Dans un entretien publié par Atlantico, les analystes Fabrice Epelboin et Emmanuel Goffi s’interrogent sur l’émergence possible d’un nouveau complexe militaro-industriel au XXIᵉ siècle, fondé sur la donnée, l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques.
Selon Emmanuel Goffi, la collaboration entre innovation technologique et défense n’est pas nouvelle. Depuis des décennies, de nombreuses avancées scientifiques sont liées aux besoins militaires. Internet, les satellites ou encore le GPS sont issus de programmes financés par la recherche militaire. De ce point de vue, la montée en puissance des entreprises technologiques dans les domaines du renseignement et de la sécurité s’inscrit dans une continuité historique.
Cependant, la nature des technologies stratégiques a profondément changé. Les outils décisifs reposent désormais sur l’intelligence artificielle, l’analyse massive de données, les datacenters et les infrastructures cloud. Des entreprises comme Palantir Technologies jouent aujourd’hui un rôle clé dans l’analyse stratégique et la gestion de données utilisées par les gouvernements.
Cette évolution transforme le rapport entre États et entreprises privées. Les géants de la technologie deviennent progressivement des partenaires indispensables des appareils de défense, de renseignement et de cybersécurité. La frontière entre innovation privée et puissance publique apparaît ainsi de plus en plus poreuse.
Cette situation soulève des enjeux majeurs. D’une part, elle renforce le rôle géopolitique des entreprises technologiques, devenues des acteurs stratégiques à part entière. D’autre part, elle pose la question du contrôle démocratique des technologies de surveillance et d’analyse algorithmique.
Plus qu’une rupture, les chercheurs décrivent donc une mutation du complexe militaro-industriel traditionnel. Au XXIᵉ siècle, la puissance militaire et stratégique des États dépend de plus en plus de la maîtrise des données, des algorithmes et des infrastructures numériques. JPB