La centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi, à Okuma (Japon), le 7 janvier. KOTA ENDO / APLe Monde

Cette décision met un terme à sept années de débats sur la manière de se débarrasser de l’eau provenant de la pluie, des nappes souterraines ou des injections nécessaires pour refroidir les cœurs des réacteurs nucléaires. 

Par Philippe Mesmer(Tokyo, correspondance)

 

« Nous estimons que les rejets dans l’océan sont réalistes, dès lors qu’ils seront réalisés en toute sécurité », a défendu le premier ministre, Yoshihide Suga, au moment de l’annonce de cette décision, mardi 13 avril, justifiée par la limite des capacités de stockage dans l’enceinte de la centrale, qui devrait être atteinte à l’automne 2022. Le 18 mars, 1,25 million de tonnes d’eau dormaient dans plus de 1 000 réservoirs. La quantité augmente de 141 tonnes par jour.

Le déversement devrait commencer dans deux ans, une fois obtenu l’aval de l’Autorité de régulation du nucléaire (ARN), gendarme de l’atome nippon. Car 80 % de l’eau stockée reste, malgré un traitement par le système de filtration ALPS (Advanced Liquid Processing System), chargée de soixante-deux nucléides, dont du strontium-90 et du césium-137, à des niveaux supérieurs aux normes environnementales.

La Compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco, propriétaire de Fukushima Dai-ichi) prévoit un second traitement. Selon les résultats d’un essai de second traitement réalisé fin 2020, seuls demeurent détectables le cobalt 60 à 0,233 bequerels par litre (Bq/l, norme à 200 Bq/l), le carbone 14 à 15,6 Bq/l (norme à 2 000 Bq/l) et le tritium à 272 000 Bq/l (norme à 60 000 Bq/l). Un processus de dilution doit par la suite faire baisser le tritium à des niveaux acceptables.

Une décision impopulaire

La question du devenir de cette eau était débattue depuis sept ans. En février 2020, une commission du ministère de l’économie (METI, qui supervise l’industrie nucléaire) présentait l’évaporation dans l’atmosphère et le rejet en mer comme des « options réalistes ». Le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA, organe onusien), Rafael Grossi, affirmait au même moment que le rejet en mer « correspondait aux normes en vigueur dans le monde » au sein de l’industrie nucléaire.

Le gouvernement a plusieurs fois reporté une décision impopulaire. Selon un sondage de mars de la chaîne publique NHK, 51 % des sondés s’y opposent, contre 18 % qui l’appuient. La fédération des coopératives de pêche JF Zengyoren reste « résolument contre » le projet. La fédération nationale des consommateurs Shodaren également. « Certains des radionucléides à rejeter ont une durée de vie de plusieurs milliers ou dizaines de milliers d’années. La décision de rejeter l’eau contaminée dans l’océan aura des conséquences », craint Kazue Suzuki, de l’ONG Greenpeace Japan.Article réservé à nos abonnés

A l’étranger également la décision inquiète. La Chine a qualifié, mardi, d’« extrêmement irresponsable » l’approche du Japon qui « va gravement nuire à la santé et à la sûreté publiques dans le monde, ainsi qu’aux intérêts vitaux des pays voisins ».

La Corée du Sud a exprimé de « vifs regrets » après cette décision, qui représente « un risque pour l’environnement maritime ». Pékin et Séoul font partie des quinze capitales qui limitent les importations de produits agricoles et de la pêche japonais depuis la catastrophe de Fukushima.

Défiance envers Tepco et le gouvernement

L’opposition est alimentée par une défiance persistante envers Tepco et le gouvernement sur le nucléaire. En juin 2020, le ministère des affaires étrangères affirmait : « L’eau traitée par le système ALPS puis stockée n’est pas contaminée. »Tepco n’a reconnu qu’en août 2020 la présence de carbone 14 dans l’eau entreposée.

Greenpeace s’interroge aussi sur d’autres solutions pour résoudre le problème de l’eau. Dans un rapport d’octobre 2020, l’ONG affirmait que le rejet a été retenu car c’est la solution la plus économique. Tepco, qui travaille avec Toshiba et Hitachi ou encore Orano (Ex-Areva) sur le traitement de l’eau, aurait rejeté les collaborations avec les entreprises américaines Purolite – dont la technologie d’échanges d’ions serait efficace pour faire baisser la part des soixante-deux nucléides –, et de Kurion, qui maîtriserait une technologie d’extraction du tritium.https://www.youtube.com/embed/-ICbHxyM_Sg?autoplay=0&enablejsapi=1&origin=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr&widgetid=1

Pour calmer les oppositions, le gouvernement a promis de débloquer des fonds pour compenser les pertes et limiter l’incidence sur l’image des produits de Fukushima. « Il y aura de nouvelles rumeurs infondées. Nous agirons pour en limiter l’impact », s’est engagé Hiroshi Kajiyama, le ministre de l’économie.

 

Philippe Mesmer(Tokyo, correspondance)

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