À cinq jours du second tour du 22 mars, les fusions et retraits enregistrés mardi 17 mars en préfecture offrent une radiographie inédite du paysage municipal martiniquais. Jamais autant de communes — quatorze sur trente-quatre — n’avaient nécessité un ballottage depuis le scrutin de 2014. Les tractations de l’entre-deux-tours, qui ont vu naître des alliances improbables et des dissidences assumées, révèlent une île dont les repères politiques traditionnels sont en cours de dissolution.
Un nombre record de ballottages
Le premier tour du 15 mars a constitué un séisme à bas bruit. Si vingt maires ont certes obtenu leur réélection ou leur élection dès le premier tour, le double de communes par rapport à 2020 se retrouve en ballottage — sept en 2020 contre quatorze aujourd’hui. Ce chiffre n’est pas un simple accident arithmétique : il traduit une contestation structurelle de l’ordre municipal établi.
La participation, elle, a progressé de manière notable. À Fort-de-France, chef-lieu de 77 000 habitants, elle atteignait 37,63 % contre 25,05 % il y a six ans — un bond de douze points qui traduit un regain d’intérêt civique, mais aussi une mobilisation d’opposants décidés. À l’échelle de l’île, le taux global s’est établi à 47,79 % contre 39 % en 2020.
La cause profonde de cette fragmentation est à chercher dans le délitement des majorités sortantes. Selon les données du premier tour, dans treize communes au moins, des élus qui gouvernaient ensemble depuis 2020 se retrouvent en 2026 à la tête de listes concurrentes. À Bellefontaine, le premier adjoint Ugo Avinin, toujours en fonction aux côtés du maire Félix Ismain, lui dispute la mairie dans les urnes. À Fonds-Saint-Denis, deux anciens colistiers de la liste de 2020 figurent dans des camps adverses. Le phénomène est suffisamment répandu pour constituer une tendance de fond.
Des fusions qui défient les logiques programmatiques
Les dépôts de listes pour le second tour ont mis en lumière ce que l’on pourrait appeler le pragmatisme maximal de la politique locale martiniquaise. Les alliances scellées avant le délai de clôture de mardi 18 heures obéissent rarement à une cohérence idéologique. Elles suivent une logique de pure arithmétique électorale : comment agréger suffisamment de suffrages pour dépasser un adversaire arrivé en tête.
L’alliance la plus commentée est sans doute celle de Schœlcher. Daniel Chomet (27,60 %) et Franck Sainte-Rose-Rosemond (22,85 %), qui ne se retrouvaient pas sur les mêmes positions lors de la campagne, ont déposé une liste commune en milieu de journée dans l’objectif explicite d’écarter Didier Marmot, arrivé en tête avec 36,16 %. L’union dépasse arithmétiquement le sortant — mais la cohésion d’une telle liste dans l’hypothèse d’une victoire reste une inconnue.
Aux Anses-d’Arlet, la fusion est encore plus frappante. David Dinal (23,99 %), qui s’était présenté en opposant au maire sortant Eugène Larcher, a finalement rejoint la liste de ce dernier. L’adversaire restant, Mickaël Charmet (31,26 %), n’a pas mâché ses mots, qualifiant publiquement ces deux candidats d’« opposants depuis plus de vingt-six ans » convertis par opportunisme. La sémantique politique martiniquaise connaît bien ce type de retournement.
À Saint-Pierre, Ludmilla Larade-Eustache (36,35 %) et Kevin Lowinski (22,05 %) se sont fusionnés pour rattraper Christian Rapha, arrivé en tête avec 41,61 %. Au Gros-Morne, Audrey Thaly-Bardol et Jonathan Tabar ont consolidé leurs forces face au maire sortant Gilbert Couturier, qui bénéficiait pourtant d’une avance confortable à 48,18 %. Aux Trois-Îlets, la fusion Grat-Sainte-Rose constitue peut-être le défi arithmétique le plus serré de ce scrutin : les deux candidats réunis (56,92 %) devancent mathématiquement Arnaud René-Corail (43,08 %), mais la transformation des voix du premier tour en voix effectives au second reste incertaine.
Retraits stratégiques et silences politiques
À côté des fusions, les retraits racontent une autre histoire, celle d’une culture politique locale qui a du mal à formuler clairement les solidarités politiques. Au Morne-Rouge, Hilario Henry a choisi de retirer sa liste — pourtant qualifiée au-delà du seuil des 10 % — sans formuler de consigne de vote explicite, tout en indiquant dans son communiqué son intention de « rejoindre bientôt » une dynamique nouvelle. Le sous-texte oriente implicitement vers Andréa Mauzole, arrivée en tête, sans le dire. Le résultat sera un duel féminin inédit dans une commune que Jenny Dulys-Petit détenait.
Au Marigot, les retraits de Patrick Bredas et de Mylène Héraclide — tous deux sans consigne de vote — laissent un duel d’une extrême incertitude : vingt-et-un voix séparent Toussaint Joseph Peraste (33,46 %) de Cynthia Yerro (32,35 %). Le vote des électeurs de ces deux listes dissoutes sera décisif, mais leur répartition reste imprévisible faute d’orientation donnée.
Au Robert, Claude Bellune a annoncé le retrait de sa liste en formulant une phrase qui résume une certaine philosophie martiniquaise du vote : « Nous faisons confiance aux Robertins pour se déterminer en leur âme et conscience. » Cette abstention de prise de position est elle-même une posture — une manière de ne pas s’aliéner un camp dans la perspective de mandats futurs.
La fin d’un cycle politique ?
Ce qui frappe, à l’analyse globale de ces municipales martiniquaises, c’est l’absence de clivage structurant entre les listes. La grille gauche/droite qui organise en partie les négociations d’entre-deux-tours en métropole est ici inopérante. La Martinique politique s’organise autour de personnalités et de réseaux locaux, de fidélités communales et de promesses de développement, bien plus que de lignes idéologiques.
Dans ce contexte, la multiplication des candidatures dissidentes issues de majorités sortantes signale moins une radicalisation qu’une saturation : saturation envers des maires trop longtemps en poste, saturation envers des promesses non tenues, et parfois saturation envers des styles de gouvernance perçus comme insuffisamment participatifs. Arnaud René-Corail aux Trois-Îlets, Eugène Larcher aux Anses-d’Arlet, Jenny Dulys-Petit au Morne-Rouge, Christian Rapha à Saint-Pierre ou Gilbert Couturier au Gros-Morne — tous des élus expérimentés — se retrouvent fragilisés ou en ballottage défavorable.
Il y a également dans ce scrutin les prémices d’un renouvellement générationnel et de genre. Le duel féminin du Morne-Rouge entre Andréa Mauzole et Jenny Dulys-Petit en est l’illustration la plus nette. Fort-de-France, où des figures nouvelles comme Steeve Moreau ont émergé, ou encore le Marigot avec la candidature de Cynthia Yerro, dessinent une géographie de la relève.
Reste une inconnue de taille : la mobilisation du 22 mars. Un second tour avec une forte participation pourrait amplifier les dynamiques contestataires ; une abstention de retour récompenserait plutôt les réseaux les mieux constitués — c’est-à-dire, le plus souvent, les sortants. La semaine qui s’ouvre sera decisive pour savoir si le signal du 15 mars se traduit en alternance ou si, une fois de plus, la Martinique des maires expérimentés résiste à la vague.JPB
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