La France vient de lancer son nouveau plan national de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine.

Ce plan intervient un an après la diffusion du documentaire Noirs en France et environ un mois après la sortie du film Tirailleurs et d’un ouvrage sur L’histoire globale de la France coloniale mettant le pays des Lumières face à des moments sombres de son passé et de son identité de peuple.

Alors qu’une récente étude montre que 91 % des personnes noires en France métropolitaine se disent victimes de discriminations, l’attention est ici portée sur la manière de se nommer, de désigner l’autre et sur un point aveugle de cette lutte qui nécessite, pour être efficace dans la durée, d’interroger différents héritages identitaires des siècles passés et de s’inspirer de ce qui se passe en dehors de l’Hexagone.

De l’autre côté de l’Atlantique

Au moment où l’Amérique du Nord réédite, comme chaque février, le Mois de l’histoire des Noirs en mettant notamment en avant la contribution des Noirs à l’histoire de l’humanité dans l’idée de lutter contre le racisme et les préjugés, le risque est grand, dans le même temps, de renforcer [l’ethnocentrisme, de maintenir l’idéologie raciale et] l’essentialisation des Noirs en fantasmant qu’ils forment un bloc homogène face aux Blancs mis dans le même panier de colons agresseurs et racistes. Comme l’écrit Amin Maalouf dans Les identités meurtrières :

« Naître noir à New York, à Lagos, à Pretoria ou à Luanda n’a pas la même signification, on pourrait presque dire qu’il ne s’agit pas de la même couleur, du point de vue identitaire ».

Cependant, si « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », ne pas les nommer n’améliore guère la situation. Ainsi en est-il du mot « nègre » qui, dans la lutte contre le racisme, résonne différemment dans les consciences selon les contextes et les références historiques.

En Amérique du Nord, le terme – « nigger » ou « negro » en anglais – est frappé d’interdit dans la société comme à l’université. Dans le milieu francophone européen et antillais, le poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire le revendique. « Nègre je suis, nègre je resterai ». Quant à l’écrivain afro-américain James Baldwin qui a vécu entre les continents américain et européen, il crie haut et fort au « Blanc » : « Je ne suis pas un/votre nègre. Je suis un homme ».

À quelle conception du « nègre » font-ils respectivement référence ? La projection du regard (du) « Blanc » ou la Négritude revendiquée avec de nouveaux signifiés imprévisibles ? De quoi ce vocable est-il le nom dans l’histoire de l’Humanité ?

Étant donné un nègre, qu’y a-t-il derrière ?

Dans le langage courant, le mot nègre renvoie à un esclave, à la peau dite noire à qui tout un système esclavagiste, colonialiste, impérialiste et capitaliste a enlevé son humanité. Être traité de « nègre », de « sale nègre », de « nigger » ou de « negro » sonne alors comme une insulte raciste adressée non seulement à la personne mais à tous les descendants d’esclaves. Les représentations du réel changent de sens selon les univers linguistiques, culturels ou religieux.

Selon la linguistique saussurienne, signifiant et signifié peuvent entretenir un dialogue de sourds pendant longtemps. Ainsi le mot noir peut-il, dans l’imaginaire, renvoyer à la saleté, au péché et le mot blanc tantôt à la neige, au coton, à la pureté, au vide, tantôt à une catégorie d’humains ou à une métaphore du pouvoir.

En espagnol, le mot negro signifie « noir » et non pas nègre. En France, le terme peut être utilisé dans un contexte familier à l’instar de frérot ou cousin, comme on le voit dans la série télévisée En place mettant en scène la candidature à la présidence française d’un citoyen noir.

Dans ses ouvrages Les marrons du Syllabaire et Les marrons de la liberté l’historien haïtien Jean Fouchard a montré comment les esclaves de Saint-Domingue ont pu travestir les signifiants culturels, religieux, idéologiques des colons (langue, religion, style de vie, race…) non seulement pour s’affranchir du « déguisement ontologique » en noir et blanc de l’entreprise coloniale mais aussi pour retrouver leur liberté en tant qu’êtres humains.

Si le Code Noir de Colbert a pu faire du « nègre » un « bien meuble » (art. I, 1685) déshumanisé, une lecture étymologique africaine en fait de « l’eau qui coule dans le sable » ou encore un « symbole de fécondité » qui amène le médecin et poète haïtien Joël Desrosiers à déduire « que tous les hommes de la terre sont nègres ».

Ce dernier sens permet de comprendre que face à un « nègre » qui se fait insulter se tient toujours un autre « nègre » qui s’ignore, qui méconnaît ou qui a oublié qu’il était « nègre » parce que probablement frappé par une amnésie collective, une ignorance, un traumatisme identitaire de longue durée, voire une cécité ontologique qui sont à la fois producteurs et produits de la colonisation et de l’esclavage.

Quand nègre signifie « être humain »

Si les recherches en paléontologie ont définitivement prouvé au XXe siècle que les ancêtres de toute l’humanité avaient la peau foncée, l’histoire d’Haïti, première République noire et « premier État moderne », avait déjà dépoussiéré le mot nègre de ses scories esclavagistes, coloniales et idéologiques.

Haïti a montré au monde entier que derrière le nègre comme insulte et astuce de domination se cache aussi et d’abord un homme libre, un être humain à part entière.

Au lendemain de la proclamation de l’Indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, la « race noire » devient un « terme générique synonyme d’”être humain” si bien qu’un Blanc – par exemple Billaud-Varenne, transfuge de la Révolution française – une fois arrivé en Haïti peut être appelé « nègre’ » dans le sens d’être humain comme on l’entend en Haïti. Car en créole haïtien, le mot nèg (masculin) ou nègès (féminin) désigne un homme ou une femme sans distinction de couleur.

L’historien et homme politique Leslie Manigat faisait d’ailleurs remarquer :

« Pour l’haïtien, De Gaulle est un grand “nègre” tout comme Mao Tse Toung est un grand “nègre”. »

Le qualificatif « grand » accentue une certaine hauteur de vue pour un peuple, une certaine vision pour la condition humaine en général.

« De Gaulle est un grand nègre »

Dire « De Gaulle est un grand nègre » incarne alors la réconciliation du blanc et du noir, la rencontre des temps anciens et contemporains, d’Haïti et de la France mais surtout le projet de retissage de la diversité de l’humanité qui devrait être central dans la lutte contre le racisme.

Lieu de traitement de la violence historique et du traumatisme identitaire, qualifié de « lumière » pour l’humanité par Victor Hugo et de « mère de l’Amérique » par Louis Mercier, Haïti incarne ce symbole de fécondité dans sa capacité à faire émerger le désir de liberté chez tous les êtres humains sans distinction.

Il a insufflé cet élan chez nombre de peuples du monde, de l’Amérique latine aux pays africains, de l’Allemagne à la France mais aussi des États-Unis, à qui Haïti a prêté main forte dans des luttes pour la reconnaissance de sa pleine humanité à chaque être humain.

La négritude qui a fait son apparition dans les années 50 à Paris, s’est mise debout pour la première fois en Haïti. En effet, à la fin du XIXe siècle, les premières réponses scientifiques et argumentées aux thèses racistes et antisémites du Comte de Gobineau envers les Noirs et les Juifs (entre 1853 et 1855) sont apportées par trois voix haïtiennes : Louis Joseph Janvier (L’Egalité des races humaines, 1884), Anténor Firmin (De_l’égalité des races humaines, 1889) et Hannibal Price (De_la réhabilitation de la race noire par la république d’Haïti, 1898).

Traiter le trauma racial

La lutte contre le racisme nécessite ainsi de revisiter certaines références historiques et de traiter le trauma racial qui a affecté des générations entières de Blancs et de Noirs. Parler de « personnes racisées » aujourd’hui en ne pointant que les Noirs ou les « minorités », c’est occulter tout un pan du problème à traiter.

Si on continue au XXIe siècle à associer « nègre » à une couleur de peau dévalorisée, ou à une quelconque infériorité au point de le frapper d’interdit, peut-être faut-il rappeler, avec les paléoanthropologues, l’origine génomique de l’humanité. En visite officielle à Kinshasa en 1975, le président Valéry Giscard d’Estaing avait prononcé ces mots :

« L’Afrique a jadis donné naissance à l’humanité. Elle lui apporte aujourd’hui, elle lui réserve encore pour demain, des trésors de fraternité, de beauté et de vie. Je rends témoignage à l’africanité de la famille humaine. »

Rendre témoignage à l’africanité de la famille humaine est un préalable dans la lutte contre le racisme, afin de rassembler les « différentes versions de nous-mêmes ». La lutte doit passer par l’élaboration du trauma racial de la maternelle à l’université, dans la société comme dans les lieux de soin. En France, elle ne peut pas faire l’impasse sur les relations franco-haïtiennes ni sur cette « certaine idée de la France » qu’avait le Général de Gaulle.

Quelle que soit la région du monde, les États devraient s’inspirer à la fois de la paléontologie mais aussi de l’histoire globale d’Haïti ou de l’expérience de « grands nègres ou négresses » comme le général Jean-Jacques Dessalines, Toussaint Louverture, Nelson Mandela ou Simone Veil. Revisitant leurs histoires respectives, ils pourraient par la même occasion participer à éclairer certains points aveugles de/dans l’identité de l’Homme car quand on parle des Noirs, on parle en même temps des Blancs et de toute l’humanité.

Daniel Derivois

Professeur de psychologie clinique et psychopathologie. Laboratoire Psy-DREPI (EA 7458), Université de Bourgogne – UBFC

 

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