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Morsures de serpents : cette autre tragédie sanitaire planétaire pourtant évitable

Morsures de serpents : cette autre tragédie sanitaire planétaire pourtant évitable
avril 26
05:44 2021
Temps de lecture : 4 minutes
©JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

VENIN
Avec 138 000 morts par, les morsures de serpents constituent un réel problème de santé publique en Asie et en Afrique subsaharienne. Alors que des solutions existent, le phénomène est pourtant largement délaissé par les pouvoirs publics.

Atlantico : 4,5 millions de personnes sont mordues par des serpents chaque année dans le monde, selon des estimations hospitalières et 138 000 personnes en meurent, selon l’OMS. Est-on face à un problème de santé publique majeur dont on ne parle pas assez ?

Jean-Philippe Chippaux : Ce sont des chiffres d’autant plus impressionnants qu’ils se répètent tous les ans. Ce n’est pas comme un phénomène épidémique temporaire. Je rajouterais un autre chiffre qui est celui des personnes gravement handicapées par une morsure de serpent, il tourne autour des 150 000 personnes par an.

Le phénomène est tellement fréquent qu’on a tendance à le mettre sous le tapis. Comme on ne sait pas très bien comment traiter le problème, on l’oublie, les gens s’y habituent (y compris le personnel de santé) et ces chiffres passent inaperçus.

Quelles sont les populations les plus touchées dans le monde ?

Principalement les populations rurales d’Asie du Sud et d’Afrique subsaharienne.  La morsure survient le plus souvent au moment du travail champêtre (agriculture ou pâturage). Mais il y a aussi beaucoup de morsures qui se produisent à domicile avec des serpents qui pénètrent dans des habitations mal isolées. Ces populations rurales sont d’autant plus atteintes qu’elles sont peu couvertes par le système de santé. Il y a moins de moyens et l’accessibilité des traitements est plus compliquée. Les victimes sont en majorité des hommes actifs entre 15 et 50 ans.

Parvient-on aujourd’hui à soigner correctement ceux qui se font mordre ?

Il existe des antivenins, et de très bonne qualité. Mais c’est un produit donc le coût de production est extrêmement élevé. Même si on considère que des laboratoires essayent de réduire les coûts et de vendre les produits au prix le plus bas, on arrive quand même à un coût qui dépasse très largement le revenu mensuel d’une famille rurale. Actuellement, c’est le patient qui paye la totalité de la prise en charge, surtout en Afrique subsaharienne. Il est bien souvent obligé de s’endetter ou de vendre un bien pour payer l’anti venin. Et c’est autant de temps perdu pour l’efficacité du traitement.

Ce sont des produits injectables complexes à manipuler. Composés à partir de protéine de cheval, ils peuvent provoquer des effets indésirables. Le personnel de santé n’a pas été formé pour ça. Cela ne s’apprend ni dans les facultés de médecine ou de pharmacie, ni dans les écoles d’infirmières, ni dans les écoles de sage-femme. C’est d’ailleurs vrai un peu partout, y compris en France. En Afrique subsaharienne, les médecins et infirmiers voient toutes les semaines des cas de morsures sans réellement savoir comment les prendre en charge.

Comment expliquer ce manque de formation ?

Il y a un manque d’implication politique. Les autorités sanitaires ne cherchent pas de solutions. Pour eux, les morsures de serpents sont une fatalité – comme ça a été longtemps le cas des accidents de circulation qui étaient considérés comme le prix à payer pour avoir des moyens de transport. Comme il y a un vide autour du sujet, se développent un certain nombre de pratiques qui sont délétères : des faux anti venins, des méthodes de soin peu efficaces voire dangereuses…

Est-il possible de mettre en place des solutions pour prévenir ces morsures ?

On peut en effet essayer d’empêcher la morsure. Cela passe par la compréhension du mécanisme qui fait qu’on a au même endroit un serpent et un homme. La présence du serpent dans un champ ou une maison n’est jamais fortuite. Il vient chercher de la nourriture, se reproduire, se cacher, etc. Il faut comprendre ce mécanisme et éventuellement réduire les facteurs qui vont entraîner ce contact entre hommes et serpents. Le port de vêtements adaptés comme des bottes peut bien sûr être utile. Mais les gros vipéridés traversent sans mal des bottes de cuir épaisses. Il faut aussi des chapeaux car quand on travaille dans une plantation de café, de cacao ou de bananes les serpents peuvent se trouver dans les arbres et vous tomber dessus. Le problème, c’est que souvent les personnes n’ont pas envie de porter ces équipements qui les dérangent dans leur travail, à cause de la chaleur notamment.

Existe-t-il des répulsifs pour éloigner les serpents ?

Il y eu des tentatives. Certaines plantes semblent repousser les serpents. Au Japon, des expérimentations ont été faites dans des plantations de canne à sucre : barrières électriques disposées au ras du sol, tranchées à bord lisse creusées autour de la plantation, vaccination des employés… Mais tout cela s’est avéré extrêmement coûteux et relativement peu efficace. On peut effectivement observer parfois des phénomènes de conquêtes d’espaces entropiques par des serpents venimeux. On peut dès lors apporter ponctuellement une réponse mais ça ne peut être étudié qu’au cas par cas.

Comment améliorer la prise en charge des patients ?

C’est sans doute dans ce domaine que l’on a le plus rapidement des possibilités d’agir. Il s’agit d’abord par une enquête épidémiologique de savoir où se produisent les morsures. Il faut ensuite se focaliser sur ces points chauds de façon à y mettre les équipements et les traitements nécessaires. Pour améliorer l’accessibilité des soins, il faut aussi répartir équitablement les coûts. Le patient peut en payer une partie mais il faut que l’Etat, les collectivités locales ou les entreprises chez qui il y a une forte incidence contribuent à l’achat de l’anti venin. Enfin, il est urgent de former le personnel.

L’administration d’antivenin suffit-elle à soigner quelqu’un qui vient de se faire mordre ?

Non, et c’est selon moi le point le plus important. Il ne faut pas se focaliser uniquement sur l’antivenin. L’antivenin sert à éliminer le venin mais à partir du moment où celui-ci a pénétré dans l’organisme, il déclenche toute une série de mécanismes (réponse inflammatoire, réponse immunitaire, destruction de vaisseaux ou de cellules) qui font des dégâts. Si on ne les traite pas, le patient peut avoir de graves séquelles ou même mourir. Ce traitement symptomatique, absolument essentiel, personne ne le prend en compte ou même n’en parle. On parle toujours de l’antivenin, mais la prise en charge médicale voire chirurgicale après une morsure doit être considérée.


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