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    Home » Penser l’après : Le Covid-19 pousse les scientifiques hors de leurs laboratoires
    Tribunes

    Penser l’après : Le Covid-19 pousse les scientifiques hors de leurs laboratoires

    mai 26, 2020Aucun commentaire
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    The Conversation.

    May 22, 2020 2.15pm

    Authors

    Michel Callon

    Professeur de sociologie, Mines ParisTech

    Pierre Lascoumes

    Directeur de recherche émérite au CNRS, Sciences Po – USPC

    Partners

    Université Sorbonne Paris Cité provides funding as a founding partner of The Conversation FR.

    Sciences Po and Mines ParisTech provide funding as members of The Conversation FR.

    Les recherches en cours peuvent sembler chaotiques et criblées d’incertitudes, et en

    équilibre avec des processus extrêmement cadrés. Fotocrisis / Shuttersto

    Les chercheuses et les chercheurs qui contribuent chaque jour à alimenter notre média

    en partageant leurs connaissances et leurs analyses éclairées jouent un rôle de premier

    plan pendant cette période si particulière. En leur compagnie, commençons à penser

    la vie post-crise, à nous outiller pour interroger les causes et les effets de la pandémie,

    et préparons-nous à inventer, ensemble, le monde d’après.


    «

    Ce soir, je partage avec vous ce que nous savons et ne savons pas ».

    (Emmanuel Macron, adresse aux Français du 13 avril 2020).Voilà un

    Président de la République qui revendique ouvertement son ignorance

    tandis que des experts reconnaissent publiquement que le Covid-19

    est loin d’avoir révélé tous ses secrets. Oui – les temps changent.

    Habituellement, ceux qui nous gouvernent s’emploient, pour nous

    rassurer, à dire qu’ils consultent les experts, qu’ils suivent leurs avis

    et que la situation est sous contrôle. Mais il faut bien reconnaître que

    depuis quelques années cette position devient de plus en plus difficile

    à tenir. La confiance inconditionnelle dans la science, qui permettait

    de justifier les décisions, a été émoussée. Elle laisse progressivement

    place au doute voire à la suspicion et dans certains cas à l’incrédulité

    .La multiplication des controverses au cours desquelles les chercheurs

    s’affrontent durement, n’hésitent pas à dénigrer leurs collègues, comme

    ce fut le cas par exemple à propos des dangers de l’amiante, a contribué

    à cette perte de confiance. Ces affrontements ont permis également de

    comprendre que, sans controverses, la connaissance scientifique ne

    progresserait pas. En sciences, il convient toujours de commencer par

    douter, pour ensuite confronter et discuter impitoyablement les hypothèses

    et les résultats obtenus, afin d’avoir quelque chance de parvenir à un

    consensus. Pour, au terme de ce tortueux chemin, avoir le droit de dire

    : « Il est certain que le réchauffement climatique est un phénomène

    irréversible » ; puis d’ajouter sans crainte d’être démenti « que le

    réchauffement est dû pour l’essentiel aux activités humaines »

    .Les citoyens ordinaires ont également appris, souvent aux dépens

    de leur santé, que l’ignorance pouvait dans certains cas être

    volontairement entretenue. Des historiens obstinés et des

    journalistes scrupuleux ont montré que les grands producteurs

    de tabac ont pendant longtemps financé des chercheurs,

    plus intéressés par l’argent que par la vérité, afin de jeter le

    doute sur les études de plus en plus robustes qui

    établissaient la nocivité du tabac. Comme dans les

    enquêtes criminelles, il ne faut pas hésiter à se demander,

    face à l’ignorance entretenue à grand renfort de dollars,

    d’euros ou de yuans, à qui profite-t-elle ?

    Des scientifiques assument aujourd’hui leur ignorance en

    prime time

     

    L’ignorance, celle qui est déclarée et assumée à l’occasion

    de la pandémie Covid-19, aussi bien par les décideurs

    que par les experts, n’est pas de même nature.

    Quand Jean‑François Delfraissy, le président du comité

    scientifique conseillant le gouvernement, déclare :

    « On ne comprend pas pourquoi les enfants résistent mieux

    à l’infection » ou encore : « On n’arrive pas à expliquer

    pourquoi certains porteurs contaminés et guéris sont

    susceptibles de contracter à nouveau la maladie », personne

    ne conteste de telles déclarations d’ignorance.

    En écoutant ce grand spécialiste, ceux qui connaissent de

    l’intérieur le monde clos de la recherche ont sans doute eu

    le sentiment que, à une heure de grande écoute, des

    scientifiques conviaient le grand public à une de leurs réunions.

    À une de ces discussions, tenues en général dans l’espace

     

    confiné des labos, et au cours desquelles les chercheurs

    élaborent collectivement leurs projets de recherche pour

    les mois ou les années à venir. Leur ordre du jour est de

    définir les questions auxquelles ils souhaitent répondre,

     

    de dresser l’état des connaissances internationales et

    de faire l’inventaire de leurs lacunes en insistant sur

    ce qu’ils voudraient prioritairement savoir, puis sur

    cette base, de justifier les moyens demandés.

    Et tout cela sans obligation de résultats !

    Si, au moment où ils débattent de ces questions

    à l’abri des regards, des profanes s’introduisaient

    dans ces cénacles savants, ils seraient horrifiés de

    découvrir un monde chaotique et criblé d’incertitudes.

    Ces réunions, où l’on envisage des projets sans but

    clairement fixé et sans que l’on soit certain d’avoir

    choisi le bon chemin, constituent pour les chercheurs

    qu’ils voudraient, pour mille bonnes raisons, absolument

    comprendre. Le huis clos leur permet de travailler au calme,

    de prendre leur temps, de recommencer leurs expériences

    aussi souvent que nécessaire. Cet isolement, garantie de

    sérénité, a commencé à céder depuis quelques décennies.

    Des associations de patients, comme celles regroupant

    les myopathes ou les personnes atteintes par le VIH, ou des

    associations rassemblant des riverains qui subissent

    les rejets toxiques d’usines chimiques, ont

    contribué à ce que l’on peut appeler le dé-confinement

    progressif de la recherche, c’est-à-dire son ouverture à

    des dimensions humaines et sociales. Les coups portés par

    le Covid-19 amplifient ce mouvement.

     

    Les excursions « hors des murs » des chercheurs

    ont changé de nature avec le Covid-19

    Certes, de telles incursions dans l’espace public

    n’ont rien d’inhabituel, ni de vraiment nouveau.

    Que nous soyons téléspectateurs, auditeurs de chaînes de radio

    ou lecteurs de journaux et de magazines,

    nous sommes accoutumés à voir des scientifiques,

    aux titres prestigieux, se succéder sur les plateaux

    de télévision et à lire les tribunes qu’ils signent. Depuis

     

    Pasteur et le suspense dramatique qu’il orchestra à

    Pouilly-le-Fort, le public a pris l’habitude d’entendre les

    savants annoncer des découvertes retentissantes

    Mais qu’ils s’expriment pour avouer leur ignorance est

    dent haut et fort aux questions cruciales qui leur sont

    posées qu’ils ne savent pas, cela est tout simplement

    exceptionnel – si ce n’est lorsque l’humilité les aide à

    récolter de l’argent ou des soutiens (Téléthon, Sidaction).

     

    L’actuel dé-confinement (partiel) des spécialistes

    confirme l’émergence d’une nouvelle manière de

    concevoir la recherche sur des sujets pour lesquels

    les pratiques existantes montrent leurs limites.

    Le laboratoire est devenu un lieu trop isolé et trop coupé

    de l’ensemble des personnes qui pourraient partici

    per activement au travail des chercheurs. Les enquêtes

    de terrain largement pratiquées dans certaines

    disciplines, comme les sciences de la terre et

    leurs explorations géologiques ou l’agronomie et

    ses fermes expérimentales, ne font en réalité que

    prolonger le travail de laboratoire en l’installant à

    l’extérieur et sur une plus grande échelle. Cette extension

    s’opère parfois en recrutant des collaborateurs, des

    assistants de recherche qui ne sont pas des professionnels

    mais plutôt des amateurs éclairés et qui participent par

    exemple au comptage d’oiseaux sauvages ou à des

    observations astronomiques.

     

    Le laboratoire est devenu un lieu trop isolé pour étudier certains sujets. Hugo1989/Shutterstock

    Quant aux études épidémiologiques ou aux essais cliniques,

    elles incluent certes de larges populations, ce qu’on appelle

    des cohortes, mais elles les enferment bien vite dans le cadre

    de rigoureux protocoles qui les transforment en objet

    s de recherche comme les autres. Ce qui caractérise toutes

    ces formes d’organisation de la recherche, qui démontrent

    tous les jours leur efficacité, c’est qu’elles sont conditionnées

    par la passivité des patients dans le cas des essais cliniques

    ou l’encadrement strict des profanes extérieurs au monde de la

    science dans le cas des recherches dites participatives

    .

    Le Covid-19, par les problèmes et les questions qu’il pose, montre

    les limites des formes d’organisation de la recherche dans lesquelles

    les scientifiques sont les seuls et indiscutables maîtres du jeu.

    Habituellement ce sont les chercheurs,

    en effet, qui déterminent de manière stricte les protocoles à

    suivre et les modalités expérimentales ; habituellement ce

    sont eux qui neutralisent, autant que faire se peut, tout ce

    qui est susceptible de parasiter et de biaiser leurs travaux ;

    habituellement ce sont eux qui font le bilan de ce que l’on

    sait et de ce que l’on ignore, sans inviter les profanes

    à partager leur réflexion. Cette exigence, à laquelle

    on doit des contributions irremplaçables, est à son apex

    avec les essais dits « en double aveugle ». Leur principe

    est que personne ne doit savoir, dans quel groupe tel ou tel

     

    patient est inclus. Dans ce modèle, la lumière ne doit

    pas être partagée : il est nécessaire d’aveugler pour mieux

    savoir. Il n’est pas question d’abandonner cette stratégie,

    parce qu’elle a montré et continue à démontrer son

    efficacité. Mais, à l’évidence, elle ne suffit plus. Elle demande

    à être enrichie et complétée. Participer sans mot dire,

    ce n’est pas vraiment participer.

    « Nous ne savons pas et, pour savoir,

    nous avons besoin de votre coopération active »

    Dans le contexte de l’épidémie de Covid-19, suite à la décision

    gouvernementale de sortir progressivement du dé-confinement, des

    cadres généraux ont été fournis avec les gestes barrières à respecter.

    Mais comment procéder, très

    concrètement, dans un lycée de 2000 élèves, dans

    une crèche de 40 enfants tout au plus âgés de 3 ans

    et placés dans un espace de 100 m2, sur un chantier

    de BTP, dans un restaurant, dans un Ehpad ? Comment

    assurer dans tous ces cas les conditions minimisant les

    risques de contamination ? En disant qu’on ne sait pas

    vraiment comment procéder, on accorde, pour une fois,

    aux personnes concernées un espace de liberté : on les

    incite à proposer des solutions viables et à imaginer

    collectivement des dispositifs adaptés. Certes, c’est

    l’ignorance qui favorise cette délégation, laquelle

    demeure néanmoins limitée. L’ignorance rend cependant

    possibles une redéfinition des rôles et une nouvelle

    forme de contrat entre sciences et sociétés, entre

    chercheurs et profanes.

    On pourrait être tenté de comparer cet état de mobilisation

    à ce qui se passe pendant les périodes de conflit armé,

    quand le pouvoir redécouvre qu’une population active

    est plus efficace qu’une population passive. On aurait tort

    . Le mot d’ordre n’est pas : « Résistez à l’ennemi »,

    « Soutenez les soldats qui meurent au front ! »,

    « Fabriquez des obus et de la poudre », « Prenez soin

    des blessés ». Non, le mot d’ordre est, comme le notent

    des collègues anglais : « Flatten the curve ! Lissez les

     pics de contamination ! »

    Pour la première fois dans l’histoire, l’objectif assigné au

    collectif formé des chercheurs et de la population est une

    opération mathématique. Il s’agit de transformer la courbe

    aiguë des cas de Covid-19, dont la pointe acérée risque

    d’entraîner des dizaines de milliers de morts supplémentaires

    et la saturation de notre système hospitalier, en une courbe

    moins abrupte. Il nous est demandé d’imaginer les

    bons comportements permettant d’éviter la concentration

    dans le temps et dans l’espace des contaminations.

    L’objectif est d’agir pour que les mathématiciens

    qui suivent, grâce à leurs modèles, la diffusion du virus

    puissent nous dire à tous : « Merci chers collègues, grâce

    à vous tous nous en savons plus. Vous avez agi comme

    il fallait pour enrichir les modèles qui nous servent de

    boussole collective, vous avez trouvé en vous, et pour

    le bien de tous, les ressources pour créer un

    environnement à nouveau vivable. »

    Cette ouverture de la recherche par une redistribution

    des rôles, certes bien légère, permet cependant de mieux

    comprendre comment fonctionnent les modèles

    mathématiques de l’épidémie. Ceux qui les conçoivent

    sortent de leurs labos pour expliquer comment la pandémie

    se répand ou au contraire ralentit. Taux de létalité, nombre

    de personnes susceptibles d’être contaminées par une

    personne contagieuse, taux de comorbidité : les modélisateurs

    exposent, à grand renfort de schémas et d’animations, sur quelles

    bases reposent leurs analyses prédictives. Des sites permettent

    même d’apprécier l’impact des comportements sur le lissage de

    la courbe, la manière dont on estime le pourcentage de personnes

    contaminées dans la population. Un jour, il sera peut-être possible

    de simuler en direct, comme sur les compteurs du Télétho

    n mesurant la générosité des Français, les effets quantifiés

    du choix des matériaux utilisés pour la confection de

     masques alternatifs !

     

    Pratiquer collectivement la recherche pour appréhender des objets complexes. Feliks Kogan/Shutterstock

    Ces interventions s’apparentent-elles à de simples opérations

    de vulgarisation visant à faire comprendre à la société civile

    ce qui se passe ? Il n’en est rien. D’abord parce que les

    explications scientifiques fournies s’adressent directement

    à ceux à qui on demande d’imaginer des comportements

    adaptés. Ce n’est pas la même chose d’essayer de

    convaincre quelqu’un que la terre est ronde ou de

    lui dévoiler les raisons pour lesquelles il est nécessaire

    d’agir de telle ou telle façon si l’on veut éviter un pic

    de contamination. Dans un cas on éduque, dans l’autre

    on cherche une collaboration qui laisse ouverts à la

    fois l’interprétation des règles de distanciation proposées

    et les choix qui restent à faire. Ensuite parce que les

    modélisateurs, sans l’intervention des citoyens,

    n’auraient aucune chance d’alimenter les modèles

    en données et de valider, d’infirmer ou de modifier

    les projections qu’ils réalisent à un moment donné.

    Ce n’est pas tout à fait la première fois, même si cela

    demeure encore très rare, que les modélisateurs

    occupent le devant de la scène et exposent quelques-uns

    des éléments de leurs algorithmes. La crise du

    changement climatique a suscité une prolifération

    de modèles, de courbes et de variables stratégiques

    qui sont désormais aisément accessibles et dont

    les spécialistes assurent qu’ils sont robustes et

    que leur utilité est indéniable. Et ce n’est que très

    récemment, à l’occasion de l’organisation de la

    conférence sur le climat, que des citoyens ordinaires

    ont été conviés à participer à la discussion de

    certaines de leurs hypothèses sans pour autant

    être en mesure d’apprécier les effets de leurs recommandations.

    Cette façon de pratiquer collectivement la recherche

    n’en est qu’à ses premiers balbutiements et demeure

    superficielle. Elle pose en outre de nombreux problèmes

    qu’il faudrait traiter au fur et à mesure qu’ils apparaissent,

    avant qu’ils ne deviennent trop difficiles à résoudre.

    Certains sont connus. Ils concernent l’autonomie des

    personnes et les dispositifs de contrôle et de surveillance

    de la vie privée rendus possibles par les big data.

    D’autres, plus spécifiques, liés par exemple à la place

    des préoccupations sanitaires ou à la coordination

    des différentes manières de pratiquer la recherche,

    ne peuvent qu’être entr’aperçus. Mais c’est le bon

    moment pour se mettre au travail. N’est-ce pas une

    des vertus des crises que de suggérer de nouvelles

    manières de vivre ensemble ?

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