L’adoption de la loi du 12 juin 2026 visant à reconnaître la responsabilité de l’État dans le scandale du chlordécone constitue sans aucun doute un moment important de notre histoire collective. Après des décennies de déni, de lenteurs administratives et de combats menés par les associations, les scientifiques, les élus et les citoyens, la République reconnaît enfin sa part de responsabilité dans une catastrophe sanitaire et environnementale qui touche profondément la Martinique et la Guadeloupe.
Cette reconnaissance mérite d’être saluée. Elle répond à une attente ancienne des populations concernées. Mais elle ne doit pas nous empêcher d’examiner lucidement les limites du texte adopté.
À la lecture de la loi, un constat s’impose : l’État reconnaît sa responsabilité, mais il s’engage davantage sur des intentions que sur des obligations concrètes. Le texte indique que l’État « s’assigne pour objectif » de dépolluer les sols et les eaux, de soutenir les filières agricoles et de pêche ou encore de développer la recherche scientifique. Or, un objectif n’est pas une obligation de résultat. Aucun calendrier précis n’est fixé, aucun financement pluriannuel n’est garanti, aucune échéance contraignante n’est prévue.
Plus préoccupant encore, la question de l’indemnisation demeure largement inachevée. La loi prévoit simplement la remise d’un rapport au Parlement sur l’opportunité d’étendre le fonds d’indemnisation à d’autres maladies susceptibles d’être liées à l’exposition au chlordécone. Autrement dit, aucune extension n’est décidée aujourd’hui.
La situation des femmes mérite également une attention particulière. Le texte évoque la nécessité de mieux étudier les pathologies féminines associées à l’exposition au chlordécone. Là encore, il s’agit d’un engagement de recherche, non d’une reconnaissance immédiate des préjudices déjà subis.
Par ailleurs, la loi reste centrée sur les victimes individuelles. Elle ne reconnaît pas véritablement le préjudice collectif subi par l’ensemble de nos territoires. Pourtant, ce sont des terres agricoles, des rivières, des zones de pêche, des écosystèmes et même l’image de nos îles qui ont été durablement affectés.
Les pêcheurs, les agriculteurs et de nombreux acteurs économiques ont supporté pendant des années les conséquences de cette pollution. Certes, la loi prévoit un accompagnement des professionnels concernés, mais sans préciser les moyens financiers qui seront réellement mobilisés.
Enfin, chacun sait que la dépollution constitue un défi immense. Les scientifiques rappellent régulièrement que le chlordécone peut persister pendant plusieurs siècles dans certains sols tropicaux. Dans ces conditions, annoncer un objectif de dépollution sans présenter de stratégie opérationnelle détaillée risque de nourrir de nouveaux espoirs qui pourraient être déçus.
Cette loi représente donc une étape importante, mais elle ne saurait être considérée comme l’aboutissement du combat. Elle ouvre une porte. Reste désormais à la franchir.
La reconnaissance est nécessaire. La réparation l’est tout autant.