Le 26 juin 2026, l’Assemblée de Martinique a acté la création du premier Conservatoire de Martinique, établissement public d’enseignement de la musique, de la danse et de l’art dramatique. Une institution attendue de longue date ; un investissement de plus de douze millions d’euros.
La Martinique vient de franchir une étape de son histoire culturelle. Alors que la plupart des régions françaises disposent depuis plusieurs décennies d’un réseau structuré de conservatoires publics, l’île demeurait privée d’un établissement offrant des formations artistiques diplômantes et reconnues. Cette singularité, longtemps dénoncée, prend fin avec une délibération qui institution qui affirme que l’enseignement artistique relève désormais d’une mission de service public, au même titre que l’enseignement général ou sportif.
Une attente ancienne
La richesse artistique de la Martinique n’a jamais fait défaut. L’île a vu naître ou s’épanouir des musiciens, chanteurs, danseurs, comédiens et chefs d’orchestre dont le rayonnement dépasse largement les frontières de la Caraïbe. Pourtant, les jeunes souhaitant suivre un cursus structuré de haut niveau sont contraints de quitter le territoire pour intégrer un conservatoire dans l’Hexagone ou ailleurs. Le futur conservatoire entend combler ce retard.
Une organisation en réseau
Le nouvel établissement repose sur un modèle conciliant excellence et proximité. Son pôle central installé dans les anciens bâtiments administratifs du lycée Schœlcher, à Fort-de-France, dont la réhabilitation — chantier lancé en juillet 2023 — doit accueillir les cursus à vocation pré-professionnelle ainsi que la coordination pédagogique du réseau.
Le conservatoire ne sera pas exclusivement foyalais. Il fonctionnera en réseau, en s’appuyant sur des écoles partenaires déjà présentes dans plusieurs communes. Ce choix vise à garantir la continuité des parcours, des premiers apprentissages jusqu’aux cycles supérieurs, tout en valorisant les compétences existantes et en évitant une concentration excessive des moyens.
« Il s’agit de transmettre, de former, de révéler les talents et de faire de la culture un levier d’émancipation et de rayonnement pour la Martinique. »
— Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique
Une offre pédagogique ouverte sur la Caraïbe
Le conservatoire proposera trois grands départements : la musique, la danse, l’art dramatique.
Les enseignements répondront aux référentiels nationaux des conservatoires, garantissant une reconnaissance académique des parcours. Mais la future institution ne se limitera pas à reproduire les modèles existants. Le projet prévoit explicitement des cursus expérimentaux – notamment en musique afro-caraïbe, en danse transversale et en théâtre – développés en lien avec les acteurs culturels du territoire. Les expressions culturelles martiniquaises et caraïbéennes y occuperont une place centrale, le patrimoine local étant posé comme socle de transmission, de création et d’excellence.
Cette articulation entre exigence académique et identité culturelle constitue l’une des originalités du projet. Des activités de création, de diffusion et de recherche sont également annoncées, en partenariat avec Tropiques Atrium et l’Université des Antilles.
Un déploiement progressif
La mise en œuvre s’effectuera par étapes. Une phase de préfiguration ouvrira les premiers cursus de musique et de théâtre au cours du dernier trimestre 2026. Le cursus de danse, ainsi que le partenariat avec l’Éducation nationale, seront déployés à compter de 2027. Cette montée en puissance permettra d’adapter progressivement recrutements, équipements et moyens pédagogiques.
Un enjeu économique et culturel
Le conservatoire ne formera pas seulement des artistes. Il contribuera à structurer une filière : enseignants, musiciens intervenants, techniciens du spectacle, accompagnateurs, régisseurs, chorégraphes, metteurs en scène, professionnels de la médiation culturelle. À terme, il pourra renforcer l’attractivité de la Martinique pour les productions artistiques, favoriser l’organisation de concours, de master classes et de résidences internationales, tout en consolidant l’écosystème culturel local.
Dans un territoire où les industries culturelles représentent un potentiel encore insuffisamment exploité, l’investissement constitue aussi un levier de développement économique. La coopération avec les conservatoires hexagonaux, les établissements caraïbéens et les institutions internationales conforterait, par ailleurs, le positionnement de l’île comme carrefour culturel entre l’Europe, la Caraïbe et les Amériques.
Les réserves qu’il faut entendre
L’enthousiasme légitime ne dispense pas d’entendre les critiques. Plusieurs voix, parmi les acteurs culturels comme dans l’opposition, ont pointé des limites qui détermineront, en pratique, la réussite du projet.
La première tient au risque de centralisation. Concentré à Fort-de-France, le conservatoire pourrait laisser en marge les élèves des zones rurales, faute de transports adaptés ou d’informations claires sur les modalités d’inscription ; le calendrier de déploiement des antennes communales demeure, à ce jour, imprécis. La deuxième concerne le coût : certains élus interrogent l’opportunité d’un tel investissement au regard d’autres priorités – rénovation des écoles, soutien aux associations culturelles existantes – dans un contexte budgétaire tendu pour la collectivité. La troisième, enfin, porte sur les ressources humaines : la capacité à recruter et fidéliser des enseignants qualifiés, et la précarité redoutée des contrats, restent des inconnues dès lors que la demande excéde les capacités d’accueil.
Un symbole, et une responsabilité
La création de ce premier conservatoire public traduit une volonté de faire de la culture un investissement stratégique plutôt qu’une simple politique d’accompagnement. Dans une société confrontée à de lourds défis économiques et sociaux, l’accès à la création, à la pratique artistique et à la transmission du patrimoine constitue un facteur de cohésion, d’émancipation et d’égalité des chances.
Reste que le symbole ne vaudra que par ses preuves. Garantir un accès équitable à tous les Martiniquais, pérenniser le financement au-delà des fonds européens, assurer une gouvernance transparente : telles sont les conditions pour que ce conservatoire devienne un véritable moteur de la vie culturelle de l’île, et non un équipement d’excellence réservé à une élite. La décision est prise ; il faudra maintenant la réussir .
Le projet en chiffres
Un nvestissement : plus de 12 millions d’euros, financé en grande partie par l’Union européenne (FEDER) et par la Collectivité territoriale de Martinique.
Le siège : anciens bâtiments administratifs du lycée Schœlcher, Fort-de-France (chantier lancé en juillet 2023).
Trois disciplines : musique, danse, art dramatique — dont des cursus expérimentaux afro-caraïbes.
Calendrier : premiers cursus (musique, théâtre) au dernier trimestre 2026 ; danse à partir de 2027.
Capacité d’accueil annoncée : de l’ordre de 200 à 300 élèves.
Gérard Dorwling-Carter





