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Que cherche la petite cohorte de généraux contestataires prêts à assumer une guerre civile ?

Que cherche la petite cohorte de généraux contestataires prêts à assumer une guerre civile ?
mai 09
06:25 2021
Temps de lecture : 9 minutes
Le président Emmanuel Macron et la ministre française de la Défense, Florence Parly, visitent le 4e régiment de la Légion étrangère française, à Saint-Gauderic, en mars 2021.
©STEPHANE MAHE / POOL / AFP

LETTRE DES GÉNÉRAUX

Quand des généraux à la retraite opèrent en coulisses pour déstabiliser la République, il est grand temps de dévoiler les dessous des cartes qui structurent cette opération dangereuse car elle enflamme les esprits les plus fragiles et les moins éclairés. Comme disait Raymond Aron « les croyances faciles » sont à l’œuvre.

Chacun le sait, les signataires de l’appel signé par quelques généraux prêts à en découdre et publié le 26 avril 2021 par le magazine Valeurs Actuelles sont des partisans de l’extrême droite française. Marine Le Pen n’a pas hésité d’ailleurs à déclarer qu’elle les soutenait sans réserve. Ces retraités en mal d’action, soutenus par quelques centaines de militaires et policiers en activité ont un objectif précis : déstabiliser le gouvernement en place en favorisant la peur et la division et en préparant certains à des aventures dramatiques. Ces anciens officiers sont des irresponsables et espérons qu’ils seront sévèrement sanctionnés par la hiérarchie militaire. On ne peut impunément désigner du doigt des territoires qui font partie de la Nation française et laisser entendre qu’il faudrait un jour ou l’autre intervenir militairement dans les banlieues décrites par eux comme des territoires ennemis. Décidément, les raccourcis sont de mise chez ces anciens officiers qui s’arrangent avec certaines parts de la réalité et qui déclarent, sans retenue, être prêts à assumer une boucherie, car une guerre civile, l’Histoire l’a démontré, c’est une boucherie.

Une vision étriquée de la banlieue

Qu’en est-il tout d’abord de la réalité des banlieues car c’est la question centrale sur laquelle tout le monde doit se pencher ? Personne ne nie que des réseaux de trafiquants organisent les trafics de la drogue. Personne ne nie qu’une économie parallèle a enrichi des clans mafieux souvent à l’abri à Marbella ou encore à Dubaï, et que les trafics qui nourrissent cette économie parallèle se sont structurés dans les quartiers les plus déshérités car le chômage et le travail précaire y ont fait de terribles ravages. Depuis trop longtemps, il est vrai, des gouvernements de droite comme de gauche ont laissé s’installer la pauvreté dans ces zones populaires qui s’efforcent de s’en sortir par tous les moyens. On doit même avoir le courage politique de souligner que certains élus ont eu la faiblesse coupable de « composer » avec ces trafiquants pour avoir le calme, et aussi pour obtenir un soutien électoral en temps utile. Personne, par ailleurs, ne nie que des adeptes d’un islam radical recherchent depuis plusieurs années à mettre à mal les valeurs et le socle de la République française, en prônant un certain séparatisme culturel, social, religieux et politique.

Néanmoins, lorsque l’on prend le temps d’observer, d’analyser d’autres pans de la réalité économique, sociale, culturelle, sportive et religieuse de ces territoires trop vite considérés comme des territoires ennemis, on s’aperçoit que la résistance au délitement s’est organisée. Des entrepreneurs, des universitaires, des femmes et des hommes de cultures, des architectes, des clubs sportifs, des associations, des élus de tous bords résistent et créent de l’allant. Pourquoi ignorer les efforts entrepris par des élus qui s’emploient à préparer les jeunes collégiens et lycéens à s’emparer des valeurs de la République comme le fait actuellement le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis qui vient d’ouvrir un grand chantier d’échange avec les collèges du département sur les valeurs de la liberté d’expression ? Pourquoi nier ces efforts républicains ? Pourquoi ne voir que le côté pile de la médaille et ignorer le côté face qui montre les voies à suivre pour enrayer « le machiavélique système » des trafiquants et des intégristes religieux ?

L’absence de la nuance

Il va de soi que ces promoteurs d’une guerre civile ont des œillères. Ils n’ont pas l’art d’évaluer un rapport de forces ou l’art de détecter l’ennemi et la façon de le combattre. Certains d’entre eux ont participé à des guerres, et pourquoi n’ont-ils pas retenu les drames qui en ont découlé ? Sont-ils aveugles à ce point ? Et s’il est un élément à condamner, c’est leur culot de se servir de « l’honneur » que les gouvernants qui se sont succédé depuis trente ans auraient, selon eux, abandonné pour justifier leur ombrageuse volonté d’en découdre. A l’instar des collaborateurs avec les nazis, les « Tartuffes de Vichy » comme les nommait l’écrivain catholique de droite Georges Bernanos (2), ces généraux lepénisés galvaudent les mots nobles de la République pour s’en prendre à elle. Il est temps d’alerter les esprits les moins éclairés de la supercherie politique de ces partisans de Marine Le Pen car les dés sont pipés.

Certes, et chacun est libre de critiquer tel ou tel Président de la République, tel ou tel Premier ministre, mais là encore comment peut-on être aussi peu nuancé et condamné sans appel les dirigeants qui ont conduit le destin de notre pays ? Bien sûr qu’il y a matière à critiques, bien sûr que des rendez-vous ont été loupés tant sur le plan économique, social et politique, mais pourquoi se transformer en matamores et inviter nos armées à intervenir ? La nuance, messieurs les généraux, ce n’est pas une faiblesse, c’est du courage et une discipline à observer. Or, la nuance, vous n’en avez pas une once ! Vous préférez, torses bombés, clamer que l’heure est au combat puisque vous présagez « une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles ».

Soyons lucides, ces fiers-à-bras retraités sont en opération lepénisée. Ils font donc de la politique et s’abritent derrière leur carrière militaire. Mais il faut être juste et reconnaître que des menaces existent. Le trafic de drogue en est une, le terrorisme une autre.

Mais ces généraux en retraite ont-ils une vision exacte des menaces et des ennemis qui menacent notre pays ? Personne n’ignore que le terrorisme est toujours en action, mais pourquoi nier l’efficacité de la riposte engagée depuis 2015 par le contre-espionnage français soutenu par d’autres services extérieurs français et amis ? Pourquoi nier que depuis 2015, à la suite des carnages de Charlie-Hebdo, du Super Cacher de la Porte de Vincennes, des tueries télécommandées de Syrie qui, le 13 novembre 2016 ont meurtries les rues de Paris, l’État sous François Hollande et ensuite sous Emmanuel Macron a renforcé l’ampleur de la riposte contre le terrorisme ? Pourquoi ces généraux rebelles ignorent le succès de nombreuses enquêtes menées par la DGSI et par la Gendarmerie Nationale qui ont su ébranler nombre d’attentats en préparation ?

Oui, il y a et il y aura toujours quelques forcenés qui passeront à travers les mailles du filet comme on vient de le constater ces jours derniers par l’exécution de Stéphanie Monfermé, l’agente administrative assassinée lâchement dans le sas du commissariat de Rambouillet où elle officiait depuis plus de 25 ans. Personne n’oublie encore le sort tragique accordé au professeur Samuel Paty qui a meurtri tous les esprits. Oui, pourquoi ne pas soutenir la contre-offensive que l’État mène depuis plusieurs années pour détruire la menace terroriste. Pourquoi nier les adaptations législatives votées par le Parlement et soutenues par le gouvernement ? Que cache ce silence fort étonnant ? Bref, avant de « partir en guerre » et d’y entraîner les esprits les plus faibles et les moins éclairés, en tant qu’officiers ne vous revient-il pas d’évaluer ces menaces et d’éviter de tomber dans les raccourcis empruntés par la facho-sphère : « la banlieue est aux mains des trafiquants » et « l’immigration est la cause du terrorisme » ?

Critiques justifiées et aveuglement

Comme je l’ai écrit, il n‘est pas question de dire que nos banlieues sont des paradis, ni de dire que l’on y vit bien. Oui, il y a des bandes de trafiquants qui font la loi dans certains quartiers et ceux-ci ont été au fil du temps abandonné par les pouvoirs de droite comme de gauche. Souvenons-nous de Nicolas Sarkozy en campagne annonçant sur la dalle de Gennevilliers qu’il allait s’attaquer « à la racaille » et qui, élu supprima 10 000 postes de policiers ! Aujourd’hui on le constate, les structures policières chargées de la lutte contre le trafic de drogue qui viennent de perdre l’un des leurs en Avignon dévoilent qu’il faut revoir les missions d’investigation, et cesser d’agir au coup par coup. Lutter contre le trafic, ce n’est pas démanteler seulement de temps à autre un point de deal tenus par les OS de la came, mais c’est de faire tomber les circuits souterrains qui régissent des centaines de millions d’euros en France. Le trafic de drogue est une entreprise criminelle vaste et solide, et il était temps que le Ministre de l’Intérieur fixe l’action policière sur cette part de la criminalité.

Ce constat fait, alors pourquoi la cohorte de généraux en colère ne reconnaissent-ils pas que François Hollande comme Emmanuel Macron sous la pression des attentats terroristes qui, depuis 2015 ont frappé la France ont créé l’un et l‘autre des milliers de postes supplémentaires de policiers et de gendarmes, plus particulièrement dans les forces consacrées à la lutte contre le terrorisme djihadiste ?

Certes, rien n’est parfait, mais justement comment se fait-il que ces généraux donneurs de leçons ne portent-ils pas un regard critique sur la police de sécurité publique, mal formée, mal managée ?  Pourquoi ces généraux proches de Marine Le Pen ignorent les difficultés de la police de proximité d’être présente dans les zones problématiques ? L’affaire de Dijon où l’on a vu il y a quelques mois des hordes de tchéchènes faire leur petite guerre de rue contre des dealers d’un quartier de la capitale de Bourgogne nous instruit du malaise régnant dans l’institution policière. En effet, ce samedi soir 12 juin 2020 alors que des bagarres s’organisaient dans la cité dijonnaise, 38 policiers étaient disponibles selon les déclarations des organisations syndicales de policiers alors que la circonscription de sécurité publique composée de plusieurs commissariats et postes de police est dotée de 469 fonctionnaires de police ? Où étaient les absents d’autant que la veille, déjà, des affrontements ont eu lieu au centre de la ville ? Étaient-ils en repos ? En formation ? En maladie ? Personne n’a jamais expliqué une telle réalité, et chacun se souvient que le Préfet de cette zone eut alors l’obligation de faire appel alors à une unité du GIGN et à deux unités de gendarmes mobiles pour mettre fin à cette guérilla urbaine. De toute évidence, la hiérarchie policière a des difficultés à bien utiliser et à organiser les forces disponibles, et que l’on cesse de poser toujours le problème en termes d’effectifs.

Il existe donc de réels problèmes de sécurité publique, mais c’est à l’État de régler ces failles, ces dysfonctionnements et non à l’armée. Il serait temps de prendre en considération les rapports émis par la Cour des Comptes qui, depuis 2018 ont établi ces failles qui interpellent directement l’administration policière, notamment dans l’emploi et le management des policiers de sécurité publique. Il suffit de lire attentivement le courrier que Didier Migaud, alors Premier président de la Cour des Comptes envoya le 13 mars 2018 à Edouard Philippe alors Premier ministre pour découvrir le mal profond qui déstabilise les forces de sécurité publique qui souffrent d’une organisation administrative obsolète, de cycles horaires mal maitrisés, d’un suivi inapproprié par la hiérarchie prisonnière d’accommodements avec les syndicats de policiers des forces existantes, d’une formation bien trop rapide et d’un management mal établi.  Pourquoi les soldats et les policiers contestataires se taisent sur ces dysfonctionnements qui n’aident pas à rétablir avec efficacité et sérénité la sécurité publique dans l’intérêt de tous ?

L’honneur d’un grand soldat bafoué

Bref, les généraux signataires n’ont, semble-t-il, aucune analyse sérieuse des dysfonctionnements à régler. Ont-ils perdu la vue ou sont-ils à la manœuvre pour la candidate Marine Le Pen qui ne cesse de clamer que « le chaos » est à nos portes ?

Je comprends dès lors l’attitude du Chef d’État-Major des Armées, le Général François Lecointre, un officier exemplaire qui estime « indigne » cette opération politicienne. Il a raison, cette opération « salit l’armée« . Fils d’une famille militaire remarquable, l’un de ses grands pères, emprisonné en Allemagne nazie, participa à la Libération de la France, et l’un de ses oncles maternels, Hélie de Roffugnac tomba au champ d’honneur durant la guerre d’Algérie à 23 ans. Digne héritier de ses valeureux soldats,  le général François Lecointre n’a aucune leçon à recevoir de ce petit groupe de généraux contestataires qui avancent masqués. Officier de terrain, il a connu de nombreuses expériences opérationnelles, notamment en République Centrafricaine en 1989, en Irak lors de la Guerre du Golfe en 1991, en Somalie en 1993, au Gabon puis au Rwanda en 1994, enfin à Sarajevo en 1995. Lors d’une mission effectuée sous mandat de l’ONU le 27 mai 1995, alors capitaine, soutenu par le lieutenant Bruno Heluin, il monta avec ses hommes de la 1ère Compagnie du 3éme Rima, baïonnette au canon, à l’assaut du pont de Vrbanja pour reprendre ce poste d’observation aux soldats serbes. Il sera plus tard projeté en Côte d’Ivoire en tant que chef de corps avec son régiment lors de l’opération Licorne à l’hiver 2006.

Cet officier a donc démontré sa bravoure et aujourd’hui certains bafouent son honneur. L’un de ces généraux signataires (1) n’a-t-il pas osé lui adresser récemment un courrier scandaleux où il se permet de dénoncer sa « discipline intellectuelle servile et sans faille » à l’égard du pouvoir en place ? Ne le qualifie-t-il pas encore de « carriériste », de « carpette », d’officier « soumis » en lui adressant « son dédain » ? Or, ce général qui mena quelques combats en Afrique est un rebelle récidiviste. Il a déjà été radié des cadres par décret du Président de la République du 23 aout 2016 à la suite de l’avis du Conseil Supérieur de l’Armée de Terre (CSAT) qui avait réuni disciplinairement six officiers généraux d’active ayant, à la majorité des voix, demandé sa radiation des cadres pour manquement au devoir de réserve et de loyauté. Sa « guerre » de l’époque était d’évacuer des migrants installés dans des campements sauvages situés aux abords de la ville de Calais.

Bref, nous verrons ce que les autorités militaires décideront d’ici peu, mais pourront-elles laisser impunément ce va-t’en guerre indiscipliné, au service d’un parti politique d’extrême droite, insulter un valeureux soldat, aujourd’hui chef d’état-major des armées française dont le courage et l’engagement ont été exemplaires ?

Richard Michel

Journaliste, ancien Président de LCP-Assemblée nationale

 

  1. Christian Piquemal, général de corps d’armée à la retraite, radié des cadres le 23 août 2016
  2. « Le courage de la nuance » de Jean Birnbaum, Éditions du Seuil, page 34

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