Dans cette tribune, Jean-Marie Nol, économiste et juriste, propose une lecture personnelle de l’évolution politique, culturelle et économique de la Guadeloupe et de la Martinique. Après l’assimilation, la créolisation et la réappropriation des racines africaines, il avance l’idée d’une « européanisation » qui pourrait, selon lui, constituer un nouvel horizon pour les Antilles. Une thèse qu’il développe comme une piste de réflexion, à la fois économique, politique et institutionnelle, dans un contexte marqué par les mutations technologiques, démographiques et géopolitiques.
De l’assimilation à l’européanisation : le nouveau récit collectif qui pourrait transformer l’économie des Antilles françaises.
Il est des périodes historiques où une société change avant même d’avoir conscience qu’elle a changé. Les comportements se transforment, les générations nouvelles développent de nouvelles aspirations, les technologies bouleversent les rapports au monde, les anciennes représentations perdent progressivement leur pouvoir explicatif, ainsi que leurs repères, tandis que le vocabulaire politique continue de fonctionner avec les catégories d’une époque révolue. La Guadeloupe et la Martinique semblent aujourd’hui entrer dans l’une de ces périodes de transition. Elles seront demain confrontées à une transformation profonde de leur économie, de leur démographie, de leur rapport à la France, à la Caraïbe, à l’Europe et au monde, mais elles ne disposent pas encore véritablement du récit collectif permettant de donner un sens commun à cette nouvelle réalité qui va bouleverser en profondeur la société antillaise .
C’est précisément dans cet espace qu’une nouvelle notion pourrait progressivement prendre place : l’européanisation.
Il ne s’agit pas de créer artificiellement une nouvelle idéologie, encore moins de substituer une identité à une autre. Il s’agit de comprendre qu’une société ne se définit jamais uniquement par ses origines. Elle se définit aussi par les transformations économiques et sociales qu’elle traverse et par l’horizon qu’elle choisit. Ainsi à terme l’européanisation est la seule solution politique crédible de conservation des acquis sociaux de la départementalisation et surtout la seule alternative crédible sur le plan économique pour en finir avec la dépendance.
L’histoire politique et culturelle des Antilles françaises peut, à grands traits, être lue comme une succession de grands récits collectifs. Ces récits ne se sont jamais totalement supprimés les uns les autres. Ils se sont superposés, combattus, complétés et parfois contradictoirement coexisté.
La première grande séquence fut celle de l’assimilation et de la départementalisation. En 1946, l’intégration à la République constituait une réponse historique à une société profondément marquée par les inégalités héritées du système colonial. La départementalisation portait une promesse considérable : celle de l’égalité des droits, de la protection sociale, de la modernisation des infrastructures et du rattrapage économique. Pour plusieurs générations, cette promesse a constitué l’un des principaux horizons de progrès.
Mais l’assimilation avait aussi ses contradictions. En apportant l’égalité juridique, elle ne supprimait pas mécaniquement le sentiment de distance et d’aliénation culturelle.
En intégrant les sociétés antillaises à la République, elle ne faisait pas disparaître les interrogations sur leur histoire, leur identité et leur singularité culturelle .
Une deuxième séquence allait alors émerger.
À partir des années 1960 et surtout des années 1970 et 1980, les pensées doctrinales anticolonialistes, autonomistes, indépendantistes, tiers-mondistes et identitaires vont progressivement contester le récit de l’assimilation. Elles vont rappeler que l’égalité juridique ne suffisait pas à épuiser la question identitaire. Elles vont interroger la persistance des rapports de domination coloniale , la dépendance économique, l’histoire de l’esclavage et le rapport politique et culturel à la France.
C’est dans ce contexte intellectuel qu’Édouard Glissant va élaborer l’une des pensées les plus fécondes de la modernité antillaise.
Dans Le Discours antillais, puis dans l’ensemble de son œuvre, la notion de créolisation va permettre de sortir d’une conception de l’identité reposant sur la recherche d’une origine unique. L’identité antillaise pouvait être pensée comme une identité de relation, de rencontre, de transformation et de métissage.
La créolisation constituait une petite révolution intellectuelle parce qu’elle permettait aux Antillais de ne plus avoir à choisir entre des origines contradictoires.
Elle disait en substance qu’une société pouvait être née de plusieurs mondes et devenir autre chose que chacun d’entre eux. C’est la métaphore du rhizome.
Ce récit reste fondamental.
Mais l’histoire ne s’arrête jamais à un récit, même lorsqu’il a été particulièrement puissant.
Depuis plusieurs années, un autre mouvement intellectuel et culturel s’est développé dans les sociétés antillaises : la redécouverte de l’Afrique et l’affirmation de l’afro-descendance avec le rapprochement avec certains pays africains . Cette dynamique répond à une nécessité historique légitime. Pendant longtemps, l’histoire africaine des populations antillaises a été insuffisamment reconnue dans les représentations officielles. La réappropriation des racines africaines constitue donc une forme de rééquilibrage mémoriel.
Mais là encore, un problème apparaît lorsque la recherche des origines tend à devenir une réponse suffisante à la question de l’avenir.
Car connaître ses racines ne dit pas nécessairement quelle société l’on veut construire pour l’avenir .
La mémoire explique d’où l’on vient.
Elle ne détermine pas automatiquement où l’on va, surtout quand le chemin est déjà parsemé d’embûches .
C’est peut-être précisément à ce niveau que se situe aujourd’hui le changement de paradigme.
La génération de jeunes antillais qui arrive à l’âge adulte n’a pas grandi dans le même monde que celle qui a porté les combats politiques et identitaires des années 1950, 1960 , 1970 ou 1980. Elle est née avec Internet, les réseaux sociaux, les plateformes numériques, les voyages à bas coût, les échanges universitaires avec Erasmus , les mobilités professionnelles et une circulation mondiale des images, des musiques et des idées novatrices.
Elle peut simultanément se sentir profondément guadeloupéenne ou martiniquaise, revendiquer une histoire afro-descendante, écouter des vieilles chansons françaises, de l’afrobeats, regarder des contenus américains, travailler avec des entreprises européennes et rêver d’une carrière internationale.
Cette pluralité n’est pas nécessairement une contradiction.
Elle pourrait être la forme contemporaine de l’identité antillaise.
C’est ici que l’européanisation pourrait progressivement apparaître.
L’européanisation ne serait pas une nouvelle assimilation.
Elle serait précisément le contraire d’une assimilation conçue comme effacement de la singularité culturelle .
Elle consisterait à assumer politiquement une nouvelle appartenance européenne déjà largement inscrite dans la réalité institutionnelle, juridique, économique et sociale des Antilles françaises avec déjà à la base le passeport européen et la monnaie Euro , et à en faire un instrument de projection collective.
La différence est fondamentale.
L’assimilation disait : devenons français pour accéder à l’égalité.
La créolisation disait : nous sommes devenus autre chose par la rencontre des mondes.
La quête afro-descendante dit : retrouvons et assumons nos racines africaines.
L’européanisation pourrait désormais dire : assumons toutes nos appartenances et faisons de l’Europe l’un des espaces économique et financier de notre avenir.
Il ne s’agit donc pas de remplacer l’Afrique, la France , la caraïbe par l’Europe.
Ce serait une erreur intellectuelle.
L’Afrique peut être une racine sans être nécessairement un horizon crédible sur les plans géopolitique, économique et financier.
La Caraïbe peut être un espace culturel sans être nécessairement un espace politique exclusif.
La France peut demeurer une appartenance fondamentale sans être le seul niveau stratégique de projection.
L’Europe peut devenir un horizon politique et surtout économique sans constituer une identité uniforme.
Cette pluralité correspond précisément à la singularité antillaise.
Pendant longtemps, les débats politiques ont cherché à résoudre cette pluralité en choisissant une appartenance dominante. Le nouvel enjeu pourrait être au contraire d’apprendre à les articuler.
C’est pourquoi l’européanisation doit être comprise comme un récit de synthèse.
Elle ne détruit pas la créolisation : elle en prolonge la logique.
La créolisation avait appris aux Antillais qu’ils pouvaient être issus de plusieurs mondes sans devoir choisir entre eux.
L’européanisation pourrait prolonger cette idée ,notamment à travers la diaspora, en affirmant qu’ils peuvent appartenir simultanément à plusieurs espaces et utiliser cette pluralité comme une ressource.
La Guadeloupe et la Martinique sont des sociétés caribéennes.
Elles sont françaises.
Elles sont européennes.
Elles sont créoles.
Elles portent une histoire africaine .
Elles sont aussi désormais intégrées à un tout monde numérique globalisé.
Le problème n’est donc plus de savoir laquelle de ces dimensions doit éliminer les autres.
Le problème est de savoir comment les articuler pour construire un projet collectif pour l’avenir .
Cette question devient encore plus importante avec la révolution technologique.
L’intelligence artificielle et la robotisation ne constituent pas simplement une nouvelle étape de la modernisation économique. Elles pourraient transformer profondément la structure sociétale et sociale des Antilles. Une partie des métiers administratifs, des activités de services, de la distribution, de la comptabilité, du transport et même de certaines professions intellectuelles sera progressivement automatisée ou profondément transformée.
Dans un territoire où le secteur public et les services occupent une place importante, cette mutation pourrait être particulièrement déstabilisante et surtout pénalisante en terme de progression très importante du niveau de chômage.
Mais elle pourrait aussi créer une opportunité historique.
Les technologies numériques réduisent certaines contraintes liées à l’insularité. Une entreprise guadeloupéenne ou encore martiniquaise peut aujourd’hui vendre des services à distance à Paris, Bruxelles, Montréal ou ailleurs. Un ingénieur peut travailler depuis les Antilles pour une entreprise située sur un autre continent. Une formation universitaire peut être suivie en ligne. Une activité numérique peut être exportée sans transporter physiquement une marchandise.
La géographie devient moins contraignante pour certaines activités.
Cela signifie que la Guadeloupe et la Martinique peuvent commencer à penser leur développement autrement.
L’enjeu ne sera plus uniquement de produire davantage de biens physiques sur un petit marché insulaire. Il sera aussi de produire de la connaissance, des services, des logiciels, des contenus, de la recherche, de l’ingénierie et de la valeur intellectuelle exportable.
Or l’Europe dispose précisément de ressources considérables pour accompagner cette transformation.
L’européanisation devient alors une notion économique autant que politique et à terme culturelle pour la jeunesse éparpillée dans le monde .
Elle signifie que l’Europe cesse d’être perçue uniquement comme un cadre administratif extérieur pour devenir un espace de développement.
Elle signifie que les programmes européens, les politiques de recherche, les financements, les réseaux universitaires, les infrastructures numériques, les politiques industrielles et les stratégies énergétiques doivent être intégrés dans une véritable doctrine de développement antillais.
La question institutionnelle elle-même devrait être repensée à partir de cette réalité.
Le vieux débat entre autonomie et indépendance repose souvent sur une conception verticale du rapport au pouvoir : plus de compétences locales contre moins de compétences de l’État.
Mais le monde contemporain fonctionne de plus en plus selon des logiques multiniveaux.
Une décision peut être guadeloupéenne, martiniquaise, française, européenne et internationale en même temps.
Une entreprise peut être locale dans son implantation, européenne dans son financement et mondiale dans ses marchés.
Un étudiant peut être guadeloupéen ou martiniquais par son origine, français par sa citoyenneté et européen par son passeport et son espace de mobilité.
Pourquoi faudrait-il alors continuer à penser l’identité politique exclusivement selon une logique binaire ?
L’européanisation propose précisément de sortir de cette logique.
Elle ne dit pas : moins de Guadeloupe et de Martinique pour plus d’Europe.
Elle dit : davantage de financements pour la Guadeloupe et Martinique grâce à une meilleure utilisation financière de l’Europe.
C’est ici que le projet de création d’un Front institutionnel Antilles /Europe, prend une dimension particulière.
Le rattachement institutionnel à l’Europe pourrait être le véhicule politique d’un récit qui ne chercherait pas à reproduire les anciennes oppositions mais à préparer la société à un changement de cycle économique .
Son objectif ne serait pas simplement de modifier un statut.
Il serait de modifier une représentation collective.
Faire comprendre que la question fondamentale n’est plus seulement celle de l’appartenance, mais celle de la capacité.
Capacité à produire.
Capacité à investir.
Capacité à former.
Capacité à innover.
Capacité à attirer du capital.
Capacité à retenir les jeunes.
Capacité à utiliser les nouvelles technologies.
Capacité à rayonner dans la Caraïbe.
Capacité enfin à transformer l’appartenance européenne en avantage stratégique.
Cette nouvelle conception de l’Europe pourrait également bouleverser la manière de penser la coopération régionale.
Pendant longtemps, une contradiction semblait opposer l’ouverture caribéenne et l’appartenance française et européenne. Mais cette contradiction pourrait être largement dépassée.
La Guadeloupe et la Martinique pourraient précisément devenir des territoires européens au cœur de la Caraïbe.
Elles pourraient constituer des interfaces entre deux espaces.
Leur singularité ne serait plus un handicap à compenser mais une position économique et financière stratégique à valoriser par le commerce import – export.
La Guadeloupe pourrait devenir une plateforme européenne de coopération économique, scientifique, énergétique et numérique dans la Caraïbe.
La Martinique pourrait poursuivre la même logique en fonction de ses propres avantages.
Cette vision nécessite cependant une profonde transformation du récit économique.
Pendant des décennies, le progrès a principalement été associé au rattrapage de la consommation. Le niveau de vie hexagonal constituait la référence. L’accès aux biens, aux services et aux prestations publiques était considéré comme l’une des principales mesures du progrès.
Mais cette logique atteint aujourd’hui ses limites selon certains .
Une société ne peut durablement améliorer son niveau de vie sans augmenter parallèlement sa capacité à créer de la richesse et de la valeur .
Le véritable enjeu du prochain cycle économique sera donc celui de la production et de l’industrialisation.
La Guadeloupe et la Martinique devront produire davantage de valeur locale, attirer davantage de capitaux, développer les investissements à partir de la mobilisation de l’épargne locale, développer davantage d’entreprises innovantes et s’insérer davantage dans les chaînes logistique de valeur européennes et internationales.
C’est ici que l’européanisation peut devenir une nouvelle doctrine économique pour faire pièce à la théorie économique de la destruction créatrice forgée par l’économiste Joseph Schumpeter.
La destruction créatrice est un concept créé par l’économiste Joseph Schumpeter en 1942. C’est le mouvement par lequel de nouvelles technologies et innovations remplacent les vieux produits et les anciennes entreprises. Ce processus supprime des emplois et des savoir-faire, mais il en crée de nouveaux et fait avancer l’économie.
Elle pourrait accompagner le passage d’un modèle principalement fondé sur la redistribution à un modèle davantage fondé sur la production.
D’un modèle de dépendance à un modèle de capacité accrue d’investissements .
D’une économie de rattrapage à une économie d’innovation.
D’une société qui demande à être protégée à une société qui cherche à devenir compétitive.
Cette transformation ne sera pas facile.
Elle suppose de remettre en question les mentalités , certaines habitudes, certains intérêts, certaines dépendances et certaines représentations culturelles .
Elle suppose également une nouvelle génération de responsables politiques et économiques capables de penser en termes de plans, de capital, de productivité, d’innovation, de formation et de compétitivité.
Autrement dit, elle suppose de réhabiliter la pensée économique dans le débat antillais.
C’est peut-être l’une des ruptures les plus importantes du nouveau cycle.
Les Antilles ont produit une pensée politique et culturelle remarquablement riche sur l’identité, la mémoire, la colonisation, la créolité et la relation.
Elles doivent désormais produire avec la même ambition une pensée économique du XXIe siècle.
L’intelligence artificielle, la robotisation, les transitions énergétique et écologique, les nouvelles chaînes de valeur, la montée des grands blocs économiques et la transformation des finances publiques imposent cette révolution intellectuelle.
Dans ce nouveau contexte, la jeunesse pourrait jouer un rôle décisif.
Parce qu’elle est moins prisonnière des frontières intellectuelles des générations précédentes.
Parce qu’elle est déjà connectée au monde.
Parce qu’elle peut appartenir simultanément à plusieurs espaces culturels.
Parce qu’elle considère parfois comme naturel ce qui paraît encore révolutionnaire aux générations plus anciennes.
L’européanisation pourrait donc ne pas être imposée d’en haut.
Elle pourrait émerger d’en bas.
Elle pourrait être portée par les mobilités, les études, les réseaux numériques, les entreprises, les échanges européens et les expériences professionnelles.
Elle pourrait devenir une réalité sociologique avant de devenir une doctrine politique.
C’est pourquoi le nouveau récit collectif ne doit pas être présenté comme une rupture avec la quête identitaire.
Il doit être présenté comme une étape supplémentaire de la créolisation.
La recherche des racines répond à la question : d’où venons-nous ?
La créolisation répond à la question : comment sommes-nous devenus ce que nous sommes ?
L’européanisation poserait une autre question tout aussi fondamentale :
où voulons-nous aller dans un avenir que nous voulons sécurisé sur le plan matériel et financier ?
Cette dernière question est probablement celle qui manque le plus aujourd’hui au débat politique antillais.
La société antillaise dispose de nombreuses mémoires.
Elle dispose de plusieurs identités.
Elle dispose d’une histoire riche et douloureuse.
Mais elle a besoin d’un nouvel horizon.
L’horizon européen pourrait constituer cet horizon sans supprimer les autres.
Il pourrait même donner une nouvelle cohérence à leur coexistence.
L’Europe pourrait devenir l’espace dans lequel la société antillaise transforme sa pluralité en puissance.
C’est pourquoi l’européanisation ne devrait pas être réduite à une simple revendication institutionnelle.
Elle doit être pensée comme un phénomène sous -jacent d’une nouvelle doctrine économique pour les Antilles .
Une nouvelle manière de se représenter soi-même.
Pendant longtemps, l’Antillais a pu se percevoir comme quelqu’un situé à la périphérie de plusieurs mondes : trop français pour être pleinement caribéen, trop caribéen pour se sentir totalement français, marqué par l’Afrique mais séparé géographiquement d’elle, culturellement créole mais politiquement intégré et assimilé à la République française.
L’européanisation pourrait transformer cette perception.
La Guadeloupe et la Martinique ne seraient plus des périphéries prises entre plusieurs centres.
Elles pourraient devenir des interfaces.
Des territoires capables de faire circuler les hommes, les capitaux, les connaissances et les cultures entre l’Europe et la Caraïbe.
Ce changement de représentation pourrait être considérable.
Il transformerait la faiblesse géographique en avantage géopolitique face à l’Amérique de Donald Trump .
Il transformerait l’éloignement en position stratégique.
Il transformerait la pluralité identitaire en ressource.
Il transformerait enfin l’appartenance européenne en projet prospectif d’avenir de progrès et non de régression.
À terme, cette nouvelle représentation pourrait naturellement conduire à repenser les institutions.
Si l’européanisation devenait progressivement une réalité politique et économique, la question pourrait se poser de savoir jusqu’où doit aller l’intégration institutionnelle de la Guadeloupe et de la Martinique dans l’espace européen qui devrait se reformer en profondeur dans la prochaine décennie .
C’est dans cette perspective de long terme que pourrait être ouverte la réflexion sur un statut original de membre associée à l’Europe, voire, selon les évolutions du droit européen et constitutionnel et la volonté démocratiquement exprimée de la population, sur une forme d’État associé à l’Union européenne.
Il ne s’agirait pas de reproduire les modèles classiques d’indépendance.
Il s’agirait de chercher une forme institutionnelle correspondant à la singularité d’un territoire caribéen, historiquement français et culturellement créole, mais profondément inséré à long terme dans l’espace européen.
Cette hypothèse ne peut évidemment être envisagée qu’au terme d’un long processus de montée en responsabilité et en capacité de puissance économique.
Elle ne peut pas précéder le développement économique.
Elle doit en être l’aboutissement.
C’est pourquoi l’européanisation doit d’abord être économique, culturelle et générationnelle avant de devenir éventuellement institutionnelle.
La véritable révolution serait alors moins juridique que mentale.
Elle consisterait à sortir définitivement d’une représentation de la Guadeloupe et de la Martinique comme des territoires condamnés à choisir entre intégration et rupture.
Il existerait une troisième voie : l’intégration différenciée, la pluralité d’appartenance et la projection européenne. Aucune évolution institutionnelle ne sera proposée sans bilan préalable des droits, financements, protections et capacités qui seraient gagnés ou perdus.
C’est probablement là que se trouve la grande bataille culturelle des prochaines décennies.
Les anciennes générations ont connu le combat pour l’égalité.
Les générations suivantes ont porté le combat pour la reconnaissance culturelle.
Une nouvelle génération pourrait porter le combat pour le développement économique .
Capacité de produire.
Capacité d’innover.
Capacité de décider.
Capacité d’entreprendre.
Capacité de rayonner.
Capacité enfin de choisir son avenir sans avoir à renier aucune de ses appartenances.
Si cette évolution se confirme, l’européanisation pourrait devenir pour les Antilles ce que la créolisation fut intellectuellement pour les décennies précédentes : non pas une doctrine fermée, mais une nouvelle manière de comprendre la réalité géostratégique du monde.
La créolisation avait permis de penser l’identité comme relation.
L’européanisation pourrait permettre de penser l’avenir comme connexion.
Connexion entre la Guadeloupe et l’Europe.
Connexion entre la Martinique et l’Europe.
Connexion entre l’Europe et la Caraïbe.
Connexion entre les territoires et les réseaux mondiaux.
Connexion enfin entre l’identité, l’économie et la technologie.
Il ne s’agit donc pas de proclamer que l’européanisation a déjà gagné.
Ce serait prématuré.
Elle doit encore être discutée, critiquée, enrichie et confrontée à la réalité politique et sociale.
Mais elle constitue une hypothèse politique et culturelle suffisamment forte pour être mise sur la table.
Car les sociétés antillaises ne pourront pas éternellement vivre avec des récits conçus pour répondre aux questions du siècle précédent.
Le monde de demain sera celui du changement climatique, de l’intelligence artificielle, de la robotisation, de la transformation du travail,de la compétition entre grands ensembles économiques, de la mobilité des capitaux et des compétences, de la transition énergétique et de la recomposition économiques et militaires des puissances tant occidentales que du Sud global .
Dans ce nouveau monde, la question identitaire ne disparaîtra pas.
Elle changera de nature.
Il ne suffira plus de savoir quelle est notre origine.
Il faudra savoir quelle place nous voulons occuper.
Et c’est peut-être cette mutation qui donnera à l’européanisation sa véritable portée historique.
Après l’assimilation, qui a apporté l’égalité des droits ; après la créolisation, qui a permis de penser la singularité ; après la réappropriation afro-descendante, qui a réhabilité la quête mémorielle ; pourrait venir le temps de l’européanisation, qui donnerait un nouvel horizon de quête des racines européenne .
Jean Marie Nol économiste et juriste





