Comprendre d’où vient l’argent qui finance nos écoles, nos hôpitaux et nos routes
D’où vient l’argent qui paie les enseignants, les soignants, les pensions de retraite ou l’entretien des routes ? Tel est la question à laquelle dans ce texte, Franck D. tente de répondre avec ses mots et ses propos. Selon lui la réponse tient en une phrase simple, souvent oubliée : avant d’être public, l’argent est d’abord privé. Tout commence dans l’entreprise, de l’auto-entrepreneur du Lamentin à la grande structure de plusieurs centaines de salariés. Ses explication d’un mécanisme qui concerne chaque Martiniquais, qu’il soit salarié, élus, retraité, étudiant ou chef d’entreprise.
Le moteur : celles et ceux qui entreprennent
Imaginons la société martiniquaise comme une grande maison. Pour que la lumière s’allume, que l’eau coule et que chacun y trouve sa place, il faut un moteur qui produit l’énergie. Ce moteur, ce sont les entreprises et les entrepreneurs. Industrie, commerce, tourisme, agriculture et agroalimentaire, pêche, BTP et construction, start-up, PME, professions libérales : derrière chacun de ces mots, il y a des femmes et des hommes qui prennent un risque. Ils investissent leur épargne, empruntent, innovent, se forment, embauchent. Rien ne les y oblige. Ils pourraient choisir la sécurité d’un salaire. Ils choisissent au contraire de créer.
En Martinique, ce moteur est avant tout un tissu de très petites entreprises. L’immense majorité des structures du territoire compte moins de dix salariés. Le boulanger de quartier, l’artisan du bâtiment, la gérante d’un gîte, le pêcheur du Vauclin, le développeur qui monte sa start-up : tous participent au même mécanisme que les plus grands groupes. La taille change, le principe reste identique.

Première étape : la création de richesse
Quand une entreprise vend un produit ou un service, elle génère un chiffre d’affaires. De ce chiffre d’affaires naît ce que les économistes appellent la valeur ajoutée : la richesse réellement créée par le travail et le savoir-faire. Cette richesse, entièrement privée à ce stade, se répartit ensuite en cinq grands flux.
- Les salaires
- L’épargne et les investissements, qui financent de nouveaux projets et la croissance de demain
- Le réinvestissement dans l’entreprise elle-même : outils, locaux, innovations
- Les taxes, impôts et cotisations, prélevés sur la richesse créée
- Les exportations, qui font entrer des devises et font rayonner le territoire au-delà de ses côtes
Les salaires versés deviennent du pouvoir d’achat. Ce pouvoir d’achat alimente la consommation locale : le supermarché, le restaurant, le garagiste, le coiffeur. Chaque euro de salaire dépensé en Martinique devient le chiffre d’affaires d’une autre entreprise martiniquaise, qui à son tour verse des salaires et paie des cotisations. La boucle est enclenchée.
Chaque euro de salaire dépensé localement devient le chiffre d’affaires d’une autre entreprise du territoire
Deuxième étape : du privé au public
C’est ici que se joue le passage le plus mal compris du mécanisme. L’argent public n’existe pas par lui-même. Il est issu de l’argent privé, prélevé sous forme d’impôts, de taxes et de cotisations sociales sur la richesse créée par les entreprises et leurs salariés. Cet argent alimente trois grandes caisses : l’État, la Sécurité sociale et les collectivités territoriales. En Martinique, ces dernières sont la Collectivité Territoriale de Martinique, les 34 communes et les trois communautés d’agglomération.
Dit autrement : quand une entreprise ferme, ce n’est pas seulement un patron qui perd son affaire et des salariés qui perdent leur emploi. Ce sont aussi des cotisations qui ne rentrent plus à la CGSS, de l’octroi de mer qui ne finance plus les communes, de l’impôt qui ne remonte plus vers l’État. La perte est collective.

Ce que finance la richesse produite
Une fois collecté, cet argent devenu public finance tout ce qui fait le bien commun. La sécurité, avec la police, la gendarmerie et la défense. La justice et ses tribunaux. L’éducation, des écoles maternelles au campus de Schoelcher. La santé, avec les hôpitaux, les soins et la prévention. Les retraites et les pensions. La solidarité, du RSA aux aides sociales et à l’insertion. Les infrastructures : routes, ports, aéroport, réseaux d’eau et d’énergie. Les mobilités et les transports collectifs. La culture et le sport, leurs équipements et leurs associations. L’aménagement du territoire et la protection de l’environnement.
Ces services publics profitent à tous : salariés, familles, jeunes, retraités, et aux entreprises elles-mêmes, qui ont besoin de routes en bon état, d’une main-d’oeuvre formée et d’un territoire sûr pour fonctionner. Le bien commun n’est pas un dû tombé du ciel : c’est le fruit, redistribué, de la richesse produite en amont.
Sans création de richesse par le privé, pas de service public durable
La commande publique, retour à l’envoyeur
Le cercle ne s’arrête pas là. Une partie de l’argent public est réinjectée directement dans l’économie à travers la commande publique : construction de bâtiments publics, travaux d’infrastructures, services externalisés, maintenance et entretien, numérique et innovation, fournitures et équipements. En Martinique, où la commande publique pèse lourd dans l’activité du BTP et de nombreux secteurs, ces marchés représentent de l’activité, des emplois et des compétences pour les entreprises locales. Lesquelles, en travaillant, créent de nouveau de la richesse, versent de nouveaux salaires, paient de nouvelles cotisations. Nouveaux emplois, nouvelle richesse : le cercle vertueux est bouclé.
Pourquoi cela nous concerne tous
Comprendre ce mécanisme change le regard que l’on porte sur l’entreprise. Elle n’est pas une machine à profits isolée du reste de la société : elle en est le point de départ. Plus l’économie privée crée de richesse, plus la société dispose de moyens pour le bien commun. À l’inverse, chaque entreprise qui disparaît, chaque investissement qui ne se fait pas, chaque jeune diplômé qui renonce à entreprendre, c’est un peu de carburant en moins dans le moteur collectif.
Pour notre territoire insulaire, confronté au défi démographique, à la vie chère et au besoin de développement endogène, l’enjeu est encore plus net qu’ailleurs. Soutenir celles et ceux qui entreprennent, acheter local, former les jeunes aux métiers qui recrutent, faciliter l’accès des entreprises martiniquaises aux marchés publics : autant de gestes qui ne relèvent pas seulement de l’économie, mais de l’intérêt général.
Car sans entreprises, il n’y a ni richesses, ni impôts, ni solidarité.
Franck A. Photos réalisées par l’IA





