Il y a des chiffres qui remettent les idées en place. En voici un.
À Hangzhou, en Chine, un seul immeuble résidentiel, le Regent International, peut accueillir jusqu’à 30 000 habitants. Achevé en 2013, haut de 205 mètres, il abrite près de 5 000 logements, mais aussi des commerces, des restaurants, des écoles, un hôpital, des piscines. Une ville entière sous un même toit, où vivent aujourd’hui environ 20 000 personnes, pour des loyers allant d’environ 200 à 550 euros par mois.
Faisons maintenant un calcul simple. La Martinique compte environ 350 000 habitants. Trente mille personnes par immeuble : il suffirait donc de douze bâtiments de ce type pour loger l’intégralité de la population martiniquaise. Douze immeubles. Toute la Martinique.
« Un pays de la taille de douze immeubles de Hangzhou, voilà qui invite à un peu de mesure dans nos certitudes comme dans nos renoncements. »
Que l’on se rassure : il ne s’agit évidemment pas de proposer ce modèle. Personne ne rêve d’entasser notre île dans des tours, et ce que les Chinois eux-mêmes qualifient parfois de dystopie n’a rien d’un idéal. Mais ce chiffre a une vertu : il donne l’échelle. Il rappelle que tout est relatif.
Car nous avons parfois tendance à raisonner comme si la Martinique était un continent. On y débat de l’espace qui manque, des distances qui seraient longues, des projets qui seraient trop grands pour nous. On proclame que nous sommes un pays à part entière, et c’est vrai par l’histoire, la culture, l’identité. Mais un pays de la taille de douze immeubles de Hangzhou, voilà qui invite à un peu de mesure dans nos certitudes comme dans nos renoncements.
Cette réalité peut se lire de deux façons. La première, décourageante : nous sommes petits, donc condamnés à l’étroitesse. La seconde, stimulante : nous sommes petits, donc tout est à notre portée. Un territoire de 350 000 habitants, c’est une échelle où l’on peut expérimenter, décider vite, transformer en profondeur, là où les grands ensembles s’enlisent.
Soyons honnêtes : oui, il y a des problèmes. Les sargasses qui empoisonnent nos côtes et le quotidien de communes entières. Des prix plus élevés que dans l’Hexagone, qui pèsent sur les ménages. Une pauvreté qui touche encore trop de nos concitoyens. Une démographie qui décline, une jeunesse qui part. Tout cela est réel, et personne ne le nie.
Mais la question mérite d’être posée franchement : devons-nous pour autant arrêter l’économie, suspendre les projets, attendre que tout soit réglé pour avancer ? Ou au contraire continuer d’avancer, précisément parce que c’est l’activité, l’investissement et la création qui donnent les moyens de traiter ces difficultés ?
Aucun problème ne s’est jamais résolu dans une économie à l’arrêt.
« Devons-nous arrêter l’économie en attendant que tout soit réglé, ou continuer d’avancer, précisément parce que c’est l’activité qui donne les moyens de traiter nos difficultés ? »
Et nous avons les hommes et les femmes pour le faire. Car il faut le dire, et le redire : nous sommes un peuple entreprenant. Nos entrepreneurs comptent parmi les plus nomades de tous les territoires ultramarins. Regardez-les : ils investissent en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion, dans l’Hexagone, dans la Caraïbe, en Afrique parfois. Ils créent des entreprises, rachètent des enseignes, exportent leur savoir-faire bien au-delà de nos 1 100 kilomètres carrés. Combien d’îles voisines peuvent en dire autant ? Peu. Très peu. Là où d’autres territoires attendent que l’activité vienne à eux, les Martiniquais vont la chercher, la construisent, la ramènent. Cette capacité à entreprendre hors de chez soi est la preuve la plus éclatante que notre exiguïté n’a jamais été une fatalité, seulement un prétexte.
« Douze immeubles, c’est petit. Une ambition, ça ne se mesure pas en mètres carrés. »
Alors la vraie question n’est pas celle de la place. Elle n’est pas celle des moyens, ni celle du talent, que nous exportons si bien. La vraie question est ailleurs : que nous manque-t-il, ici, chez nous, pour que cette énergie s’investisse d’abord sur notre propre sol ? Et surtout : que veulent vraiment les habitants de la Martinique ? Beaucoup plus que d’autres peuples, nous avons les cartes en main. L’échelle humaine, l’intelligence entrepreneuriale, l’ouverture au monde, l’appartenance à un grand ensemble Européen, Français et Caribéen à la fois. Il ne nous manque qu’une chose : décider ensemble de ce que nous voulons en faire.
La Chine construit des villes verticales, la Caraïbe invente, le monde avance. À nous de choisir : regarder passer le monde, ou y prendre notre place.
Douze immeubles, c’est petit.
Une ambition, ça ne se mesure pas en mètres carrés.
Philippe Pied





