La signature de l’accord, ce mardi 17 mars 2026, de coopération entre le Grand Port Maritime de la Martinique et le Grand Port Maritime de Marseille ne relève pas du simple affichage institutionnel. Elle traduit une volonté plus profonde : rapprocher deux places portuaires qui ont des priorités communes, des défis comparables et une même ambition de rayonnement régional.
Pour la Martinique, il s’agit de conforter son rôle dans la Caraïbe. Pour Marseille, de renforcer une liaison appelée à prendre une dimension plus stratégique. Entre logistique, sécurité, décarbonation et développement économique, ce rapprochement ouvre une nouvelle étape dans la relation entre les deux ports.
« Nous avons énormément de sujets à partager ensemble qui vont au-delà du portuaire. »
Le ton a été donné dès les premiers mots de Bruno Mencé. En accueillant la délégation marseillaise, le président du directoire du Grand Port Maritime de la Martinique a insisté sur la portée réelle de cette visite. À ses yeux, ce déplacement est d’abord un signe d’intérêt pour le territoire martiniquais, mais aussi la marque d’une volonté de construire dans la durée. Les deux ports ne partent pas de rien : ils sont déjà reliés, notamment par une ligne maritime existante. Mais cette coopération vise à donner davantage de corps à une relation jusque-là moins structurée.
Un port martiniquais en pleine transformation
Pour lui, cette coopération intervient à un moment important pour la Martinique. Le Grand Port Maritime vient en effet de faire adopter son projet stratégique, bâti autour de trois grands axes. Le premier est économique. Le port prévoit environ 120 millions d’euros d’investissements pour améliorer ses capacités, accueillir de plus gros navires et capter davantage de trafic. Mais l’enjeu ne se limite pas à la performance technique : il s’agit aussi d’inscrire plus fortement la Martinique dans son environnement caribéen. Le futur poste de contrôle frontalier doit permettre de renforcer cet ancrage, tout en offrant aux importateurs et industriels du territoire des possibilités nouvelles pour diversifier leurs approvisionnements au plus près de la Caraïbe.
« Nous avons cette volonté de nous inscrire dans le développement économique avec nos amis de la Caraïbe. »
Cette orientation est importante. Elle signifie que le port de Fort-de-France ne se conçoit plus seulement comme un point de réception pour l’île, mais comme un outil de développement territorial, un point d’appui européen dans la Caraïbe et un levier pour des échanges régionaux plus fluides. Derrière cette vision, il y a aussi une logique de réduction des coûts d’approche et d’amélioration du bilan carbone, grâce à des circuits potentiellement plus proches.

La décarbonation comme priorité partagée
Le deuxième axe du projet martiniquais est celui de la transition énergétique. Là encore, Bruno Mencé souligne une forte convergence avec Marseille. En Martinique, le port a engagé un investissement de 11 millions d’euros dans un système de smart grid destiné à produire, stocker et réinjecter de l’électricité dans son propre réseau. L’objectif est clair : réduire la dépendance aux énergies fossiles, sécuriser l’alimentation électrique du site et améliorer l’autonomie énergétique du terminal. À cela s’ajoute un projet encore plus innovant autour du solaire flottant sur le domaine maritime. À l’horizon de cinq à six ans, le port espère atteindre une forme d’autonomie énergétique sur une partie de ses installations.
« Nous avons besoin de cette indépendance énergétique pour pouvoir nous développer. »
Cette priorité énergétique n’est pas secondaire. Dans les ports contemporains, la compétitivité ne se mesure plus seulement en mètres linéaires de quai ou en volume de trafic. Elle passe aussi par la capacité à maîtriser ses coûts, à sécuriser son alimentation et à répondre aux nouvelles exigences environnementales. Sur ce terrain, Martinique et Marseille semblent parler le même langage.
Sécurité et sûreté : un sujet devenu central
Le troisième axe avancé par Bruno Mencé touche à la sûreté. Le président du directoire ne le présente pas comme un sujet de circonstance, mais comme un enjeu désormais structurant. Le Grand Port Maritime de la Martinique veut devenir l’un des ports les plus sûrs de la Caraïbe pour les compagnies maritimes. Cela passe par un programme d’investissement évalué à 5,5 millions d’euros dans le projet stratégique, avec plus de 2 millions déjà engagés. Dans un territoire confronté aux réalités du narcotrafic, cette exigence vise à rassurer les opérateurs, sécuriser les flux et protéger le territoire.
« Nous avons l’ambition que le port de Martinique soit l’un des ports de la Caraïbe les plus sûrs. »
Cette dimension est essentielle. Un port performant doit être rapide et bien équipé, mais il doit aussi offrir aux armateurs, aux chargeurs et aux utilisateurs des garanties de fiabilité. Dans un environnement concurrentiel, la sûreté devient un facteur de crédibilité autant qu’un enjeu opérationnel.
Marseille veut renforcer un lien trop longtemps distendu
Côté marseillais, le discours a été à la fois chaleureux et stratégique. Le président du Grand Port Maritime de Marseille a commencé par reconnaître que cette visite réparait en quelque sorte une absence trop longue. Il a insisté sur le fait que Marseille et Fort-de-France ont de nombreux points communs, qu’il s’agisse de développement économique, de croisière, d’environnement, de sécurité, de sûreté ou encore de développement commercial. Selon lui, ces similitudes justifient pleinement des échanges plus nourris entre les deux autorités portuaires.
« On passe assez naturellement d’une liaison entre l’Hexagone et la Martinique à un lien entre deux hubs régionaux. »
C’est sans doute l’une des idées les plus fortes de son intervention. Le président du directoire du port de Marseille, Maxence Ayrault, ne voit pas seulement la relation entre Marseille et Fort-de-France comme une ligne entre l’Europe et un territoire ultramarin. Il y voit un rapprochement entre deux plateformes régionales. Fort-de-France affirme son rôle de hub antillais et caribéen. Marseille revendique celui de hub méditerranéen. Cette lecture change la portée du partenariat : elle lui donne une ambition plus large, davantage tournée vers les grands flux, les corridors logistiques et les stratégies d’armement à l’échelle régionale.
Une puissance logistique assumée
Monsieur Ayrault a également mis en avant le niveau d’ambition de son propre projet stratégique. Il évoque près d’un milliard d’euros d’investissements, soit trois fois plus que dans le projet précédent. Cette stratégie repose sur l’industrie, la décarbonation, mais aussi sur une logistique de grande ampleur. Marseille prévoit de mettre sur le marché, d’ici 2029, entre 400 000 et 500 000 m² d’entrepôts sur la zone de Fos. À l’échelle européenne, cette capacité est significative. Elle doit permettre de consolider des flux d’importation, de groupage et d’exportation, tout en renforçant la connexion entre le port, son arrière-pays et les grands axes de transport fluvial et ferroviaire.
« Nous avons énormément de choses à développer ensemble. »
Le message est limpide : Marseille ne se contente pas d’un rôle de port d’origine. Il veut être un maillon logistique fort, capable de structurer des flux à grande échelle, y compris pour les territoires ultramarins. Dans ce cadre, la Martinique peut apparaître non comme une simple destination finale, mais comme une plateforme de redistribution caribéenne appelée à prendre davantage de poids.
L’exemple de Carrefour éclaire l’intérêt concret de Marseille

Même si l’interview de Christophe Bermont est traitée séparément, l’exemple de Carrefour aide à comprendre la portée économique de cette coopération. Le directeur régional rappelle que, pour la grande distribution, la logistique n’est jamais abstraite. Le temps de transit permet de limiter l’immobilisation des stocks, tandis que la connectivité entre le port, les entrepôts et les sites d’assemblage conditionne directement l’approvisionnement des magasins. Marseille présente, de ce point de vue, un avantage décisif pour Carrefour Martinique, en raison de sa proximité avec les infrastructures logistiques du groupe et de sa capacité à connecter efficacement les flux destinés aux Antilles.
Le témoignage montre aussi l’ampleur des volumes concernés. Pour la Martinique, Carrefour évoque environ 2 300 conteneurs EVP ; si l’on inclut la Guadeloupe et la Guyane, le volume atteint environ 4 300 conteneurs, et près de 10 000 conteneurs au départ de Marseille pour l’ensemble des destinations ultramarines du groupe entre Antilles-Guyane et océan Indien. Cela dit clairement une chose : Marseille n’est pas seulement un port de départ, mais un maillon central d’une mécanique logistique très fine, qui conditionne l’accès aux produits dans les magasins.
Au fond, une coopération qui dépasse le symbole
Ce partenariat entre les deux grands ports maritimes a donc un sens institutionnel, mais surtout un contenu concret. Il relie deux établissements confrontés à des enjeux similaires, engagés chacun dans une transformation profonde et désireux de mieux articuler leur place dans leur espace régional respectif. Pour la Martinique, l’enjeu est de renforcer sa capacité d’accueil, son insertion caribéenne, sa sécurité et sa transition énergétique. Pour Marseille, il s’agit de consolider une grande stratégie logistique et de donner une nouvelle densité à sa relation avec les Outre-mer.
Si cette coopération se traduit demain par des échanges techniques, des complémentarités accrues et une meilleure fluidité des flux, la signature du 17 mars pourrait marquer bien davantage qu’un accord entre institutions. Elle pourrait devenir un point d’appui durable entre la Méditerranée et la Caraïbe.
Article Philippe Pied & Roland Dorival





