Réduire la dette ne suffit pas toujours à retrouver des marges de manœuvre. Plusieurs États caribéens ont assaini leurs finances depuis 2019, mais restent confrontés au renchérissement du crédit, aux catastrophes climatiques et à une forte dépendance énergétique. De la Jamaïque au Guyana, en passant par la Barbade, les Bahamas, le Suriname et Trinité-et-Tobago, le dernier rapport de la Banque interaméricaine de développement révèle les progrès accomplis, mais aussi l’extrême fragilité des équilibres économiques insulaires.
Un effort réel, un bénéfice confisqué
C’est le diagnostic central du rapport, et il mérite d’être cité tel quel : les coûts d’emprunt de la région « sont restés élevés en raison des conditions financières mondiales tendues plutôt que des écarts de taux souverains ».
Autrement dit, les marchés ont bien reconnu les efforts caribéens – les primes de risque se sont resserrées – mais une hausse de deux cents points de base des taux américains a annulé ce gain. Le rendement du bon du Trésor américain à dix ans s’est établi à 4,21 % en 2024, puis 4,29 % en 2025.
La Caraïbe paie donc plus cher sans avoir démérité.
La Jamaïque, vingt points de dette effacés, et un ouragan
C’est la démonstration la plus forte du rapport. La dette publique jamaïcaine est passée de 87,7 % du produit intérieur brut en 2019 à 67,7 % en 2025, soit vingt points en six ans, malgré la pandémie et deux ouragans. Aucun autre pays des six n’approche ce résultat.
Puis Melissa, en octobre 2025. Ouragan de catégorie 5. Les dommages sont estimés à 12,2 milliards de dollars, soit 56,7 % du produit intérieur brut. Plus de la moitié d’une année de richesse nationale.
L’effet est immédiat : la dette remonte de 62,4 % à 68,9 % du produit intérieur brut en un exercice, et le Parlement vote le report de deux ans des cibles budgétaires. La cible des 60 %, prévue pour 2027-2028, est repoussée à 2029-2030.
Ce qui frappe est ailleurs : le pays a encaissé sans perdre son accès au marché ni ses notations. Standard and Poor’s et Fitch ont confirmé leurs notes, Moody’s a même relevé la sienne. Le rapport y voit l’effet des règles budgétaires adoptées une décennie plus tôt.
Le coût économique, lui, est là. Le quatrième trimestre 2025 se solde par un recul de 7,1 % en glissement annuel. L’hôtellerie et la restauration perdent 31 % sur le trimestre. La réouverture complète des hôtels n’est pas attendue avant décembre 2026.

Les Bahamas ont acheté leur électricité avant la flambée
En décembre 2025, deux mois avant l’escalade du conflit iranien, l’électricien public bahaméen a verrouillé par contrat environ 2,5 millions de barils de fioul à 65 dollars, soit une année entière de couverture pour 2026.
Le pétrole est ensuite monté à cent dollars en moyenne sur trois mois.
L’économie attendue est de 43 millions de dollars, soit 0,25 % du produit intérieur brut. Elle reste une estimation, mais le mécanisme est instructif pour toute économie insulaire : le carburant pèse environ 74 % de la facture d’électricité d’un ménage bahaméen.
Le rapport en tire un argument de compétitivité touristique : les hôtels bahaméens conservent leurs marges quand celles de leurs concurrents se compriment. Avec deux limites qu’il énonce lui-même – la couverture ne protège pas les prix à la pompe, et elle expire en décembre 2026.
Le Guyana a doublé son revenu par habitant en trois ans
Les chiffres sont sans équivalent dans la région. Le produit intérieur brut par habitant est passé de 15 723 dollars en 2022 à 32 207 dollars en 2025. La croissance a atteint 43,8 % en 2024 et 19,3 % en 2025 – le double de ce que le Fonds monétaire international attendait.
Le chômage est tombé de 14,5 % à la fin 2021 à 6,8 % au troisième trimestre 2024, selon l’enquête emploi du bureau national de statistique.
Mais la dépendance est extrême : les mines et carrières représentent 79 % du produit intérieur brut, contre 51 % en 2021. Et le paradoxe est frappant pour un lecteur antillais : le pays produit encore 90 % de son électricité à partir de pétrole importé, alors qu’il est exportateur net depuis 2019.
La fenêtre se referme vite. Après une croissance projetée à 22,1 % en 2028, le Fonds monétaire n’attend plus que 1,1 % en 2031.
Trinité-et-Tobago, seul pays où la dette continue de monter
De 62,9 % du produit intérieur brut en 2019 à 84,2 % en 2025, soit vingt et un points de plus. Et sous un scénario de choc de croissance simulé par la Banque interaméricaine, la trajectoire resterait ascendante, autour de 95 % en moyenne sur 2026-2031. C’est le seul des six pays dans ce cas.
Le paradoxe est que Trinité dispose du meilleur outil d’épargne de la région. Son fonds souverain est valorisé à environ 25 % du produit intérieur brut, avec une règle claire : lorsque les prix de l’énergie dépassent le prix inscrit au budget, 60 % des recettes excédentaires y sont versées. Le mécanisme a produit 346 millions de dollars de dépôts en 2022 et 2023, les premiers depuis 2013.
Le rapport le cite en modèle pour le Suriname. La leçon est nette : une bonne règle d’épargne ne remplace pas une base fiscale hors énergie. L’énergie représente environ 81 % des exportations de marchandises du pays.
Le Suriname attend TotalEnergies
Le champ offshore GranMorgu, sur le bloc 58, a fait l’objet d’une décision finale d’investissement en octobre 2024 entre TotalEnergies et l’État surinamais. Environ 700 millions de barils, premier pétrole attendu en 2028.
L’effet projeté sur la croissance donne le vertige : 28,5 % en 2028, puis 43,5 % en 2029. Le rapport prend soin de préciser qu’il s’agit d’un effet de base lié à la mise en production, non d’une accélération structurelle.
En attendant, le pays reste fragile. Sa dette a augmenté de vingt-deux points depuis 2019, son déficit s’est creusé à 9,6 % du produit intérieur brut en 2025 après un dérapage préélectoral, et sa monnaie a perdu environ 9 % face au dollar entre fin 2024 et fin 2025. L’or représente 84 % de ses exportations.
La Barbade est revenue sur les marchés à 8 %
En juin 2025, la Barbade a émis 500 millions de dollars à dix ans, au taux de 8 % – sa première émission internationale depuis la restructuration de 2018.
Le chiffre mérite d’être médité depuis la Martinique : c’est le prix de l’argent pour une économie insulaire notée B+, quand une collectivité française emprunte à des conditions sans commune mesure.
Le pays affiche par ailleurs le meilleur excédent primaire des six, à 4,2 % du produit intérieur brut, et a dégagé assez de marge pour porter ses dépenses d’investissement à 4,1 % du produit intérieur brut, contre moins de 2 % avant la pandémie.
Ce que la région prélève, et ce qu’elle n’a pas
Un dernier chiffre, régional celui-là. Les recettes fiscales des pays caribéens représentent 20,7 % du produit intérieur brut en 2023, contre 21,6 % en Amérique latine et environ 34 % dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques.
Et la structure diffère autant que le niveau : 51 % de ces recettes proviennent d’impôts indirects, contre 32 % dans les pays de l’organisation. Une fiscalité assise sur la consommation, donc, plutôt que sur les revenus et le patrimoine.
Le rapport ajoute une nuance qu’il faut reprendre : cela ne signifie pas que ces pays doivent converger mécaniquement vers les ratios des économies développées.
Ce que ce rapport ne dit pas
Aucun territoire français, néerlandais ou britannique n’est couvert. Le rapport porte sur six pays membres du département Caraïbes de la Banque : Bahamas, Barbade, Guyana, Jamaïque, Suriname, Trinité-et-Tobago.
La moyenne fiscale « Caraïbes » de 20,7 % repose sur neuf pays nommément listés – Bahamas, Barbade, Belize, Cuba, République dominicaine, Guyana, Jamaïque, Sainte-Lucie, Trinité-et-Tobago. Ni la Martinique, ni la Guadeloupe, ni la Guyane n’y figurent.
Toute mise en regard avec un chiffre martiniquais est donc une comparaison construite par la rédaction, à partir de sources françaises distinctes. Ce n’est pas une donnée du rapport.
Observé ou prévu : la distinction qui change tout
Le rapport mêle constats et projections, et les signale par des lettres discrètes. Dans ses tableaux, 2025 porte la mention « estimation » et 2026 la mention « prévision ».
Ainsi les niveaux de dette de 2025 cités plus haut sont des estimations du Fonds monétaire international, non des comptes définitifs. Les croissances surinamaises de 2028 et 2029 sont des projections. Les trajectoires de dette sous choc sont des simulations de la Banque interaméricaine.
Sont en revanche des constats : les dommages de l’ouragan Melissa, la couverture pétrolière bahaméenne, l’émission barbadienne de juin 2025, le chômage guyanien de 2024, les dépôts au fonds souverain trinidadien.
Les sources, pour aller les voir soi-même
Ce rapport est une synthèse. Ses chiffres viennent, pour l’essentiel, de la base des Perspectives de l’économie mondiale du Fonds monétaire international, millésime avril 2026. Les données les plus récentes, elles, viennent des institutions nationales – et celles-là sont consultables directement.
La Jamaïque est le pays le mieux outillé de la région. Son institut de statistique diffuse ses séries dans un format normalisé, mis à jour à moins de deux mois : l’indice des prix jusqu’à juillet 2026, le produit intérieur brut trimestriel jusqu’au premier trimestre, l’enquête emploi jusqu’au deuxième. La Banque de Jamaïque rassemble tout cela sur une page unique, qui sert d’index à l’ensemble du système statistique du pays.
Le ministère des Finances jamaïcain publie chaque mois le détail de ses recettes fiscales, avec un mois de décalage seulement. On y trouve deux lignes qui parlent directement au bâtiment : le prélèvement sur les entreprises de construction et la taxe sur les carrières. C’est un indicateur d’activité du secteur presque en temps réel, que peu de pays offrent.
Trinité-et-Tobago vient ensuite, avec huit classeurs mis à jour mensuellement par sa banque centrale, et un centre de données qui documente ses propres délais de publication domaine par domaine.
Le Suriname et le Guyana publient leurs prix et leur commerce extérieur au mois, jusqu’à juin ou juillet 2026. La Barbade concentre toute sa statistique économique dans sa banque centrale, y compris le tourisme.
Quelques précautions, relevées en vérifiant ces sources une par une. L’institut jamaïcain nomme ses trimestres d’enquête par le mois de collecte : son « deuxième trimestre 2026 » correspond à l’enquête d’avril, non à une moyenne d’avril à juin. Depuis l’ouragan Melissa, cette même enquête ne publie plus qu’un socle réduit d’indicateurs dans cinq paroisses. Et la série de dette publique jamaïcaine, elle, s’arrête à septembre 2025 : pour un chiffre récent, il faut passer par les documents budgétaires.






