L’expérience récente de l’énergie, de l’eau et de l’assainissement offre un observatoire précis des limites de la procédure d’habilitation prévue par l’article 73 de la Constitution. La loi n° 2026-574 du 30 juin 2026, publiée au Journal officiel du 1er juillet, a finalement donné satisfaction à la Martinique. Mais il aura fallu près de deux ans pour l’eau et deux ans et demi pour l’énergie avant que la Collectivité territoriale obtienne, non pas la réforme elle-même, mais le droit de fixer ses propres règles. Un cas d’école, au moment où s’ouvre le débat sur un pouvoir normatif martiniquais.
Il faut d’abord dissiper un malentendu. L’article 73 de la Constitution n’interdit pas à la Martinique de produire des règles adaptées à ses réalités : il lui permet au contraire d’être habilitée à adapter certaines normes nationales et, dans un nombre limité de matières, à fixer elle-même les règles applicables sur son territoire. La collectivité l’a déjà fait en matière d’énergie, du diagnostic de performance énergétique martiniquais à l’encadrement des centrales photovoltaïques au sol, en passant par l’inspection des systèmes de climatisation. Le problème n’est donc pas l’impossibilité d’agir. Il réside dans le chemin qu’il faut parcourir avant de pouvoir agir. Et l’histoire de la loi du 30 juin 2026 est, à cet égard, particulièrement éclairante.
Trente mois pour l’énergie, vingt-trois pour l’eau
Le 21 décembre 2023, par la délibération n° 23-569-1, l’Assemblée de Martinique demande une nouvelle habilitation dans le domaine énergétique : maîtrise de la demande d’énergie, réglementation thermique des bâtiments, développement des énergies renouvelables, mobilité durable. La demande n’a rien d’une commodité politique. L’habilitation obtenue en 2011 a expiré en 2021, lors du renouvellement de l’Assemblée, et, comme l’a relevé le Conseil d’État dans son avis, les règles énergétiques martiniquaises ne pouvaient plus être modifiées depuis cette date, alors même que deux directives européennes, celle du 13 septembre 2023 sur l’efficacité énergétique et celle du 24 avril 2024 sur la performance énergétique des bâtiments, s’appliquent à la Martinique en sa qualité de région ultrapériphérique. La volonté martiniquaise est donc formalisée fin 2023 ; l’autorisation nationale n’arrivera que le 30 juin 2026, soit environ trente mois plus tard.
Le 26 juillet 2024, par la délibération n° 24-200-1, l’Assemblée formule une seconde demande : obtenir le pouvoir de créer une autorité unique de l’eau et de l’assainissement, compétences aujourd’hui réparties entre trois communautés d’agglomération. Là encore, le sujet est ancien, travaillé localement, et il a été adopté par l’Assemblée de Martinique sans opposition. La réponse législative arrive le même jour que pour l’énergie : près de vingt-trois mois se sont écoulés.
Où est passé le temps
La chronologie réserve une surprise. Les deux délibérations – celle de décembre 2023 sur l’énergie, celle de juillet 2024 sur l’eau – ne sont publiées au Journal officiel que le 2 juillet 2025, soit dix-huit mois après la première et douze après la seconde ; elles sont alors regroupées dans un même projet de loi. Le Conseil d’État n’est saisi que le 12 décembre 2025 et rend pourtant son avis dès le 15 janvier 2026. Le texte est déposé au Sénat le 19 janvier, avec engagement de la procédure accélérée, adopté par la Haute Assemblée le 31 mars, puis voté conforme par l’Assemblée nationale le 15 juin. La promulgation intervient quinze jours plus tard.
Le constat oblige à corriger quelques idées reçues.
Ce n’est pas le Conseil d’État qui a immobilisé le dossier : son examen a duré un mois. Ce n’est pas davantage une interminable bataille parlementaire, puisque les deux chambres ont approuvé le texte sans conflit majeur, l’Assemblée nationale sans en modifier une virgule. L’essentiel du temps s’est écoulé auparavant. Pour l’énergie, 922 jours séparent la délibération de la promulgation, dont 722 s’étaient déjà écoulés lorsque le Conseil d’État a été saisi ; pour l’eau, sur 704 jours, 504 l’étaient également. Dans les deux cas, entre sept et huit dixièmes du délai total se situent en amont du parcours législatif proprement dit.
Il serait toutefois abusif d’en conclure que l’État aurait volontairement bloqué les dossiers. Les documents publics ne permettent pas d’attribuer précisément chacun de ces mois aux différentes administrations, aux arbitrages interministériels ou aux consultations préalables. Une chose est en revanche certaine : la collectivité ne maîtrise plus le calendrier une fois sa demande engagée dans le circuit national.
Et après deux ans, il faut encore faire la réforme
C’est le paradoxe le plus saisissant. Que fait la loi du 30 juin 2026 ? Elle ne crée pas l’autorité unique de l’eau et de l’assainissement : elle autorise l’Assemblée de Martinique à la créer. Elle ne contient pas davantage les nouvelles normes énergétiques martiniquaises : elle autorise la collectivité à les adopter. Près de deux ans pour l’eau et deux ans et demi pour l’énergie auront donc été nécessaires non pas pour réaliser les réformes, mais pour obtenir le droit de les réaliser.
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C’est là que se trouve la faiblesse structurelle de l’habilitation : il faut d’abord parcourir le chemin qui donne le pouvoir de décider, puis parcourir celui de la décision elle-même. Et recommencer à chaque échéance, puisque l’habilitation est accordée jusqu’au renouvellement de l’assemblée et ne peut être prorogée de droit qu’une seule fois.





