Le premier groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification (GEIQ) agricole de Martinique, la CODEM et France Travail organisaient ce vendredi 17 juillet un job dating au Vilaj Peyi, à la ferme Perrine du Lamentin, pour recruter 13 futurs tractoristes agricoles en contrat de professionnalisation de 13 mois en alternance. Une vingtaine de candidats, jeunes diplômés comme adultes en reconversion, ont rencontré les recruteurs de l’élevage, de la banane et de la canne. Au-delà des embauches, c’est toute une filière qui entend organiser sa relève face au vieillissement de ses actifs et au défi de la souveraineté alimentaire.
Il flottait ce vendredi matin à la ferme Perrine un parfum de rentrée des classes. Sous les auvents du Vilaj Peyi, aménagé par la CODEM au Lamentin, une vingtaine de candidats ont défilé face aux recruteurs pour décrocher l’un des 13 postes de tractoriste agricole ouverts par le GEIQ Secteur Agriculture Martinique, premier groupement du genre en Martinique pour la filière. Autour de la table, un front commun inédit : André Prosper, président de la CODEM, la coopérative des éleveurs de Martinique, Jean-Claude Marraud des Grottes, président de Banamart, Georges Dupont, vice-président de la CODEM et président du groupement d’employeurs agricoles de la Martinique (GEAM), ainsi que les représentants de la canne, de l’enseignement agricole et du RSMA. Tous partagent le même constat : l’agriculture martiniquaise recrute, mais ne trouve plus les compétences dont elle a besoin. Le job dating du jour se veut la première réponse concrète.
Un dispositif inédit qui marie insertion et qualification

Le montage imaginé par la CODEM et ses partenaires repose sur deux structures complémentaires. D’un côté, le GEIQ, groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification, présidé par Daniel Prudent et accompagné par Banamart, prend en charge le volet insertion : levée des freins sociaux, mobilité, hébergement, accompagnement individuel de chaque candidat. De l’autre, le groupement d’employeurs adossé à la CODEM porte la qualification, avec la préparation du titre professionnel tractoriste agricole sur 13 mois. Une fois formés, les salariés sont mis à disposition des exploitations adhérentes, sur le principe d’une entreprise de travail temporaire, mais sans marge : le GEIQ est une association à but non lucratif, éligible aux aides et subventions, ce qui réduit le coût pour l’adhérent. Trente exploitations ont déjà rejoint le groupement, qui travaille par ailleurs avec le RSMA, dont les plateaux techniques et le vivier de jeunes formés à la conduite d’engins constituent un appui naturel pour les futures sessions.
« Il y a des jeunes compétents, des jeunes qui ont envie de travailler : c’est à nous, chefs d’entreprise, de rendre ce métier plus attractif » (André Prosper)
La leçon de la caravane de l’emploi
Ce dispositif est né d’un échec instructif. En 2021, la filière banane avait sillonné 14 communes avec une caravane de l’emploi, pour un objectif de 300 recrutements. Résultat : 348 candidats reçus, 53 embauches seulement. Le problème n’est pas la volonté d’embaucher, ni même celle de travailler, mais la compétence, résume Jean-Claude Marraud des Grottes, qui rappelle que la banane cherche aujourd’hui 200 salariés qu’elle ne trouve pas, alors que certains producteurs pourraient planter davantage. Le recours à la main-d’œuvre étrangère n’est à ses yeux qu’une solution de dépannage, pas une réponse durable. D’où la décision de reprendre le problème à la base : recruter sur la motivation, former, qualifier, puis mettre à disposition. Le président de Banamart souligne aussi l’effort accompli sur la rémunération, avec l’application de la convention collective nationale, une mutuelle et une retraite supplémentaire au-delà des garanties de base, et un système de primes lié au nombre de conteneurs réalisés, qui porte les salaires au-dessus du Smic.
« On ne produit pas comme il y a vingt ans et on ne produira pas demain comme on produit aujourd’hui » (Jean-Claude Marraud des Grottes)
Un métier transformé par la machine et le numérique
Le choix du tractoriste comme premier métier ciblé ne doit rien au hasard. C’est la pièce maîtresse des exploitations, explique Georges Dupont : préparation des sols, pesée des rations, chariots équipés de systèmes de pesage embarqué, l’engin est partout, dans l’élevage comme dans la canne et la banane. Et il n’a plus grand-chose à voir avec les tracteurs d’il y a cinquante ans : GPS, joysticks, tableaux de bord dignes d’une automobile. L’élevage lui-même s’est numérisé, du bouclage électronique des animaux à la conduite des troupeaux par logiciel. Dans la banane, la filière teste les drones pour remplacer les pulvérisateurs à dos, qualifiés d’esclavage moderne par Jean-Claude Marraud des Grottes, et explore la découpe assistée par caméras 3D, les exosquelettes et les robots pour les charges lourdes. Chez Agricane, société du groupe Lareinty spécialisée dans la canne, la récolte est mécanisée à plus de 80 %. Autant d’arguments pour séduire une génération élevée au numérique et rendre le métier, selon la formule assumée d’André Prosper, plus sexy.
Des candidats au rendez-vous, des profils qui surprennent
Une vingtaine de candidats se sont présentés dans la matinée, davantage que prévu. Maxime Frellon, adjoint de direction d’Agricane, qui dispose de 10 à 13 postes à pourvoir au sein du GEIQ, s’attendait à des profils éloignés du monde agricole ; il a au contraire reçu une majorité de parcours marqués par un lien fort avec la terre, aux côtés de personnes en reconversion complète, décidées à repartir de zéro. Autre surprise, l’équilibre des âges, avec des candidats confirmés aux côtés des jeunes, et la présence de femmes, près de 20 % des candidatures, souvent issues de l’industrie agroalimentaire et en quête d’un retour aux sources. Pour les recruteurs, l’intérêt du dispositif est limpide : au sortir des 13 mois de formation, le tractoriste arrive opérationnel sur l’exploitation, là où l’embauche de profils non qualifiés impose aujourd’hui des semaines de formation en interne, un temps que les exploitants n’ont plus.
« Assez de discours sur l’autonomie alimentaire : mettons-nous autour d’une table et agissons » (André Prosper)
Former la relève, condition de la souveraineté alimentaire
Derrière le job dating se joue une question de survie. La moyenne d’âge des exploitants atteint 65 ans et les départs à la retraite ne trouvent pas de repreneurs, dans l’élevage comme dans la canne ou la banane. André Prosper interpelle directement les élus, jugeant que rien de concret n’est engagé pour l’autonomie alimentaire dont chacun se réclame, et appelle à une vraie articulation entre les acteurs du développement et les centres de formation : le CFA ne doit plus être perçu comme une voie de garage où l’on oriente les élèves en échec. Un diagnostic partagé par Virginie Michel, de l’EPLEFPA de Croix-Rivail, qui constate une crise d’effectifs générale : l’établissement comptait 300 apprentis il y a quelques années, il s’estime heureux d’en avoir 80 aujourd’hui. Toucher les jeunes suppose aussi de convaincre les parents, encore réticents à voir leurs enfants partir en banane, en culture ou en élevage. Le monde agricole avance en parallèle sur la qualité de vie : journées de pause organisées avec la CGSS et, surtout, un service de remplacement en préparation avec la DAAF, la DEETS et la CGSS, inexistant à ce jour en Martinique, pour permettre aux exploitants de faire face aux arrêts maladie, aux congés maternité et paternité ou simplement de prendre un répit.
Et maintenant
Les organisateurs devaient dresser le bilan des entretiens dès la mi-journée pour retenir les meilleurs profils et lancer la première promotion. D’autres certifications suivront, dans les cultures comme dans l’élevage, et la démarche de mutualisation engagée avec Banamart doit s’étendre à d’autres filières, dont le cacao. Si l’essai est transformé, ce premier job dating agricole pourrait devenir le rendez-vous régulier d’un secteur qui a choisi de ne plus attendre pour organiser sa relève.
Philippe Pied & Lauriane Nomel






Un métier transformé par la machine et le numérique
Former la relève, condition de la souveraineté alimentaire