Coordinatrice de prévention à Action Sida Martinique depuis six ans, Kylliane Templet connaît le terrain. Rencontrée lors du point presse de l’ARS pour la Semaine nationale de la santé sexuelle, elle revient sur une prévention qui a tourné le dos aux campagnes anxiogènes des années 1980, sur une association née en 1987 et désormais tournée vers toute la santé sexuelle, et sur ces jeunes qu’il faut aller chercher sur Instagram autant que dans les salles de classe. Action Sida Martinique est présidé par Marlène OUKA.
On a longtemps vu le sida partout, dans les médias comme dans les campagnes. Aujourd’hui, ce silence donne l’impression que la maladie a disparu. Que s’est-il passé ?
Il faut replacer cela dans un contexte global. Au moment de la découverte du virus, l’inconnu a fait peur, comme cela a pu être le cas plus tard avec le coronavirus. La prévention reposait alors sur des slogans et des messages forts, diffusés en boucle, qui pouvaient impressionner ou faire peur. Le VIH a aussi été un peu noyé parmi les autres infections sexuellement transmissibles, dont on parle de plus en plus, alors que la situation reste préoccupante, voire critique dans certains cas. À cela s’ajoute l’idée qu’on ne meurt plus de la maladie, ce qui pousse certains à baisser la garde, sans oublier une part de méconnaissance et de désinformation.
Cette perte de visibilité a-t-elle changé votre manière de faire de la prévention ?
Profondément. Nous avons quitté la logique du choc pour celle de l’explication et de la vulgarisation, au sens positif du terme : rendre l’information accessible. Les réseaux sociaux sont devenus un véritable levier, en particulier pour les jeunes générations, que l’on touche là où elles se trouvent. C’est une autre façon de travailler, plus pédagogique, mais qui demande d’être présent en continu.
Action Sida Martinique fêtera bientôt ses quarante ans. Comment l’association a-t-elle évolué depuis 1987 ?
Au départ, il fallait faire face à un virus qui arrivait, accompagner et réagir vite, d’autant plus sur une petite île. Puis nos activités se sont diversifiées. Beaucoup de gens nous associent encore au seul sida, mais nous parlons désormais de santé sexuelle au sens large : la puberté, le consentement, les relations amoureuses, les violences sexuelles et sexistes, la masculinité, la sexualité en général.

Quelles sont, concrètement, vos grandes missions aujourd’hui ?
Elles s’organisent autour de quatre axes. La prévention d’abord, avec des interventions et une documentation adaptée à chaque public. La formation ensuite, car les professionnels qui accompagnent ces publics, notamment dans le secteur médico-social, doivent pouvoir répondre aux questions. Vient aussi l’accompagnement des personnes concernées par le virus, sur le plan social, sanitaire, psychologique ou juridique selon leurs besoins. Enfin, la représentation des usagers : des bénévoles siègent dans les instances hospitalières pour porter leur voix et défendre la dignité des personnes.
Jusqu’où va votre travail de terrain, en particulier auprès des jeunes ?
Nous intervenons à la demande. En milieu scolaire, nous commençons souvent en classe de quatrième, parfois dès le primaire pour aborder le corps, l’intimité et le consentement, et nous allons jusqu’au lycée. Nous nous adressons aussi à des publics clés : personnes en situation de handicap, jeunes en insertion, personnes en difficulté socio-économique, membres d’associations. Et nous sommes présents lors de manifestations grand public ; il y a deux ans, par exemple, nous étions au festival féminin.
Les personnes concernées poussent-elles facilement votre porte ?
Parler du VIH, ou dire qu’on a été infecté, reste difficile. Des applications permettent aujourd’hui de préserver l’anonymat, et les gens nous appellent plus facilement pour demander de l’aide, des conseils ou de l’information : nous les orientons, car l’association ne pratique pas de dépistage. Il nous arrive aussi de recevoir des personnes qui ne sont pas directement concernées, un parent inquiet pour son enfant, par exemple.
Après six ans, qu’est-ce qui vous retient dans ce métier ?
Je suis arrivée par un stage, puis j’ai poursuivi des études dans le domaine social avant qu’un poste ne se libère. Ce que je préfère, c’est la prévention et le terrain : rencontrer les gens, faire bouger les représentations. Il n’y a pas de limite d’âge, les jeunes comme les plus âgés ont à nous apprendre, et ce lien intergénérationnel est ce qui me plaît le plus.
À l’échelle de la Martinique, avez-vous le sentiment que votre action change les choses ?
C’est primordial. Nous innovons chaque année pour aller au plus près des gens. Les chiffres ne sont malheureusement pas encore ceux que nous voudrions, mais nous avançons sans nous laisser abattre. En décembre, pour la journée mondiale, nous avons lancé un défi solidaire entièrement sur les réseaux sociaux : les établissements scolaires y ont participé via Instagram, sous la forme d’un concours, et la mobilisation des jeunes a été très forte.
Vous donnez rendez-vous ce samedi pour la deuxième édition de votre Sexo’thé. Quel est le concept ?
C’est un espace de rencontre et d’échange où l’on aborde la sexualité, autour d’un moment convivial. L’an dernier, notre première édition portait sur le désir et le plaisir. Cette fois, nous avons voulu regarder les choses sous un autre angle, avec un thème qui s’est imposé : l’intimité sans stress.

Pourquoi avoir choisi d’aborder la sexualité par la charge mentale ?
Parce qu’on en parle beaucoup aujourd’hui. C’est un peu un thème à la mode, mais il renvoie à une vraie réalité : la charge mentale pèse sur l’intimité. Toute la question est de savoir comment la dépasser pour retrouver une sexualité épanouissante. C’est exactement ce que nous voulons travailler avec les participants.
Concrètement, comment se déroulera l’après-midi ?
Nous alternerons théorie et pratique. Il y aura des apports pour comprendre, mais aussi des exercices de respiration et un travail de reconnexion à soi, parce que c’est souvent par là que tout commence. L’animation sera assurée par une sexologue, accompagnée d’une praticienne en bien-être holistique. Le rendez-vous est donné à partir de 15 heures, au Studio, en centre-ville.
Propos recueillis par Philippe Pied
Sexo’thé, 2e éditionDeuxième édition du rendez-vous d’échange autour de la sexualité proposé par Action Sida Martinique. Thème de l’année : « intimité sans stress », après une première édition consacrée au désir et au plaisir. Au programme : apports théoriques sur la charge mentale, exercices de respiration et reconnexion à soi, sous la conduite d’une sexologue et d’une praticienne en bien-être holistique. Ce samedi à partir de 15 heures, au Studio, en centre-ville. |








