POSEI, FEADER, FEDER, France 2030, AFD, programmes européens de coopération… L’agriculture martiniquaise bénéficie d’un ensemble de financements publics considérable. Pourtant, la dépendance alimentaire demeure très élevée. Le paradoxe mérite d’être posé clairement : avant de rechercher toujours davantage de crédits, la Martinique doit peut-être s’interroger sur leur orientation, leur coordination et, surtout, sur le modèle agricole qu’ils financent.
Une agriculture largement soutenue
À première vue, la faiblesse de la production alimentaire locale pourrait conduire à une conclusion simple : l’agriculture martiniquaise manquerait de moyens.
La réalité est plus complexe.
En 2021, selon les données reprises dans le Cahier de réflexion de l’Atelier du Chef Mika, les aides européennes consacrées à l’agriculture martiniquaise atteignaient 149,8 millions d’euros. Le seul POSEI représentait 121,8 millions d’euros.
À cette enveloppe s’ajoutent plusieurs dispositifs. Le FEADER 2023-2027 dispose d’une enveloppe annoncée de 85 millions d’euros pour la Martinique. Le FEDER peut financer des infrastructures, l’innovation ou la transformation agroalimentaire. France 2030 intervient sur des projets innovants. L’Agence française de développement peut également accompagner certaines opérations, tandis que les programmes européens de coopération offrent d’autres possibilités.
Pris séparément, chacun de ces instruments répond à une logique particulière. Pris ensemble, ils dessinent un système de soutien dont peu de petits territoires caribéens disposent.
La question devient alors incontournable : pourquoi un territoire bénéficiant de moyens aussi importants reste-t-il aussi dépendant de l’extérieur pour se nourrir ?
L’argent finance d’abord un modèle historique
Une partie de la réponse réside dans l’histoire même de l’agriculture martiniquaise.
Les politiques agricoles n’ont pas été construites prioritairement autour de l’objectif de nourrir la population. Elles ont longtemps accompagné un système tourné vers les cultures d’exportation – principalement la banane et la canne – tandis qu’une part croissante de la consommation quotidienne était satisfaite par les importations.
Le POSEI illustre cette orientation.
Sur les 121,8 millions d’euros mentionnés pour 2021, 95,4 millions étaient affectés à la filière banane. Cette concentration répond à une réalité économique : la banane constitue une filière organisée, exportatrice et pourvoyeuse d’emplois.
Il serait donc simpliste d’en conclure qu’il suffirait de transférer brutalement ces financements vers les productions vivrières.
Mais le déséquilibre pose néanmoins une question de fond. Peut-on faire de la souveraineté alimentaire une priorité sans modifier progressivement l’affectation des moyens publics ?
Ne pas opposer banane et production vivrière
Le débat est souvent présenté sous la forme d’une alternative : faudrait-il sacrifier la banane pour produire davantage de fruits, de légumes, de céréales ou de protéines destinés au marché local ?
Cette opposition est probablement mal posée.
La filière banane possède des infrastructures, des compétences techniques, des capacités logistiques et une organisation professionnelle qu’il serait absurde de fragiliser. Elle contribue également à l’emploi agricole et aux exportations martiniquaises.
L’enjeu serait plutôt d’organiser progressivement une diversification plus importante des exploitations et des soutiens publics.
Certaines surfaces pourraient accueillir des productions complémentaires. Des investissements pourraient être davantage orientés vers les filières aujourd’hui insuffisamment structurées. L’agro-transformation pourrait bénéficier d’un soutien renforcé afin que les productions locales ne soient plus seulement vendues fraîches mais transformées et valorisées sur place.
Il ne s’agit donc pas de remplacer un modèle par son contraire, mais de rééquilibrer progressivement un système agricole historiquement construit autour de l’exportation.
Beaucoup de guichets, mais quelle stratégie ?
Un autre problème apparaît : la multiplication des dispositifs ne garantit pas leur efficacité.
Un agriculteur ou une entreprise agroalimentaire peut théoriquement mobiliser plusieurs programmes. Mais chacun possède ses règles, ses calendriers, ses critères d’éligibilité et ses procédures administratives.
Cette fragmentation produit un paradoxe bien connu des politiques publiques : il peut exister beaucoup d’argent disponible sans qu’il soit suffisamment concentré sur quelques objectifs stratégiques.
Le problème devient alors celui du pilotage.
Qui décide, à l’échelle de la Martinique, que la priorité des dix prochaines années sera par exemple de développer l’aquaculture, de réduire la dépendance en alimentation animale, d’augmenter la production de tubercules ou de créer des unités de transformation ?
Et surtout, qui vérifie chaque année que les financements mobilisés permettent effectivement d’augmenter les volumes produits ?
Sans indicateurs précis, la politique agricole risque de continuer à mesurer principalement les crédits engagés plutôt que les résultats obtenus.
Le Guyana : moins un modèle qu’une méthode
La comparaison avec le Guyana, largement développée dans le Cahier de réflexion de l’Atelier du Chef Mika, apporte sur ce point un enseignement intéressant.
Les situations des deux territoires sont évidemment incomparables sur de nombreux aspects. Le Guyana dispose d’un territoire immense, d’une faible densité de population et d’un État souverain capable de déterminer directement ses politiques agricoles.
La Martinique possède au contraire un espace très contraint et évolue dans les cadres réglementaires français et européens.
Mais la comparaison devient pertinente lorsqu’on observe la méthode.
Depuis 2020, le Guyana a fortement augmenté ses investissements agricoles. Ceux-ci ont été orientés vers des objectifs identifiables : riziculture, élevage, aquaculture, infrastructures, production de semences et installation de jeunes agriculteurs.
Autrement dit, l’investissement est directement relié à une stratégie productive.
C’est cette logique davantage que les montants eux-mêmes qui pourrait inspirer la Martinique.
Passer d’une politique de soutien à une politique de résultats
Une véritable stratégie de souveraineté alimentaire suppose donc un changement de méthode.
La question ne devrait plus seulement être : combien d’aides ont été distribuées ?
Elle devrait devenir : qu’avons-nous produit de plus avec ces aides ?
Combien de tonnes supplémentaires de fruits et légumes ? Quelle diminution des importations de produits de la mer ? Quelle progression de la production de protéines animales ? Combien d’hectares remis en culture ? Combien de jeunes agriculteurs installés durablement ? Quelle part supplémentaire de produits martiniquais dans les cantines ?
Ces indicateurs permettraient de relier directement l’utilisation de l’argent public à l’objectif recherché.
Ils permettraient également d’identifier les politiques qui fonctionnent et celles qui doivent être corrigées.
Le véritable enjeu : coordonner
Le Cahier de réflexion insiste sur la nécessité d’une gouvernance mieux coordonnée entre l’Union européenne, l’État, la Collectivité territoriale de Martinique, les intercommunalités et les organisations professionnelles.
Cette question institutionnelle peut sembler éloignée des préoccupations quotidiennes des consommateurs. Elle est pourtant décisive.
Une politique agricole ne peut produire des résultats durables si le foncier relève d’une stratégie, les aides européennes d’une autre, la transformation agroalimentaire d’une troisième et la restauration collective d’une quatrième.
La souveraineté alimentaire oblige précisément à réunir ces politiques.
Produire davantage suppose des terres. Les terres nécessitent des agriculteurs. Les agriculteurs ont besoin de financements. L’augmentation des volumes exige des infrastructures de stockage et de transformation. Et ces investissements ne seront rentables que si des marchés suffisamment importants garantissent des débouchés.
Chaque maillon dépend du précédent.
L’argent existe, reste à lui donner une direction
La Martinique aura certainement besoin d’investissements supplémentaires pour transformer profondément son système alimentaire. Certaines infrastructures coûteront cher – irrigation, stockage, transformation, aquaculture, équipements agricoles ou recherche.
Mais réduire le débat à une demande de moyens supplémentaires serait insuffisant.
Le territoire dispose déjà de ressources financières importantes et d’une gamme particulièrement large d’instruments publics.
Le défi est désormais de transformer cette accumulation de financements en une véritable politique d’investissement alimentaire.
Cela suppose des priorités clairement définies, une programmation sur plusieurs années et une évaluation régulière des résultats.
La souveraineté alimentaire ne dépendra donc pas seulement de la quantité d’argent consacrée à l’agriculture. Elle dépendra de la capacité de la Martinique à décider collectivement ce qu’elle veut produire et à orienter durablement ses moyens vers cet objectif.
Source principale : Cahier de réflexion de l’Atelier du Chef Mika, « De la dépendance à la souveraineté alimentaire : la Martinique face au défi du Guyana – Stratégie, leviers et feuille de route à horizon 2036 », mai 2026.
Les ordres de grandeur utilisés ici sont ceux du cahier : 149,8 millions d’euros d’aides européennes agricoles en 2021, dont 121,8 millions de POSEI et 95,4 millions pour la banane. Cahier de réflexion de l’Atelier du Chef Mika_Mai 2026(1).pdf Le document recense également le FEADER – 85 millions d’euros pour 2023-2027 –, le FEDER, France 2030, l’AFD et différents programmes européens comme instruments mobilisables.
Cahier de réflexion de l’Atelier du Chef Mika_Mai 2026(1).pdf
Pour l’article 6, la matière du cahier permet maintenant un sujet très concret : « Produire local ne suffit pas : le défi de la transformation et des débouchés », ce qui permettra d’aborder agro-transformation, circuits courts, restauration collective et accessibilité des prix sans répéter les articles précédents.





