La Martinique vit depuis trop longtemps dans un paradoxe économique. L’île consomme beaucoup, mais produit peu. L’essentiel de ce qui est consommé est importé, tandis que la création de valeur locale demeure limitée. Ce modèle, consolidé par certaines logiques économiques contemporaines, a longtemps semblé fonctionner. Mais il atteint aujourd’hui ses limites : prix élevés, dépendance structurelle, tissu productif fragile et perspectives économiques trop étroites.
Les crises récentes — inflation, tensions logistiques mondiales, flambée des prix de l’énergie — ont brutalement rappelé la vulnérabilité d’un territoire largement dépendant de l’extérieur. Lorsqu’une société importe l’essentiel de ce qu’elle consomme, chaque perturbation internationale devient immédiatement un choc local.
Dans ce contexte, la question du modèle économique martiniquais n’est plus une discussion théorique réservée aux économistes. Elle devient une question politique et sociale majeure.
Produire davantage localement ne signifie pas se fermer au monde. Il ne s’agit pas de rêver d’une autarcie impossible. Il s’agit de construire ( au moins d’essayer) une économie plus équilibrée, capable de créer davantage de valeur sur place tout en restant ouverte aux échanges internationaux.
Une telle transformation suppose d’abord de corriger plusieurs déséquilibres structurels : le prix de l’énergie, le coût du fret, les contraintes du foncier productif, l’accès au financement et les contraintes administratives. Tant que produire localement coûtera plus cher qu’importer, l’économie restera mécaniquement orientée vers la distribution plutôt que vers la production.
Mais la question dépasse largement l’économie.
Une société qui produit peu et qui travaille peu finit inévitablement par en subir les conséquences sur le plan humain et sociétal. Lorsque le travail cesse d’être une valeur centrale dans l’organisation collective, apparaissent progressivement d’autres déséquilibres : une désaffection à l’égard de l’effort, une forme de vacuité morale et intellectuelle, une indifférence croissante vis‑à‑vis des projets collectifs et des initiatives solidaires portées par les communes et les institutions locales.
Peu à peu s’installe une culture de l’individualisation, dans laquelle chacun cherche sa propre survie ou son confort personnel, sans véritable horizon commun. Dans ces contextes fragilisés, certaines formes d’évasion peuvent prospérer : le refuge dans les dérivatifs, qu’il s’agisse de la drogue, du jeu ou d’autres compensations qui viennent combler le vide laissé par l’absence de perspectives collectives.
Il ne s’agit pas ici de porter un jugement moral sur les individus. L’histoire montre simplement qu’aucune société ne peut durablement préserver sa cohésion si elle ne repose pas sur un équilibre entre production, travail, responsabilité et solidarité.
Cet équilibre ne s’est jamais construit facilement. Dans toutes les sociétés humaines, il a été le résultat d’un long chemin fait d’efforts, de luttes, de souffrances et parfois de sacrifices.
La Martinique ne peut échapper à cette réalité.
L’enjeu est également générationnel. Une économie dominée par l’importation limite mécaniquement la création d’emplois productifs. Elle réduit les possibilités d’innovation et pousse de nombreux jeunes diplômés à chercher ailleurs les opportunités qu’ils ne trouvent pas sur leur propre territoire.
Cette fuite silencieuse des compétences constitue l’un des coûts les plus lourds du modèle actuel.
Changer de modèle ne signifie pas rompre avec les solidarités nationales ou européennes qui ont contribué à stabiliser l’économie martiniquaise. Il s’agit plutôt d’engager une transition vers une économie davantage fondée sur la production, la transformation locale, l’innovation et la création de valeur.
Autrement dit, passer progressivement d’une économie d’importation à une économie de production.
Ce changement demandera du temps, de la cohérence politique et un véritable pacte social. Il supposera aussi une vision collective capable de dépasser les intérêts immédiats pour construire un horizon commun.
Car derrière la question économique se cache une interrogation plus profonde :
Une société peut‑elle durablement prospérer en consommant ce qu’elle ne produit pas ?