Lorsque mes mots étaient révolte, j’étais l’ami des séismes.
Lorsque mes mots étaient coloquintes, j’étais l’amie de l’optimiste,
lorsque mes mots devinrent miel, les mouches ont couvert mes lèvres,
Christiane Taubira
À l’occasion de la cérémonie organisée à l’Élysée pour les 25 ans de la loi reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, Christiane Taubira a prononcé, hier, jeudi 21 mai 2026, un discours personnel et politique, devant le président de la République, des membres du gouvernement, des parlementaires, des élus, des représentants du monde associatif et de nombreux élèves. Revenant sur l’origine de cette loi, sur les luttes qui l’ont précédée et sur les débats mémoriels contemporains, l’ancienne garde des Sceaux a également évoqué les enjeux géopolitiques, éducatifs et symboliques liés à cette reconnaissance historique. Elle a notamment appelé à une vigilance collective face aux injustices du monde actuel et insisté sur la nécessité d’une transmission lucide de l’histoire aux nouvelles générations.
« Monsieur le président de la République, puisque nous sommes chez nous… »
C’est par cette formule que Christiane Taubira a ouvert son intervention, dans les salons de l’Élysée, lors de cette cérémonie consacrée au 25e anniversaire de la loi du 21 mai 2001, désormais connue sous le nom de « loi Taubira ». Une phrase accueillie avec émotion dans une salle réunissant représentants institutionnels, acteurs de la mémoire, enseignants, responsables associatifs et élus venus de différents territoires.
Très vite, l’ancienne députée de Guyane a voulu replacer cette loi dans une histoire longue, qu’elle refuse de réduire à une simple séquence législative. Selon elle, la reconnaissance de la traite et de l’esclavage comme crime contre l’humanité « ne vient pas de nulle part ». Elle plonge ses racines dans « la longue expérience de la capture en terre d’Afrique », dans les traversées atlantiques, les plantations, les révoltes, les marronnages, mais aussi dans les résistances culturelles et humaines qui ont traversé les siècles.
Au fil de son discours, Christiane Taubira a insisté sur le fait que les descendants d’esclaves ne peuvent être enfermés dans une seule posture victimaire. Elle a évoqué « la première femme, le premier homme » qui se sont dressés contre leur condition de captifs, rappelant que cette histoire est aussi celle des résistances et des créations culturelles nées dans les sociétés issues de l’esclavage. Jazz, capoeira, créole, vaudou ou encore traditions populaires ont été cités comme autant d’expressions de cette capacité à survivre et à recréer du sens.
L’ancienne ministre a également rendu hommage aux abolitionnistes, aux penseurs, aux militants et aux mouvements qui, des siècles durant, ont contribué à faire émerger cette reconnaissance. Elle a évoqué aussi bien les premiers religieux ayant dénoncé l’esclavage dès le XVIIe siècle que les mouvements militants contemporains dans les Outre-mer et dans l’Hexagone.
Dans une partie plus politique de son intervention, Christiane Taubira s’est félicitée de l’installation progressive de cette histoire dans l’espace public français. Elle a cité les avancées en matière d’enseignement, de recherche universitaire et de coopération mémorielle, tout en saluant le rôle joué par le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage ainsi que par plusieurs de ses anciennes présidentes, dont Maryse Condé.
Elle a également élargi son propos à une dimension internationale, évoquant une récente résolution portée à l’ONU par le Ghana et soutenue par de nombreux pays africains, caribéens et sud-américains. Pour elle, cette dynamique révèle « un des grands rendez-vous géopolitiques » contemporains autour des questions mémorielles, de la reconnaissance historique et des héritages de l’esclavage.
Le discours a aussi été marqué par une séquence consacrée au futur débat parlementaire sur l’abrogation formelle du Code noir. Christiane Taubira a rappelé que ce texte était tombé en désuétude après l’abolition de 1848, mais jamais explicitement abrogé. Elle a toutefois averti contre une démarche uniquement symbolique, estimant que ce débat devra s’accompagner d’une réflexion plus profonde sur l’histoire et ses conséquences contemporaines.
Tout au long de son intervention, Christiane Taubira a mêlé références historiques, citations littéraires et appels à la responsabilité collective. Aimé Césaire et Mahmoud Darwich ont notamment été convoqués pour illustrer ce qu’elle considère comme une exigence morale et politique face aux fractures du monde actuel.
En conclusion, l’ancienne garde des Sceaux a appelé à « se serrer les coudes » afin de contribuer à « l’amélioration du monde », dans un contexte qu’elle a décrit comme « complexe », « diffracté » et « profondément injuste ». Un discours mêlant mémoire, transmission, géopolitique et engagement, vingt-cinq ans après l’adoption d’une loi devenue une référence majeure dans l’histoire mémorielle française.
Discours intégral de Christiane Taubira :
Audio :
Texte : Madame la présidente de l’assemblée nationale, mesdames messieurs les ministres, monsieur le premier ministre, monsieur le directeur général de l’Unesco, mesdames et messieurs les ambassadeurs, madame la défenseure des droits, mesdames et messieurs les parlementaires, mesdames et messieurs les présidents de départements, maires et élus, mesdames et messieurs les directeurs, mesdames et messieurs les acteurs du monde de l’éducation, de la culture, du monde associatif et de la mémoire, mesdames et messieurs chers élèves, le plus dur est fait. Madame la présidente de l’assemblée nationale, si j’étais à l’assemblée nationale, je me demandais le le décompte de cet épisode du temps de parole. En tout cas j’espère que ce formalisme m’aidera à tenir en bride mon émotion, je suis extrêmement touchée et sensible à votre présence à chacune chacun d’entre vous. Et je voudrais justement avec vous en cette circonstance commémorative et en ce lieu où il serait possible aisé peut-être même convenu quoi que encore légitime d’évoquer la construction de ce palais ne serait-ce que pour démontrer à quel point cette histoire s’attarde encore au coeur même de la république. Mais je ne le ferai pas ce soir, il m’aura suffi de l’évoquer.
Ce que je préfère puisque j’ai votre attention, c’est, nous interroger sur l’origine de ces lois. D’où vient-elle, de cette loi D’où vient-elle Et pourquoi et comment elle nous réunit ce soir à la fois en gravité, mais en forte et totale convivialité. Cette loi qui reconnaît la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité ne vient pas de nulle part. Elle prend sa source dans la longue genèse de ce qui aboutit à ce que nous sommes, à qui nous sommes, ici en France, en Europe, dans les territoires dénommés outre-mer et ailleurs. En fait elle plonge ses racines dans la longue, très longue expérience, à la fois collective et individuelle, de la capture en terre d’Afrique, de l’acheminement des personnes enchaînées jusqu’aux côtes atlantiques, de l’entassement de ces personnes entravées dans les cales de navires négriers, des révoltes, des insurrections, des suicides, des marchés aux esclaves, dans les Amériques, les Caraïbes, les îles de l’Océan indien, du fouet sur les plantations.
Mais cette loi, elle est amarrée à la première crispation. La première femme, le premier homme, allez savoir la première jeune fille ou un adolescent, la première ou le premier qui s’est cabré et qui a refusé ce destin de captifs, de choses, de marchandises, qui a refusé soudain de n’être plus humain, qui a refusé au risque du fouet, de la mutilation, au risque de la mort, car nos ancêtres ne furent pas que victimes. Nous ne serions pas à qui nous sommes, nous ne serions pas ce que nous sommes. Si notre histoire n’était qu’une longue complète complète d’hommes et de femmes désespérés. Et d’ailleurs, le patrimoine immatériel de l’humanité ne serait pas aussi riche s’il n’était aussi composé du jazz, de la capoeira, du vaudou, du casse-cor, du bouillon hara, des lin créoles et aussi de la vanille.
Mais cette loi s’adosse aussi à la patience de celles et de ceux qui ont fait mine de plier, qui parfois ont plié, parfois par moment fait ce tel et il pouvait simplement en accompagnant, en encourageant celles et ceux, les femmes et les hommes qui décidaient de marronner. Cette loi s’est adossée aussi aux pensées, aux paroles, aux écrits, de personnes, de celles et de ceux, reconnus ou non comme abolitionnistes, qui depuis les métropoles esclavagistes, ont protesté. À commencer par ces 2 capucins chers à Louis-Solamolas. Et puis fin de mois, Francisco Jotté Dechaka, qui depuis 1680 avant même le code noir, ont protesté et réclamé l’abolition et des réparations pour les personnes esclavisées. Suivront ensuite les paysans de Champagnet et leur cahier de doléances, les canuts de Lyon avec leurs grèves, les ouvriers de Paris et leurs protestations, leurs pétitions adressées à la constituante.
Cette loi s’est accoudé ensuite avant d’advenir à 3 générations de personnes, de descendantes et de descendants qui nous, graves et enthousiastes, nous débattons avec ces héritages composites. Je pense ici en ce lieu en particulier, je pense au Gong de Saint-Only. Je pense à l’u PLG de Thésauros, Ma Poupe, Merion, je pense à Lojam et son défenseur maître Manguel. Je pense aux mots guides de Delano et la Tidine. Je pense aux CIPN de Renet et Jacqueray.
Je pense aux MIR de Malsa et à Pammoumia. Je pense au de 1998. Évidemment, je n’idéalise pas qui nous sommes, ce que nous sommes. Nous nous débattons avec ces héritages. Je sais quelle querelle nous travaille parfois.
Je sais aussi nos failles narcissiques. Je sais également à quel point nous nous égarons parfois dans des affiliations confuses. Mais je sais aussi que nous portons en nous, une part de l’espoir du monde. Et cette loi, donc au bout de 25 ans a-t-elle produit Monsieur le président de la fondation pour la mémoire de l’esclavage, monsieur le premier ministre Jean-Marc Pierrot, a rappelé, a brossé très rapidement tout à l’heure. Un peu un bilan de cette loi.
En matière d’enseignement, la flamme de l’égalité, en matière de recherche universitaire, en sommes à la vingt-et-unième année d’attribution du prix de thèse, et en matière de coopération, sur des initiatives, des actes mémoriaux ici et ailleurs. Je voudrais juste très rapidement saluer la mémoire de Maryse Condé qui fut la première présidente du comité national de l’histoire et de la mémoire de l’esclavage créée par la loi comme vous l’avez rappelé monsieur le président. Maryse Condé qui a su donner, insuffler une identité à ce comité national. Et ensuite les présidentes qui ont suivi, Françoise Vergès, Myriam Cotillas et Frédéric Prégent. Je voudrais évoquer peut-être ce qui est remarquable et non mesurable.
C’est l’installation dans l’espace public de cette histoire, non plus seulement sous l’angle exclusif de l’abolition, mais sous sa longue et violente réalité. Et puis aussi, ces nouveaux esprits libres, qui ont conscience d’eux-mêmes et conscience du monde. Cette loi est ancrée dans cette cette histoire commune et elle nous enjoint de porter ensemble solidairement le monde. Nous, où nous mène-t-elle Elle nous mène au monde justement. Elle nous mène au monde et récemment cette résolution qui a été présentée par le Ghana à l’organisation des Nations Unies, qui a été portée par le très digne secrétaire général de l’organisation des Nations Unies monsieur Antonio Guterrez.
Cette résolution a été votée par tous les pays de la Caricom, la Carbine Community. Elle a été votée par le Brésil. Le Brésil qui est le pays qui porte la plus grande communauté, non en tout cas le plus grand nombre de personnes afro descendantes hors d’Afrique. Tous les pays de l’Amérique du Sud l’ont voté à l’exception d’un seul. Tous les pays de la Caraïbe, tous les pays de l’Amérique centrale, tous les pays d’Afrique.
Je veux évoquer là, sans rien idéalisé, sans vénérer personne ni aucun lieu, je veux évoquer là, une géo-diplomatie, qui indique un des grands rendez-vous géopolitiques que nous avons aujourd’hui, dans le monde. Cette loi qui vient donc du monde comme je viens de l’indiquer, elle nous ramène aussi au monde. Elle nous ramène à nous-mêmes, à qui nous sommes, à ce que nous sommes devenus. Elle nous ramène à notre responsabilité sur le monde, à l’empreinte que nous portons sur le monde. Et je me dis, Bordeaux et Nantes, ce sont les mots d’Aimé Césaire.
Et je me dis, Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco, pas un coin de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse dans le scintillement des gemmes, c’est d’aimer César. Alors cet après-midi, j’ai écouté, j’ai écouté les paroles qui ont été prononcées avant moi. J’ai reçu et perçu votre chaleur, votre affection et l’émotion que nous avons partagé. Et cette émotion, je la porte encore là, en m’adressant à vous, en vous disant à quel point je suis confiante sur l’avenir. Alors j’ai essayé de vous dire les choses clairement sans rien sceller, Je les ai dites parce que je sais que nous sommes attachés à un certain nombre de mots, le courage, la clairvoyance, la justice, la probité, l’éthique.
Ces mots sont dynamiques. Alors le parlement va bientôt s’emparer de l’abrogation formelle du code noir. Ce code noir était tombé en désuétude formellement après la publication du décret d’abolition du 27 avril 1848. Il sera abrogé formellement. Je pense à une très jolie formule de la langue française.
Il faudra que ce débat mange un peu de pain, qu’il ne se fasse pas sans manger de pain. Parce que cette démarche ne peut être que symbolique. D’ailleurs, lorsque Napoléon Bonaparte a rétabli l’esclavage en 1802, il a bien précisé que les lois qui étaient en vigueur avant l’abolition de 17 194 redeviennent applicables. Il ne faudra donc pas que ce soit une abrogation juste symbolique. Mesdames et messieurs, merci pour votre attention, merci pour votre chaleur, merci pour vos accompagnements, merci aux enseignantes et aux enseignants.
Nous ne fabriquons pas les mêmes promotions de citoyens, les mêmes générations de citoyens lorsque nous leur enseignons l’histoire et l’histoire du monde. Lorsque nous leur indiquons la part que nous prenons, que nous avons prise dans l’histoire du monde. Et cette résolution que j’évoquais, c’est une résolution votée dans par tous ces pays, qui reconnaissent eux aussi, l’inanité de la hiérarchie entre les crimes contre l’humanité. Ils savent qu’il n’est pas nécessaire de comparer pour convaincre. Simplement qu’en évoquant la mesure, la durée, le nombre de de victimes, le bouleversement du monde, la rationalisation et l’organisation du premier système économique mondialisé.
En rappelant les justifications doctrinales, raciales, racialistes et racistes, ils disent simplement, ils décrivent simplement l’histoire et la réalité. Nous allons donc nous serrer les coudes, marrer nos reins comme disait Amy Céserne, nous attacher la taille hardiment, pour prendre en charge ce monde, ce monde complexe, ce monde diffracté, ce monde profondément injuste, pour prendre notre part dans l’amélioration de ce monde. Nous sommes attachés aux mots, je le disais, et ces mots comptent pour chacune d’entre nous, pour chacun d’entre nous. Parce que les mots sont dynamiques, ils créent, y compris des événements. Et je vais simplement évoquer un immense poète, qui sait à quel point les mots sont dynamiques.
C’est Marmoud Darwich, poète palestinien, une voix sensible et ardente qui n’est plus parmi nous, mais qui nous accompagne parce que ses poèmes sur notre chemin de vie nous enseignent à la fois le songe creux des envahisseurs et des oppresseurs ainsi que l’inanité de la complaisance. Il nous faudra du courage en acceptant les risques et en prononçant ces quelques mots, j’ai consenti, je consens au risque que mes maux peuvent provoquer. Oui, disais, lorsque mes maux étaient tourbe, j’étais l’ami des épis. Lorsque mes maux étaient colère, j’étais l’ami des fermes. Lorsque mes mots étaient pierres, j’étais l’ami des rivières.
Lorsque mes mots étaient révolte, j’étais l’ami des séismes.
Lorsque mes mots étaient coloquintes, j’étais l’amie de l’optimiste,
lorsque mes mots devinrent miel, les mouches ont couvert mes lèvres,
merci.
Christiane Taubira





