À travers l’exposition Moun Isi, présentée à l’Atrium, le photographe martiniquais Benny dresse un portrait sensible de la Martinique et de celles et ceux qui la font vivre. Trente-quatre habitants, une personne par commune, photographiés en gros plan sur fond noir. À leurs côtés, des paysages et des poèmes écrits par la slameuse Yawa à partir des entretiens réalisés avec chacun d’eux. Une exposition immersive qui rencontre un vif succès auprès du public.
Qui est Benny ?
Je m’appelle René-Charles Suvelor, mais tout le monde me connaît sous le nom de Benny. C’est un surnom qui me suit depuis l’âge de 15 ans. À l’époque, je faisais beaucoup de grimaces, un peu comme Benny Hill à la télévision. Deux copains ont commencé à m’appeler ainsi et le nom est resté. Aujourd’hui, c’est devenu mon nom d’artiste.
Comment êtes-vous venu à la photographie ?
J’ai commencé très jeune, vers 16 ans, avec la photographie argentique. J’aimais particulièrement photographier le carnaval, les couleurs, l’énergie. Mon premier métier était pourtant la cuisine : j’ai obtenu un CAP en 1983 et travaillé longtemps à la cuisine collective de la Ville de Fort-de-France. Après des problèmes de santé, j’ai changé de voie. J’ai fait de l’animation multimédia avant d’intégrer le service communication de la ville comme photographe. Aujourd’hui encore, la photographie est ma passion, presque une façon de vivre.
Comment est née l’exposition Moun Isi ?
L’idée est née il y a trois ans, à la suite d’une proposition de Manuel Césaire, directeur de Tropiques Atrium. J’aime profondément le portrait. Je me suis alors demandé pourquoi ne pas réaliser une exposition consacrée à une personne emblématique de chacune des 34 communes de Martinique. Pas forcément des personnalités connues partout, mais des personnes reconnues dans leur commune pour ce qu’elles sont ou ce qu’elles apportent. L’association 16 m², et particulièrement Mylène Emica, m’a accompagné dans cette aventure. Elle a notamment proposé d’associer aux portraits des paysages et des poèmes écrits par Yawa à partir des témoignages recueillis. J’ai immédiatement adhéré à cette idée qui donnait une autre dimension au projet.

Pourquoi le portrait occupe-t-il une place si importante dans votre travail ?
Parce que j’aime les gens. J’aime regarder les visages, lire dans les regards. Pour moi, les yeux racontent quelque chose de la personnalité, de la force ou de la sensibilité d’une personne. Le portrait permet de mettre en valeur les Martiniquaises et les Martiniquais dans toute leur humanité. J’ai choisi des cadrages très serrés sur fond noir pour que rien ne détourne l’attention. On ne voit que le visage. Le spectateur est presque obligé de rencontrer le regard de la personne photographiée.
Comment avez-vous choisi les 34 personnes représentées ?
Je me suis beaucoup appuyé sur des habitants, des élus et des amis dans les différentes communes. Je cherchais avant tout des personnes authentiques. Une marchande de pistaches, un artiste, un musicien, une centenaire… Pour moi, ce sont toutes des personnes remarquables. J’aime l’idée que l’intelligence ne se limite pas aux diplômes. Toute personne qui s’investit avec sérieux et passion dans ce qu’elle fait mérite d’être mise en lumière.
Vous avez une photo préférée dans l’exposition ?
Oui, celle de Madame Nelson, une habitante de Ducos âgée de 100 ans. Son regard m’a profondément marqué. On y lit une vie entière, avec ses épreuves, sa dignité, mais aussi une forme de satisfaction d’être encore là. C’est exactement ce que je recherche dans un portrait : cette profondeur qui raconte une histoire sans avoir besoin de mots.
Que souhaitez-vous que le public retienne de cette exposition ?
J’aimerais que les gens regardent la Martinique autrement. Qu’ils prennent conscience de la richesse humaine que nous avons ici. Cette exposition parle de personnes ordinaires qui sont, à mes yeux, extraordinaires. Elle invite aussi à redécouvrir tout le territoire, notamment le nord de l’île, parfois moins fréquenté que le sud. La Martinique est belle dans son ensemble et elle est surtout peuplée de belles personnes.

L’exposition mêle photographie, poésie et création sonore. Pourquoi ce choix ?
Je voulais une expérience complète. Les poèmes de Yawa apportent une émotion supplémentaire aux portraits. Ils prolongent les histoires racontées par les personnes photographiées. La bande sonore, composée à partir des interviews, crée également une présence particulière dans l’espace. Ensemble, ces éléments donnent vie aux portraits et renforcent la rencontre entre le visiteur et les personnes représentées.
Et après l’Atrium ?
J’aimerais que Moun Isi continue son chemin. Nous réfléchissons à une version itinérante qui pourrait circuler dans le Nord, dans le Sud, mais aussi, pourquoi pas, dans l’Hexagone. Un beau livre réunissant les photographies et les textes de Yawa est également en projet. Mon souhait est que cette exposition laisse une trace durable et continue de raconter la Martinique bien au-delà des murs de l’Atrium.
Moun Isi est visible à l’Atrium jusqu’au 27 juin.






