En signant la lettre ouverte de Régions de France au Premier ministre, Serge Letchimy inscrit la Martinique dans un front inédit de quinze présidents de Région et de Collectivité. Derrière l’unanimité du cri, une question singulière pour notre pays : que vaut la promesse de « responsabilités nouvelles » de l’accord-cadre du 1er juillet, si l’État reprend d’une main budgétaire ce qu’il concède de l’autre main institutionnelle ?
Un front territorial sans précédent
Le geste n’est pas anodin. Quinze présidentes et présidents de Région et de Collectivité — de l’Hexagone, des Outre-mer et de Corse — ont signé un même texte adressé au Premier ministre : « Budget 2027 : ne sacrifiez pas l’avenir ! » Toutes les sensibilités politiques s’y retrouvent, de la droite républicaine aux gauches autonomistes ultramarines. Serge Letchimy y figure aux côtés de ses homologues de Guadeloupe, Ary Chalus, de Guyane, Gabriel Serville, et de La Réunion, Huguette Bello.
Quand un tel arc politique, habituellement traversé de rivalités, parle d’une seule voix, le différend avec l’État cesse d’être partisan : il devient structurel.
Le ton de la lettre tranche avec la prose habituellement feutrée des relations entre l’État et les collectivités. Les signataires dénoncent une France « où l’avenir est sacrifié pour satisfaire l’immédiateté et l’incohérence », des arbitrages budgétaires pris « sans mesurer pleinement leurs conséquences sur la vie réelle des gens », allant jusqu’à évoquer le spectre d’une « nouvelle étrange défaite ».
Le « matraquage » budgétaire en chiffres
Les données avancées par Régions de France dessinent une asymétrie difficilement contestable.
Entre 2025 et 2026, 1,7 milliard d’euros ont été prélevés sur les ressources régionales.
Les Régions supportent ainsi un quart de l’effort demandé à l’ensemble des collectivités territoriales alors qu’elles ne représentent que 11 % des dépenses locales et seulement 1 % de la dette publique nationale.
La conséquence est déjà visible : une baisse historique de 1,3 milliard d’euros des investissements régionaux en 2025.
À ces ponctions s’ajoutent des coupes ciblées sur des politiques essentielles :
Une division par huit des aides à l’apprentissage (-235 millions d’euros), pénalisant en premier lieu les jeunes les plus modestes.
Une réduction de 223 millions d’euros des crédits consacrés à la formation professionnelle, fragilisant les salariés en reconversion.
La santé financière des Régions se dégrade également. Leur trésorerie est désormais limitée à huit jours de fonctionnement, tandis que leur délai de désendettement est passé de 3,6 années en 2012 à 6,1 années en 2025.
Autrement dit, la collectivité à laquelle l’État demande aujourd’hui le plus d’efforts est aussi celle qui dispose des marges financières les plus faibles.
« Toutes les régions sont aujourd’hui sacrifiées au pilori des carences budgétaires de l’État. […] La Martinique n’y échappe pas, malgré les efforts colossaux de redressement que nous avons mis en œuvre. Cette responsabilité assumée mérite mieux qu’un désengagement de l’État. Cette situation n’est plus tenable. »
Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de Martinique
Matignon : une promesse restée sans suite
Le reproche le plus sévère formulé par les Régions n’est pas seulement financier.
Il est politique.
Lors du congrès de Régions de France, en novembre 2025, le Premier ministre s’était engagé à réunir les exécutifs régionaux afin de construire avec eux les conditions du succès du pays.
Huit mois plus tard, malgré de multiples demandes, aucune réunion n’a été organisée.
La lettre ouverte constitue donc le symptôme d’un dialogue interrompu. Lorsqu’il n’y a plus de réponse institutionnelle, la parole devient publique.
Le contexte renforce encore cette tension. Le projet de loi de finances pour 2027 s’annonce particulièrement contraint, avec un objectif gouvernemental de réduction massive de la dépense publique. À quelques mois de l’élection présidentielle, chaque arbitrage budgétaire prend une dimension politique.
La Martinique : une collectivité qui s’est redressée sans soutien de l’État
La signature de Serge Letchimy revêt une portée particulière.
La Collectivité territoriale de Martinique ne se présente pas comme une collectivité assistée, mais comme une collectivité qui a engagé seule son redressement financier.
Lors de la prise de fonctions du nouvel exécutif en juillet 2021, 213,7 millions d’euros d’engagements n’étaient pas financés, soit près de 22 % des recettes réelles de fonctionnement.
Après une demande d’inspection restée sans réponse de l’État, la CTM a lancé son propre plan d’optimisation.
Plus de 60 millions d’euros d’économies ont été réalisés en 2025.
Le compte administratif adopté le 25 juin affiche :
un résultat global positif de 3,52 millions d’euros ;
383 millions d’euros de dépenses réelles d’investissement maintenues malgré les contraintes.
Pour autant, la situation demeure extrêmement fragile.
La participation financière de l’État au budget de la CTM a diminué de plus de 30 millions d’euros.
Les dépenses sociales dépassent désormais 400 millions d’euros, avec 894 euros d’aides par habitant, contre 336 euros en moyenne dans les autres départements comparables, sans compensation équivalente.
À cela s’ajoutent :
– plus de 95 % des dépenses de fonctionnement juridiquement obligatoires ;
– 50 à 90 millions d’euros de recettes nouvelles encore à trouver ;
– le lourd déficit structurel de Martinique Transport, dont 11 millions de recettes commerciales financent plus de 230 millions de dépenses.
Le terme de « pilori » employé par Serge Letchimy traduit donc une réalité objective : la Martinique subit les mêmes réductions budgétaires que les autres Régions, mais avec des ressources plus fragiles, des charges sociales plus lourdes, les surcoûts de l’insularité et une population vieillissante.
Le paradoxe de l’accord du 1er juillet
C’est probablement ici que réside la contradiction la plus forte.
Le 1er juillet 2026, l’État et la CTM signaient un accord-cadre présenté comme historique, promettant davantage de responsabilités et de capacités d’action à la Martinique.
Treize jours plus tard, ces mêmes collectivités demandent publiquement à l’État de cesser de réduire les ressources qui permettraient précisément d’exercer ces nouvelles responsabilités.
L’article 72-2 de la Constitution est pourtant explicite : tout transfert de compétences doit être accompagné des ressources correspondantes.
La lettre ouverte rappelle implicitement cette exigence constitutionnelle.
Elle rejoint une problématique récurrente des politiques ultramarines :
la distance entre les compétences reconnues juridiquement et les moyens effectivement disponibles pour les exercer.
Une autonomie normative sans autonomie financière demeure une autonomie largement théorique.
La question institutionnelle martiniquaise se jouera donc autant dans les lois de finances que dans les futures évolutions constitutionnelles.
Une unité nationale qui renforce la parole des Outre-mer
Cette mobilisation présente enfin un intérêt politique majeur.
Pour une fois, les quatre exécutifs ultramarins — Martinique, Guadeloupe, Guyane et La Réunion — portent exactement le même discours que l’Île-de-France, les Hauts-de-France ou l’Occitanie.
Cette convergence prive le Gouvernement de l’argument consistant à réduire les revendications ultramarines à des demandes particulières.
Serge Letchimy fait ainsi le choix du rapport de force collectif plutôt que de la protestation isolée.
Une réponse désormais attendue
Les quinze exécutifs demandent une réunion de travail à Matignon.
Deux scénarios sont désormais possibles.
Si cette réunion est organisée, la Martinique devra y défendre ses spécificités : surcoût social, faiblesse des recettes, vieillissement démographique et nouvelle étape institutionnelle ouverte par l’accord du 1er juillet.
Si elle ne l’est pas, le silence du Gouvernement prendra une portée politique. Le débat se déplacera alors naturellement devant le Parlement lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2027, avant de se prolonger devant les électeurs à l’approche de l’élection présidentielle.





