CHRONIQUES DE LA DRÔLE DE GUERRE #2 / Ali Babar Kenjah PETITE SÉMIOLOGIE DU CONFINEMENT

CHRONIQUES DE LA DRÔLE DE GUERRE #2 / Ali Babar Kenjah PETITE SÉMIOLOGIE DU CONFINEMENT
(2eme partie)

Vrai nom
Je nommerai désert ce château que tu fus,
Nuit cette voix, absence ton visage,
Et quand tu tomberas dans la terre stérile
Je nommerai néant l’éclair qui t’a porté.
Mourir est un pays que tu aimais. Je viens
Mais éternellement par tes sombres chemins.
Je détruis ton désir, ta forme, ta mémoire,
Je suis ton ennemi qui n’aura de pitié.
Je te nommerai guerre et je prendrai
Sur toi les libertés de la guerre et j’aurai
Dans mes mains ton visage obscur et traversé,
Dans mon cœur ce pays qu’illumine l’orage.

Yves Bonnefoy

Masque (s)
Une tragi-comédie s’est jouée en France autour de cet objet qui focalise un haut niveau de saturation symbolique. Pour comprendre le ressort de cet inénarrable imbroglio, il faut à la fois faire appel à la sociologie d’Erving Goffman et remonter aux débats parlementaires ayant mené au vote de la loi du 11 octobre 2010, qui précise dans son article 1er : « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage. » Cette infraction pouvant être punie d’une amende allant jusqu’à 150 euros.
Il y a, à l’évidence, un rapport particulier de la société française au masque, rapport lié à la pratique islamique de se « voiler la face », comportement social autour duquel s’est focalisée la confrontation politique entre héritages coloniaux et pratiques décoloniales. Cependant, si l’on en croit Goffman, la phobie qui mène à la nécessité d’aborder l’espace public à visage découvert peut-être référée à un niveau d’analyse sociale moins historique, plus «universel», en tout cas du point de vue de la culture occidentale.
La sociologie de Goffman présente la face (qui n’est pas le visage) comme une image de soi mobilisée dans l’interaction sociale. Le rituel des relations sociales se joue autour de l’interdit de perdre la face, de l’obligation de faire bonne figure. La figuration, art théâtral, est la pratique sociale dans sa dimension rituelle. Elle projette la face dans l’arène des conversations du quotidien, 1) comme image de soi engagée dans l’échange, 2) centre d’un territoire associé etel un prolongement scénique (la bulle). Cette face exhibée au risque de l’Autre, est à la fois le pass social le plus précieux de l’individu et son carcan le plus pesant. « Par les attributs qui lui sont accordés et la face qu’ils lui font porter, tout homme devient son propre geôlier. » (E. Goffman, Les rites de l’interaction)

Soulignant que la racine latine de « personne » renvoie au masque, il écrit :
Ce n’est probablement pas par un pur hasard historique que le mot personne, dans son sens premier, signifie un masque. C’est plutôt la reconnaissance du fait que tout le monde, toujours et partout, joue un rôle, plus ou moins consciemment. (…) C’est dans ces rôles que nous nous connaissons les uns les autres, et que nous connaissons nous-mêmes. (ibid)
Porter un masque, c’est jouer à un jeu de société. Se « voiler le face », c’est rompre la convention sociale dominante. C’est le propre des bad boys de Mada, des blacks blocs et des lascars révoltés des banlieues. Dévoiler la femme arabe, précise Fanon, a fait l’objet d’une « bataille grandiose », mobilisant « la société coloniale (qui) prise dans son ensemble, avec ses valeurs, ses lignes de force et sa philosophie, réagit de façon assez homogène en face du voile » (in « L’Algérie se dévoile », 1959). Cette unanimisme colonial des années 1960 était encore perceptible en France lors du vote de la loi de 2010, entièrement motivée par la question du voile islamique. Le rapport de la commission des lois du Sénat lors de l’examen du projet, réfère directement l’interdiction de porter le voile à « une notion élargie de l’ordre public immatériel. » Le Conseil d’État définit cette notion d’ordre public immatériel comme le « socle minimal d’exigences réciproques et de garanties essentielles de la vie en société, qui (…) sont à ce point fondamentales qu’elles conditionnent l’exercice d’autres libertés. »
Le visage mis à nu est, dans la loi française, la garantie corporelle minimale d’un ordre public immatériel (sic) mais fondamental.
On comprend que la société française parte de loin dans l’adoption préventive du masque. Ce dernier est largement associé dans l’imaginaire occidental à la foule asiatique, fourmilière laborieuse affairée à l’atelier du monde dans des conditions immondes symbolisées par une atmosphère totalement empuantie et polluée. Cette image négative de populations ouvrières exploitées et disciplinées (exploitées car disciplinées) sert de repoussoir et de démarcation permettant que qualifier positivement les démocraties occidentales. Le retournement des comportements et la valeur nouvelle prise par l’objet masque expriment une forme de réévaluation qui ne peut ignorer que les États autoritaires asiatiques (Chine, Vietnam, Singapour, Taiwan) ont mieux pris en compte l’intérêt de leurs populations que ceux des nations dites « libres ».
Le masque du Pouvoir mondial est désormais porté par M. Xi.
Car tous les masques n’ont pas même rôle. Beaucoup ignorent, par ex., que le simple « masque chirurgical » ne protège pas des contaminations extérieures. Les masques FFP2, innovation française, sont désormais délocalisés en Chine. N’essayez pas de vous en procurer à titre personnel : ils seront réquisitionnés par l’État qui hier n’en voulait plus…
Les incohérences gouvernementales françaises autour des stocks de masques disponibles tiennent probablement à une économie de quinze millions d’euros faite sous la présidence Hollande, au moment où des dizaines de milliards étaient offertes aux puissances d’argent sous forme de CICE. Un stock de 800 millions de masques, constitués en 2011-2012, aurait alors été supprimé. Épisode mineur et collatéral d’un sous-développement social de la France, engagé sous injonction allemande et européenne à soumettre l’État-providence issu du pacte entre gaullistes et communistes (1945) à l’intenable couperet budgétaire des 3 %.
En l’absence de tests et de masques pour équiper ses équipes d’intervention et la population, l’État français ne dispose plus que de capacités limités de prévention en matière de risque sanitaire majeur.


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