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    Pollutions : « Au ministère, pour s’occuper de santé environnementale, il n’y a même pas un temps plein ! »

    janvier 11, 2021Aucun commentaire
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    PAR NOLWENN WEILER


    Quel est l’impact des polluants sur la santé ? C’est l’une des questions que pose l’Association santé environnement France (Asef), fondée en 2008 par des médecins. Son président, Pierre Souvet, critique « l’inertie et un manque de moyens » des autorités sanitaires pour prévenir nombre de maladies, dont les cancers pédiatriques. Entretien.

    Basta ! : « Les cancers pédiatriques sont rares, il est difficile d’en expliquer les causes », s’entendent dire les familles. Que pensez-vous de cette explication ?

    Pierre Souvet [1] : On ne connaît pas les causes des cancers pédiatriques, mais on ne les cherche pas suffisamment. Les enquêtes qui sont menées par les Agences régionales de santé (ARS) ne sont pas faites correctement, ni au bon moment. Elles interviennent trop tard. De ce point de vue, l’exemple de Sainte-Pazanne est frappant. Les premiers cancers ont été diagnostiqués en 2015 et les enquêtes ont été menées en 2019. Identifier des causes à des cancers pédiatriques, c’est d’une grande complexité mais si on enquête cinq ans après l’apparition des maladies, c’est encore plus difficile. Dès que l’on est informé qu’il y a des cancers, il faudrait faire des prélèvements de toxiques chez les enfants malades (par exemple des perturbateurs endocriniens ou tout autre produit classé CMR [2]), puis il faudrait faire des prélèvements de ces mêmes toxiques dans l’environnement, mais pas cinq ans après !

    Par ailleurs, trop d’informations restent inaccessibles ou ne sont pas recherchées lorsque des enquêtes sont menées par les ARS. Reprenons l’exemple de Sainte-Pazanne : on ne sait pas ce qui a été épandu ces dix dernières années dans les campagnes qui entourent la commune. Or, il y a nécessairement un cocktail extérieur qui explique les maladies de tous ces enfants. Se contenter d’incriminer les comportements individuels, ce n’est pas sérieux. Et dire aux familles qu’on ne sait pas ce n’est pas possible.

    Est-ce que le hasard peut être invoqué quand on a 24 enfants qui tombent malades en cinq ans dans un rayon resserré d’une quinzaine de kilomètres ?

    Le nombre « attendu » de cancers pédiatriques sur le secteur, au regard des statistiques nationales, c’est 0,38 par an. Là, on est à cinq par an. C’est beaucoup pour du hasard [3].

    Les collectifs de parents qui se mobilisent pour tenter de comprendre ce qui a rendu leurs enfants malades se heurtent généralement au fait que l’on ne peut identifier de « cause absolue ». Et que, par conséquent, on ne sait pas. On ne peut pas savoir. Ces arguments vous semblent-ils pertinents ?

    Il est évident que à Sainte-Pazanne, ou dans d’autres communes comme Saint-Rogatien, on n’allait pas identifier un élément majeur d’intoxication, comme une fuite de plutonium. Les causes sont multifactorielles. Depuis l’exposition des parents aux CMR avant la conception ou pendant la grossesse, jusqu’à l’air respiré par les enfants dans leurs villages. À cela s’ajoutent les facteurs génétiques, estimés à 5 % environ, et épigénétiques c’est à dire que l’expression du gène est altérée ; si c’est un gène oncosuppresseur (c’est à dire à même d’aider l’organisme à lutter contre le cancer, ndlr) qui fonctionne mal, c’est évidemment dangereux. On sait qu’une exposition à des pesticides pendant la grossesse ou la petite enfance implique une augmentation du risque de leucémie et à un degré moindre de cancer du cerveau. Encore une fois, on ne cherche pas assez, et pas au bon moment.

    Vous dites que les cancers pédiatriques les plus répandus sont les leucémies et les tumeurs cérébrales. Mais est-ce que leur nombre global augmente ?

    Selon l’Institut national des cancers (Inca), qui s’appuie sur le registre national des cancers de l’enfant, l’incidence des cancers pédiatriques est globalement stable depuis 2000. Avec un enfant sur 440 qui va développer un cancer avant ses 15 ans, cette incidence aurait même tendance à diminuer. Nous n’avons à ce jour, pas d’autres données. Le problème du registre national, outre le fait qu’il n’a pas été actualisé depuis cinq ans, c’est que ce n’est pas un outil d’alerte, ni un outil d’action. Par conséquent, il ne permet pas d’anticiper et de prévenir les récidives.

    Nous avons interrogé la ministre de la Santé Agnès Buzyn à propos de ce registre en octobre 2019. Elle nous a répondu que « l’Inca n’utilise pas les données (du registre) à des fins de surveillance, ni d’action ». Avant d’ajouter que ce n’est pas un outil d’alerte, ni de surveillance, ni de veille sanitaire. On ne voit pas vraiment à quoi il sert, en fait, d’un point de vue de santé publique. Même les députés se posent cette question. Ils nous l’ont dit lors de notre audition devant la commission d’enquête sur l’évaluation des politiques publiques de santé environnementale.

    Quels sont les leviers d’action pour que la recherche et les actions avancent sur cette question des cancers pédiatriques ?

    Pour Santé publique France, les cancers pédiatriques, est-ce réellement une priorité ? Au niveau national, sur ce sujet comme sur celui de la santé environnementale, il y a trop d’inertie, trop peu de motivation, un manque de moyens. Au ministère, sur la santé environnementale, il y a 0,4 équivalent temps plein [soit même pas un fonctionnaire dédié à mi-temps, ndlr]  [4] ! Le plan Santé environnement, dont les travaux ont débuté début 2019 a été stoppé en juillet 2019, à cause des mouvements sociaux nous a-t-on dit. Il doit être validé à la fin de l’année 2020.

    Ces moyens dérisoires signifient que personne, ni au ministère, ni dans les ARS ne s’occupe de croiser les données dont on dispose en matière de pollution de l’eau et de l’air par exemple ? Ce qui permettrait pourtant de donner des alertes sur l’exposition de telle ou telle population ?

    Depuis longtemps nous réclamons que les données sanitaires, environnementales et sociales soient croisées, ce qui n’est évidemment pas le cas . C’est pour cela que nous souhaitons qu’il y ait une approche par territoires, avec des registres territoriaux régulièrement actualisés, qui permettraient de faire des diagnostics de santé environnementale locaux, et de réagir vite.

    En mettant en place des actions coercitives, ou des consultations encadrées par les autorités locales pour négocier des bonnes pratiques en matière d’agriculture par exemple. On pourrait aussi regarder du côté des industries. Avec des registres locaux actifs, on aurait pu être réactif dès 2015 à Sainte-Pazanne. Aujourd’hui, les parents n’en seraient pas à chercher des fonds pour financer eux-mêmes des recherches. Peut-être seraient-ils plutôt en train de discuter à l’échelle de leur territoire, de mesures effectives de suppression des toxiques. Ce serait une action de prévention très efficace. En France, les politiques de prévention sont entièrement tournées vers les comportements individuels, avec des messages autour du tabac, de l’alcool et de l’alimentation. Cela me paraît très insuffisant.

    Propos recueillis par Nolwenn Weiler

     

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