Rencontre à deux voix avec Michel Meley, Très Puissant Grand Commandeur, et Maurice Leduc, Grand Maître National
À l’occasion d’une tournée exceptionnelle aux Antilles-Guyane, deux des plus hauts responsables de l’Ordre maçonnique mixte international « Le Droit Humain » sont en Martinique ce mercredi et demain jeudi. Michel Meley, Très Puissant Grand Commandeur, et Maurice Leduc, Grand Maître National, invitent le grand public à une conférence ouverte et sans prérequis, jeudi 7 mai 2026 à 19h00, au Temple du GODF, Morne Tartenson. L’occasion d’évoquer une franc-maçonnerie pionnière, mixte dès l’origine, et résolument ancrée dans les enjeux contemporains. Entretien croisé.
Fondé en 1893 par Maria Deraismes et Georges Martin, Le Droit Humain est la première obédience maçonnique mixte au monde. Présent dans plus de 60 pays, il est implanté en Martinique depuis 1929, avec la création de la loge L’Émancipation Féminine. Aujourd’hui, quatre loges symboliques rassemblent environ 200 membres sur le territoire de la Martinique. Pour cette tournée à plusieurs milliers de kilomètres de l’Hexagone, deux dignitaires sont venus à la rencontre des frères et sœurs locaux, et du grand public.
Nous avons rencontré, ce mercredi 6 mai à Fort-de-France, deux des plus hauts responsables de l’Ordre maçonnique mixte international « Le Droit Humain », en visite aux Antilles avant de poursuivre leur tournée en Guadeloupe.
Vous arrivez de Guyane et continuez en Guadeloupe. Pourquoi ce déplacement aux Antilles ?
Maurice Leduc : Notre volonté, c’était d’aller à la rencontre des frères et des sœurs, de mieux connaître leurs préoccupations et de mieux appréhender les réponses que l’on peut leur apporter. Aujourd’hui, nous disposons d’outils techniques modernes, des visioconférences, des relais réguliers, mais c’est quand même plus intéressant de pouvoir se rencontrer.
Michel Meley : La Guyane et les Antilles forment ce que nous appelons la région 8 de la Fédération française, qui en compte aujourd’hui quatorze. Il est plus facile de visiter les régions de l’Hexagone que la région 8, et ce n’est pas une raison pour la délaisser. Nous sommes venus pour dynamiser, certes, mais surtout pour être à l’écoute. La Guyane, la Martinique et la Guadeloupe ont des questionnements et des problématiques différents.
La franc-maçonnerie est encore associée au secret. Pourquoi ouvrir aujourd’hui vos réflexions au grand public ?
M. Meley : Le secret a une histoire. Depuis la naissance de la franc-maçonnerie, il alimente les fantasmes. À l’origine, c’était une méthode de protection face au pouvoir religieux, puis face au pouvoir politique. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, on entend tout et n’importe quoi à notre sujet. Mais le vrai secret est incommunicable : il se compose de ce que la franc-maçonnerie fait de nous, de la manière dont elle agit sur chacun au fur et à mesure d’un parcours qui s’étale sur des années. Cela va à l’encontre d’une époque marquée par l’instantanéité, mais c’est extrêmement constructif. Derrière cette histoire, il y a aussi les séquelles du nazisme, auxquelles les francs-maçons ont payé un lourd tribut. Ceux qui ont reconstruit la maçonnerie après-guerre se sont montrés, légitimement, très prudents. Aujourd’hui, nous voulons tordre le cou aux idées reçues : dire ce que peut être la franc-maçonnerie, ce qu’elle ne peut pas être, ce qu’elle peut apporter, et ce qu’on ne doit pas en attendre. À la limite, démystifier.
Le Droit Humain est présenté comme un pionnier de la mixité. En quoi cette mixité change-t-elle concrètement la réflexion maçonnique ?
M. Meley : Pendant des siècles, les femmes ont été maltraitées. La Révolution les a oubliées, d’où la réponse d’Olympe de Gouges avec la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Le Code Napoléon a fait d’elles des mineures assujetties à l’homme, sans aucun droit. La maçonnerie, elle aussi, fonctionnait dans cette logique : elle était exclusivement masculine. Quelques femmes, emportées par le combat féministe, ont été soutenues par certains hommes, en particulier Georges Martin, médecin, sénateur de la Seine et franc-maçon. Il a insisté auprès de son obédience pour qu’une femme soit initiée. Ce fut Maria Deraismes. Cela a été un cataclysme, une véritable transgression. Pendant onze ans, elle n’a pas fréquenté de loge. Devant ce demi-échec, elle et Georges Martin ont décidé de fonder, dès 1893, une obédience mixte : Le Droit Humain.
M. Leduc : Et cette mixité demeure le combat de notre Ordre. Quand on regarde l’égalité femmes-hommes aujourd’hui, elle n’est toujours pas atteinte. Il y a même, dans certains pays, une régression : on voit monter le masculinisme, et en Amérique latine, par exemple, des femmes perdent des droits. Ce combat reste donc présent dans tous les esprits.
« Chacun, parce qu’il se transforme, transforme le monde. »
Y a-t-il des thèmes communs aux loges du Droit Humain dans le monde entier ?
M. Meley : Nous sommes un ordre international présent dans plus de 60 pays. Chacun travaille sur des questions qui lui sont propres, mais notre structure étant internationale, nous travaillons tous ensemble pendant cinq ans sur un même thème, validé en assemblée générale internationale. Ce thème porte essentiellement sur la manière dont notre idéal nous permet d’avancer sur nous-mêmes, dans la société et pour la société, au service du progrès de l’humanité.
M. Leduc : Sur l’Hexagone, on a déjà des problématiques différentes selon que l’on soit en milieu urbain ou rural. Aux Antilles, des questions communes se posent, mais avec des particularités locales. La Guyane, par exemple, est sur la même région administrative mais sur un territoire latino-américain : sa problématique est sans doute un peu différente de celle de la Martinique. C’est précisément pour observer ces différences que nous nous déplaçons.
Michel Meley est Très Puissant Grand Commandeur, le titre suprême de l’Ordre. Né en 1947 dans la Loire, ancien chirurgien, il vit aujourd’hui à Metz, dans l’est de la France. Initié en 1990, il a d’abord été conseiller national puis président du Conseil national, avant d’être nommé Grand Commandeur en 2022, pour un mandat qui court jusqu’en 2027 « et plus si affinités. Il porte les dimensions initiatiques et philosophiques de l’obédience.
Maurice Leduc est Grand Maître National, c’est-à-dire président du Conseil national de la Fédération française du Droit Humain. Il en explique d’emblée l’architecture : « L’Ordre étant international et présent dans plus de 60 pays, chaque pays dispose d’une fédération ou de loges pionnières. La fédération française est l’une de ces entités, et le Conseil national en est, en quelque sorte, le conseil d’administration. » C’est lui qui coordonne au quotidien les loges françaises de l’obédience.
Que peut apporter la franc-maçonnerie aux jeunes générations en quête de repères ?
M. Meley : C’est précisément le sens de la conférence de jeudi : expliquer en quoi nous sommes de notre temps et ce que nous pouvons offrir. La maçonnerie demande du travail, du travail sur soi. Elle part d’un principe : l’humain est perfectible. Elle offre à tous ceux qui la rejoignent des outils pour mieux se connaître, se débarrasser de ses préjugés, progresser à partir de l’étude de symboles, de légendes, de mythes. Par cette voie, elle permet aussi de mener un chemin spirituel, au sens étymologique de l’esprit, et non religieux. Notre but n’est pas le salut des hommes, c’est le réveil des consciences.
Faut-il créer une loge pour les jeunes ?
M. Meley : Non, et il n’y a aucune raison de le faire. La mixité ne peut pas être uniquement genrée : il faut aussi qu’elle soit sociale et générationnelle. Les jeunes apportent une vision différente, ils sont des aiguillons à notre pensée. Les plus anciens, eux, accompagnent les jeunes dans leur éveil, sans les formater. C’est une véritable symbiose, et c’est bénéfique. L’âge minimum pour rejoindre l’Ordre est de 18 ans, sans limite supérieure.
Beaucoup associent encore la franc-maçonnerie à une religion, voire à une secte. Que leur répondez-vous ?
M. Meley : Ce n’est pas du tout une religion. Certaines obédiences, dans le monde, demandent la croyance en un Dieu révélé. Ce n’est pas notre cas : avec d’autres, nous appartenons à ce que nous appelons la franc-maçonnerie libérale et adogmatique. Quelle que soit la religion, ou l’absence de religion, des personnes qui frappent à la porte, elles peuvent être des nôtres. Athées, croyants, peu importe.
Comment se porte Le Droit Humain en Martinique ?
M. Leduc : Il y a quatre loges très vivantes, ce qu’on appelle les loges symboliques, avec des effectifs importants : environ 200 membres de la Fédération française dans la région de Fort-de-France et Schoelcher. C’est très vivant, et nous souhaitons que cela continue à se développer. Nous sommes attachés à la franc-maçonnerie comme méthode de développement personnel, une méthode de progression pour des personnes qui souhaitent s’améliorer. Notre utopie, c’est de penser que tout être humain peut s’améliorer s’il travaille, et de parvenir à un monde meilleur, agréable pour tout être humain sur cette planète. Notre Ordre étant international, nous ne voulons pas nous contenter de l’entre-soi.
Que ressent-on en rencontrant des frères et sœurs à l’étranger ?
M. Leduc : Il y a une magie. Quand on entre en franc-maçonnerie, qu’on est initié, on devient frère et sœur. Tous les maçons que l’on croise dans les temples, partout dans le monde, c’est comme si on s’était toujours connus. Chez nous, la tradition est de s’embrasser, dès la première rencontre. Les barrières disparaissent immédiatement, une proximité se crée instantanément. C’est notre fraternité.
Un message, pour conclure, à tous ceux qui liront cet entretien ?
M. Meley : J’espère vivement qu’à la conférence, il y aura de nombreux profanes, c’est-à-dire des personnes qui ne sont pas maçons. Nous ferons une présentation, mais rien de magistral : nous voulons surtout être à leur écoute pour répondre à toutes leurs questions. Ouvrir la porte, pour qu’ils voient que ce n’est pas un monde fermé.
M. Leduc : Mon message, c’est : osez venir vers nous, soyez curieux, posez toutes les questions que vous souhaitez. Cette méthode ne convient pas à tout le monde, mais elle fonctionne pour un certain nombre. Vous verrez ensuite si elle vous correspond. La franc-maçonnerie a plusieurs slogans, mais celui qui me semble adapté à cette venue, c’est : « Vouloir, oser… et agir ». Car on travaille en loge sur soi-même, mais à la fin de nos travaux, une formule rituelle nous invite à « poursuivre au dehors l’œuvre commencée dans le temple ». On pense en atelier, et on agit dehors, en tant que citoyens. Sinon, cela n’a pas d’intérêt.
Propos recueillis par Philippe Pied







