« Fort-de-France est une ville qui parle : encore faut-il prendre le temps de l’écouter. »
À travers cette soirée littéraire organisée par l’association Tous Créoles et animée par Danielle Marceline, l’historienne et autrice Élisabeth LANDI invite à regarder Fort-de-France autrement. Dans son livre An ti Ponmponm à Foyal, elle propose une “balade urbaine” où la ville devient un texte à lire, une archive vivante, un espace d’émancipation. Au fil de la discussion, une idée s’impose : Aimé Césaire n’a pas seulement gouverné Fort-de-France… il l’a “écrite”, par touches, par symboles, par gestes parfois discrets, mais toujours porteurs de sens.
« Je n’ai pas un rapport technique à Fort-de-France : j’ai un rapport charnel, viscéral. »
Dans une salle réunie malgré la pluie, comme “dans un petit cocon”, l’association Tous Créoles ouvre une soirée littéraire dédiée à Fort-de-France. Le rendez-vous prend rapidement la forme d’un échange autour du livre: An ti Ponmponm à Foyal.
À l’initiative de cette rencontre : Danielle Marceline, qui présente la soirée et introduit l’invitée principale, Élisabeth LANDI, agrégée d’histoire, professeure en classes préparatoires, participante à de nombreux colloques et autrice d’articles, mais aussi femme engagée.
Danielle Marceline insiste sur plusieurs dimensions du parcours d’Élisabeth LANDI : son engagement associatif, notamment au sein de Oliwon Lakarayib, structure qui propose des contenus pédagogiques et des visites guidées, son rôle au conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, mais également son action politique locale : elle a été conseillère municipale à Fort-de-France pendant deux mandats (2008-2014 puis 2014-2020), avec une responsabilité liée au patrimoine.
Puis vient la surprise : un ouvrage qui n’est “ni un roman, ni un théâtre, ni un essai”, mais une traversée urbaine et mémorielle, une marche dans la ville, une lecture du territoire. Une proposition qui pousse Danielle Marceline à poser d’emblée la question centrale : quel rapport intime Élisabeth LANDI entretient-elle avec Fort-de-France, et comment la pensée d’Aimé Césaire irrigue-t-elle cette approche ?
Une ville d’enfance, une ville-matrice
Élisabeth LANDI répond d’abord par une histoire personnelle. Elle dit être née à la clinique Roseau, mais très vite, c’est Fort-de-France qui devient son ancrage réel. Elle raconte une enfance vécue dans le centre-ville, une vie quotidienne structurée par la marche et les repères familiers : la rue Victor Hugo, les arrêts chez Suréna, chez Singer, les salutations obligées, la proximité des écoles.
Elle retrace son parcours scolaire comme on déroule une carte intérieure : école Émilie Fordant, collège Ernest Renan, lycée Schœlcher. Et cette phrase revient comme une évidence : elle n’a pas “pris le bus”, elle a vécu la ville à pied. Pour elle, Fort-de-France n’est pas un décor : c’est une matière vivante, une ville qui s’est imprimée dans le corps.
Mais ce lien dépasse la nostalgie. L’autrice explique aussi que son ancrage dans Fort-de-France est lié à une autre réalité, plus profonde : une histoire familiale d’origine immigrée. Ses grands-parents arrivent dans les années 1920, mais des traces plus anciennes existent déjà sur le territoire : des ancêtres enterrés au Lamentin, à Saint-Pierre. Cette double dimension, l’arrivée et l’enracinement, construit une relation particulière à la ville.
Dans sa famille, dit-elle, s’ancrer était presque une nécessité vitale. Quand on est immigré, on ne peut pas toujours “se retourner” vers un passé stable. Alors il faut construire un point fixe. Fort-de-France devient ce point fixe, ce périmètre “presque sacré” délimité par la rivière Levassort, la mer, la Savane, et le boulevard du Général de Gaulle.
Et c’est aussi une ville transmise. Une ville racontée par les femmes : une grand-mère, une mère, un “gynécée”, une mémoire faite de détails, de balcons, de portes, de voisins, d’odeurs, d’ambiances.
« Ce que j’aime dans Fort-de-France, c’est qu’elle n’est pas lisse. »
Élisabeth LANDI assume une affection qui ne cherche pas à embellir. Elle parle du “joyeux désordre”, du “grouillant”, de ce qui n’est pas immédiatement présentable mais profondément vivant. Fort-de-France, dit-elle, ne se donne pas au premier regard : il faut y passer du temps, écouter, regarder les strates.
Elle affirme même une crainte : celle de voir la ville devenir “technologique”, gentrifiée, trop propre, trop lisse, coupée de son identité tropicale et caribéenne. À ses yeux, l’âme de Fort-de-France se trouve dans ses couches profondes, dans ses contradictions, dans ce qu’elle oblige à comprendre.
Aimé Césaire : une présence politique et intime
Quand la discussion se déplace vers Aimé Césaire, Élisabeth LANDI rappelle une évidence : on baignait dans Césaire. Même si, précise-t-elle, le centre-ville ne votait pas forcément pour lui. Mais Césaire était là : dans la ville, dans la parole publique, dans l’atmosphère.
Elle raconte aussi une initiation personnelle à la politique : un père marqué par une histoire familiale singulière, ayant connu Turin et le communisme italien, assistant aux meetings de Togliatti, puis, de retour en Martinique, allant écouter Césaire… en emmenant sa fille.
Ainsi, l’attachement à Césaire s’est construit dans la vie réelle avant de devenir un objet d’étude. Les études d’histoire ont amplifié le besoin de comprendre, de fouiller, de questionner. Car, comme elle le dit avec humour : les historiens aiment fouiller.
La ville comme texte : une idée fondatrice
Danielle Marceline cite alors un passage essentiel du livre, introduit par une citation du Cahier d’un retour au pays natal. Le ton est donné : Fort-de-France apparaît non comme une vitrine administrative, mais comme un organisme chargé de tensions, de blessures, de traces visibles et invisibles.
Dans le prologue, Élisabeth LANDI écrit que Fort-de-France n’est pas seulement une capitale ou un centre commercial : c’est une “ville à lire, à déchiffrer, à interpréter”, où l’architecture, la toponymie, les places et les vides racontent une mémoire disputée.
Cette mémoire, Aimé Césaire l’a habitée, dit-elle, et surtout il l’a travaillée.
« Aimé Césaire a travaillé Fort-de-France comme on écrit un manuscrit : il écrit, gomme, rature… et recommence. »
La question posée devient alors centrale : comment un homme confronté à l’urgence — fièvre jaune, caniveaux à ciel ouvert, logements insalubres, santé publique, pauvreté — peut-il développer une vision patrimoniale ?
Élisabeth LANDI répond avec nuance : Césaire hérite d’un “cloaque”, d’une ville fragile, malade, dure à vivre. Sa priorité est la dignité : permettre au peuple martiniquais de retrouver une humanité bafouée.
Mais au lieu de construire de grands monuments, Césaire va travailler autrement. Non pas une politique patrimoniale au sens classique, mais une réécriture symbolique. Il transforme la ville par des gestes, des noms, des déplacements, des contre-discours.
Elle explique que la notion de patrimoine bâti est ambiguë dans un contexte colonial : en Martinique, le patrimoine “monumental” renvoie souvent aux forts, aux églises, aux traces du pouvoir. Césaire, lui, investit dans le vivant : danse, théâtre, arts, contes, culture populaire. La révolution du SERMAC devient alors une révolution du patrimoine vivant.
Mais Césaire n’est pas dans le rejet total. Il a une culture classique, une conscience des strates, une approche héritée des Lumières. Il sait que l’intuition doit accompagner la raison. Il sait surtout que la construction d’une société ne se fait pas dans l’effacement pur.
Il travaille donc par détour, parfois par silence, parfois par ruse, souvent par patience.
Une pédagogie du doute, pas une distribution de vérités
Danielle Marceline souligne ce que ces propos changent : ils obligent à regarder le politique autrement, à accepter les contradictions, à ne pas juger trop vite ce qui ne se comprend pas “du premier coup”.
Élisabeth LANDI confirme : pour Césaire, il faut amener les gens à s’interroger, pas leur offrir des certitudes. Elle cite l’idée que Fanon, enfant, s’interrogeait devant une statue : pourquoi parle-t-on du libérateur, mais jamais de ceux qui ont été libérés ?
Cette interrogation devient féconde. Elle devient un moteur de conscience.
Elle évoque aussi la notion d’hubris : bâtir démesurément n’est pas bâtir. Césaire agit par petites touches, sans monumentalité ostentatoire. Son bureau est une petite table, sa maison est d’une grande sobriété. Et pourtant, dans le silence, il parle au monde.
« La ville devient une archive vivante : pas une archive de papier, mais une mémoire habitée. »
Pour appuyer son propos, Élisabeth LANDI présente un diaporama conçu à l’origine pour des étudiants étrangers. Elle y développe la notion de “grammaire urbaine” : une ville possède une langue, et une grammaire permet de produire du sens.
Dans Fort-de-France, Césaire refonde symboliquement le vocabulaire de la ville : noms de rues, lieux de mémoire, commandes artistiques, déplacements de statues. Il ne garde pas l’ordre colonial tel quel : il superpose, il répond, il transforme.
Elle insiste : cette grammaire n’est jamais neutre. Tout patrimoine est une sélection. Tout choix est politique. Valoriser un lieu, conserver un nom, oublier un autre : c’est organiser un récit collectif.
Et donc, la question devient : quelle mémoire pour quelle ville ?
Le parcours d’“An ti Ponmponm à Foyal” : marcher pour comprendre
Le livre est structuré comme une marche : départ depuis Joséphine, passage par la rue Blénac, arrêt devant la cathédrale, détour par le square “Légitime Défense” et la statue d’Aimé Césaire, puis la rue Victor Schœlcher, la rue Victor Sévère, la mairie, le boulevard du Général de Gaulle, Terres-Sainville, la place de l’Abbé Grégoire, puis la montée vers la place du 22 mai et l’œuvre de Coco René-Corail, avant la descente vers la rue Xavier Orville, le SERMAC et la porte du Tricentenaire.
Élisabeth LANDI reconnaît les manques : il est impossible de tout intégrer. Mais l’essentiel est là : une méthode, une manière de lire.
Déplacer plutôt que détruire : la méthode césairienne
Élisabeth LANDI rappelle que Césaire refuse souvent de “dé-baptiser” brutalement. Il y eut des polémiques, des demandes insistantes : il refuse par exemple d’effacer certains noms, comme Gallieni ou Blénac, parce que l’histoire ne se simplifie pas.
Elle donne un exemple frappant : Guédon, gouverneur dur après l’abolition, mais associé à l’arrivée de l’eau potable à Fort-de-France. Ces contradictions imposent une lecture plus complexe.
Le geste majeur devient alors le déplacement.
La statue de Joséphine, par exemple, n’est pas détruite : elle est déplacée, extraite du centre, rendue presque invisible. Pour Élisabeth LANDI, c’est un geste pédagogique majeur : on retire une figure dominante du cœur de l’imaginaire collectif.
Elle insiste : cette méthode peut rendre possible, un jour, l’idée même d’un déboulonnage, mais sans violence immédiate. Un travail du temps long.
Des noms accolés : transmettre par strates
L’un des passages les plus révélateurs concerne la place Fabien-Véronique. Élisabeth LANDI raconte une anecdote savoureuse : dans les services municipaux eux-mêmes, certains ignoraient l’identité réelle de Fabien-Véronique, croyant même à une référence au colonel Fabien de Paris.
Or, derrière ces noms, il y a l’histoire locale, les résistances, les combats, et une volonté de continuité : accoler des noms, c’est dire que les luttes humaines se poursuivent, que l’on avance sur les épaules de ceux qui nous précèdent.
Cette logique de strates apparaît aussi dans l’ajout du nom Betzy à Ledru-Rollin, et dans le récit plus complexe autour de Bissette, jamais honoré par Césaire, perçu comme symbole de trahison, mais inscrit ailleurs, à Cluny.
« La liberté ne se donne pas : elle se conquiert. »
L’un des moments les plus forts de l’émission concerne la “Liberté conquise”, œuvre de Coco René-Corail, parfois appelée “la négresse marronne”, installée près de la place du 22 mai.
Élisabeth LANDI décrit cette figure : une femme en course, une arme à la main, un enfant blessé ou mort dans les bras. Une réponse symbolique aux récits dominants.
Elle compare la matière : le marbre lisse de Schœlcher, noble et froid, face au fer forgé brut, rugueux, insurgé. Elle compare les figures : un homme donnant, une femme prenant. Là où l’histoire officielle met en avant le décret, la négresse marronne met en avant le combat.
Cette œuvre devient, selon elle, un contre-monument décolonial, qui rend visibles les voix oubliées : esclaves, femmes, résistantes.
Le SERMAC : patrimoine vivant et révolution culturelle
Autre point majeur : le SERMAC. Pour Élisabeth LANDY, c’est une révolution, parce que Césaire transforme un ancien hôpital colonial militaire en parc de culture et de dignité.
La danse, la musique, les contes, les arts plastiques, la scène : autant de manières de reconstruire une fierté et une humanité. Une manière d’inscrire le patrimoine non dans la pierre, mais dans le corps vivant d’un peuple.
La porte du Tricentenaire : renaître à une autre histoire
Enfin, l’émission revient longuement sur la porte du Tricentenaire. Élisabeth LANDI insiste sur la force symbolique d’une porte : dans toutes les civilisations, une porte marque un passage, une naissance, une transformation.
En 1935, cette porte est conçue comme l’entrée dans la modernité coloniale : célébration des “réussites” de la colonisation, promesse d’un avenir français, vitrine d’une colonisation “réussie”, construite avec l’adhésion des élus locaux.
Césaire, lui, encadre cette porte de fresques représentant les Kalinagos, réintroduisant une histoire antérieure à la colonisation, un récit de continuité humaine.
Traverser cette porte devient alors un passage inversé : non plus entrer dans l’illusion coloniale, mais renaître à une mémoire longue, plurielle, antérieure, et plus vaste que l’écume des jours.
Elle rappelle même la présence possible, si rien n’a disparu, des trois arbres de la négritude plantés en hommage à Senghor, Damas et Césaire, comme une alliance entre pensée, vivant et mémoire.
Fort-de-France, une ville à relire
À la fin de l’émission, une idée domine : Césaire n’a pas voulu effacer l’histoire, mais la rendre lisible autrement. Il n’a pas cherché à imposer une vérité figée. Il a cherché à créer un espace où le citoyen apprend à penser.
Fort-de-France devient alors une ville-école : un lieu où l’on marche, où l’on observe, où l’on interroge, où l’on transmet. Une ville qui n’est jamais achevée, et dont le récit peut toujours être réécrit — à condition de ne pas casser la chaîne du dialogue.
Car une ville, comme un peuple, ne se construit pas dans l’effacement total. Elle se construit dans la lucidité.
« Fort-de-France ne se regarde pas : elle se lit. Et cette lecture n’est jamais finie. »
Antilla




