Hexagone comme dans les territoires ultramarins, afin que ce lieu devienne un espace de transmission et de compréhension. Le mémorial ne regardera pas seulement le passé : il contribuera aussi à éclairer le présent et à former les citoyens de demain.
UN « MONUMENT AUX VIVANTS »
Ses promoteurs parlent d’un « monument aux vivants ». L’expression mérite d’être entendue. Car un mémorial n’est pas seulement une pierre posée dans l’espace public. C’est un lieu qui agit sur la société : il aide à nommer les blessures, à reconnaître les injustices et à transmettre une histoire trop longtemps reléguée dans l’ombre.
Pour la Martinique, soutenir ce projet revient aussi à participer à une œuvre collective de reconnaissance. Donner, même modestement, c’est prendre part à la construction d’un lieu visible, durable et digne, où la mémoire des victimes de l’esclavage colonial sera inscrite dans le paysage national et international.
À une époque où tant de sujets se dispersent dans le flux de l’actualité, il est essentiel de soutenir ce qui demeure fondamental. La mémoire des victimes de l’esclavage — celle de nos ancêtres — n’est pas une question secondaire. Elle touche à l’histoire de nos familles, à notre identité et à la compréhension de notre société.
Faire un don pour « mettre en lumière les oubliés » ne consiste donc pas seulement à financer un projet architectural. C’est poser un acte de fidélité envers nos ancêtres, un acte de responsabilité envers nos enfants et un acte de dignité envers nous-mêmes.
Car aucune société ne grandit réellement en laissant ses morts, ses blessés et ses oubliés dans l’ombre.
Philippe PIED






