Le ministère français de l’Éducation nationale a proposé aux professeurs de lettres des collèges et lycées un choix de textes, lettres, oeuvres et poésies en relation avec la liberté d’expression. Un choix non dépourvu d’ambiguïtés…


Repéré sur Herodote  


À la suite du tragique assassinat de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie dans un collège de la banlieue parisienne, l’Éducation nationale a souhaité rappeler aux collégiens et lycéens les principes de laïcité et de liberté de conscience qui sont au coeur de la société française.

Elle a toutefois écarté les sujets qui fâchent, autour de la liberté de conscience et de l’Histoire, et s’en est tenue à proposser des documents sur les vertus de l’instruction publique et la vocation de l’école à former de bons citoyens.

Les oublis volontaires et les contresens dans la présentation desdits documents en disent long sur la difficulté de définir aujourd’hui un code éducatif acceptable par tous.

Notons en premier lieu l’oubli de la fameuse lettre aux instituteurs du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts Jules Ferry (17 novembre 1883). Pas de quoi être en être surpris. Grande conscience républicaine et laïque, Ferry écrit en effet : « Si parfois vous étiez embarrassé pour savoir jusqu’où il vous est permis d’aller dans votre enseignement moral, voici une règle pratique à laquelle vous pourrez vous tenir. Au moment de proposer aux élèves un précepte, une maxime quelconque, demandez-vous s’il se trouve à votre connaissance un seul honnête homme qui puisse être froissé de ce que vous allez dire. Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ». Dans une France qui se veut multiculturaliste, pareille règle obligerait les enseignants – et en premier lieu le malheureux Samuel Paty -, à ne plus rien dire.

Extrait de la Dépêche (15 janvier 1888)Plus troublant est le mauvais  sort fait à la lettre de Jean Jaurès « Aux instituteurs et institutrices », malmenée jusqu’à lui faire dire le contraire de ce qu’elle dit.

Quand il publie ce texte le 15 janvier 1888, en première page de La Dépêche, le grand quotidien de Toulouse, Jaurès est encore un jeune député proche de Jules Ferry. C’est aussi un éminent professeur épris de culture classique.

S’il fallait résumer sa longue lettre aux instituteurs et institutrices, elle tiendrait en un mot : « Lisez ! »

Ainsi  écrit-il que l’instruction ne saurait se limiter à lire, écrire et compter ! Il faut « que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie, et que dans n’importe quel livre leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation, comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout… »

Curieusement, l’Éducation nationale a négligé ce passage et, pire, dans son analyse du document, elle a laissé croire que la formation pouvait, selon Jaurès, se limiter à lire, écrire, compter…  Ce formidable contresens traduit la gêne des pédagogues contemporains qui ont baissé les bras devant l’invasion des vidéos et des réseaux sociaux. Nos écoliers rechignent à lire ? Ils peinent à se plonger dans un livre, activer leurs cellules grises et engranger des connaissances qui nourriront plus tard leur raisonnement ? Ne forçons surtout pas leur nature, conviennent les inspecteurs, en accord avec les éditeurs de manuels. Nous en sommes arrivés comme cela au point qu’un manuel d’Histoire de Malet-Isaac de fin d’études primaires (1930) contient plus de connaissances qu’il n’en est demandé aujourd’hui à un étudiant en licence d’Histoire.

Avec son emphase incomparable, Victor Hugo ne dit rien d’autre dans son poème de 1853. Comme Jaurès, il met l’accent sur la lecture et le livre :
Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne.
Quatre-vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne
Ne sont jamais allés à l’école une fois,
Et ne savent pas lire, et signent d’une croix.
C’est dans cette ombre-là qu’ils ont trouvé le crime.
L’ignorance est la nuit qui commence l’abîme.
Où rampe la raison, l’honnêteté périt.

Dieu, le premier auteur de tout ce qu’on écrit,
A mis, sur cette terre où les hommes sont ivres,
Les ailes des esprits dans les pages des livres.

Il n’est pas sûr par contre que les magnifiques poèmes d’Éluard (Liberté) et Aragon (La Rose et le réséda) soient de circonstance.  Nous ne sommes heureusement plus en situation de guerre et d’occupation.

La Liberté guidant le peuple, détail (1831, Eugène Delacroix, Louvre)Et que dire aussi du chef d’oeuvre de Delacroix, La Liberté guidant le peuple (1831), également présenté parmi les documents pédagogiques ?

Cette toile superbe (surtout dans ses vraies dimensions, au Louvre) illustre la révolution des « Trois Glorieuses » qui a remplacé Charles X par Louis-Philippe, le « roi-bourgeois ». D’ailleurs, le vrai vainqueur de cette épopée est le jeune bourgeois en haut de forme, au regard droit et au fusil dressé, que l’on voit à droite de l’allégorie de la Liberté.

 

On peut sans doute trouver dans l’imaginaire national des images plus consensuelles et paisibles pour illustrer les atouts de la liberté…

Retenons pour finir un extrait de La Gloire de mon père (Marcel Pagnol, 1957) évoqué dans les documents pédagogiques ci-dessus. L’Éducation nationale, farceuse à ses heures, y aurait-elle vu une référence à la France contemporaine et aux tourments des jeunes enseignants affectés dans des quartiers « sensibles » ?
« Un très vieil ami de mon père, sorti premier de l’École normale, avait dû cet exploit de débuter dans un quartier de Marseille : quartier pouilleux, peuplé de misérables où nul n’osait se hasarder la nuit. Il y resta de ses débuts à sa retraite, quarante ans dans la même classe, quarante ans sur la même chaise. Et comme un soir mon père lui disait : “Tu n’as donc jamais eu d’ambition ?
– Oh, mais si ! dit-il, j’en ai eu ! Et je crois que j’ai bien réussi ! Pense qu’en vingt ans, mon prédécesseur a vu guillotiner six de ses élèves. Moi, en quarante ans, je n’en ai eu que deux, et un gracié de justesse. Ça valait la peine de rester là.”
Car le plus remarquable, c’est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires… »

André Larané
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