The Tribune, Bahamas
Par Sir Ronald Saunders
Le 14 octobre, la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, a averti que la hausse des coûts d’emprunt, la diminution de l’aide au développement et d’autres pressions économiques menaçaient de creuser l’écart entre les économies avancées et les économies en développement. Elle a appelé à renforcer les ressources du Fonds fiduciaire pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance ainsi que du Fonds fiduciaire d’assistance et de riposte aux catastrophes, qui viennent en aide aux pays à faible revenu et particulièrement vulnérables.
Cet appel mérite d’être soutenu. Les pays les plus pauvres ne doivent pas être abandonnés.
Mais le débat doit également inclure les pays dont la vulnérabilité est masquée par leur classement parmi les économies à revenu intermédiaire, voire à revenu élevé. Plusieurs États caribéens appartiennent à ces catégories. Ces classifications renseignent sur leur économie, mais beaucoup moins sur leur capacité à résister à une catastrophe majeure ou à un effondrement prolongé de leurs revenus.
Cet argument n’a rien de nouveau.
Dès octobre 2009, j’écrivais sur les dirigeants caribéens qui participaient aux réunions du FMI et de la Banque mondiale en Turquie pour demander un allégement et une restructuration de la dette des pays vulnérables à revenu intermédiaire. Le regretté David Thompson, alors Premier ministre de la Barbade, expliquait que les restrictions d’accès aux financements de la Banque mondiale avaient poussé ces pays vers des emprunts privés, à des taux d’intérêt plus élevés et avec des échéances de remboursement plus courtes.
Dix-sept ans plus tard, la région doit toujours expliquer que les conditions auxquelles les pays empruntent peuvent déterminer s’ils se développent ou passent des années à peiner pour honorer leurs remboursements.
Des progrès ont été accomplis, et il faut les reconnaître.
L’Association internationale de développement de la Banque mondiale prévoit des dispositions pour certaines petites économies dont le revenu dépasse son seuil habituel d’éligibilité. Le Fonds fiduciaire pour la résilience et la durabilité du FMI propose également des financements à plus long terme aux pays vulnérables à revenu intermédiaire et aux petits États en développement qui remplissent les conditions requises. Ces mécanismes marquent des évolutions importantes par rapport à un système qui reposait trop largement sur le seul niveau de revenu.
Cependant, être admissible à un mécanisme particulier ne règle pas la question plus générale : un pays peut-il obtenir, au moment où il en a besoin, des financements suffisants à des conditions adaptées ? Un nouvel emprunt ne fait pas non plus disparaître le poids de la dette existante. Pour les populations caribéennes, ce poids a des conséquences concrètes.
L’argent consacré au remboursement de la dette ne peut pas servir en même temps à acheter du matériel médical, à améliorer les écoles ou à réparer les réseaux d’eau. Lorsque les gouvernements disposent de faibles marges budgétaires, les travaux nécessaires sont reportés. Les routes se dégradent, les services publics fonctionnent difficilement et les perspectives offertes aux jeunes se réduisent.
Les conséquences dépassent les seuls budgets publics. Les entreprises ont besoin d’une alimentation électrique fiable, de ports opérationnels, de routes en bon état et de travailleurs possédant les compétences nécessaires à leur activité. Un gouvernement incapable de financer ces services aura davantage de difficultés à soutenir l’activité économique dont devront provenir ses recettes futures.
La dette peut donc affaiblir la capacité même qui permettrait de la rembourser.
Rien de cela n’excuse les emprunts inconsidérés, le gaspillage des dépenses publiques ou une mauvaise administration. Les gouvernements caribéens doivent à leurs populations des comptes transparents, des procédures de commande publique rigoureuses, une gestion compétente de la dette et des investissements capables de résister à un examen approfondi. Emprunter pour des projets aux bénéfices incertains impose une charge injuste aux contribuables de demain.
Les arguments de la région sont plus solides lorsque les gouvernements démontrent qu’ils gèrent les fonds publics de manière responsable.
Mais même le petit État le mieux géré ne peut empêcher un ouragan, maîtriser les cours internationaux du pétrole ou éviter une récession dans les pays d’origine de ses touristes. Il ne peut pas davantage répartir ces risques entre un éventail d’activités et de marchés aussi large que celui dont dispose une économie beaucoup plus importante.
Prenons le cas d’un pays dont les hôtels, les routes, le réseau électrique et les logements sont gravement endommagés par une seule tempête. Son gouvernement doit faire face à des dépenses urgentes au moment même où ses recettes fiscales diminuent. Il lui faut rétablir les services essentiels et aider les habitants à retrouver leurs moyens de subsistance, tout en continuant à honorer les engagements pris avant la catastrophe.
Un chiffre de revenu calculé avant la tempête renseigne peu sur ce que ce gouvernement peut désormais financer.
Il faut également distinguer l’emprunt destiné à créer de nouveaux équipements productifs de celui qui sert à remplacer ce qui a été détruit. Reconstruire un pont peut rétablir une liaison essentielle, sans nécessairement produire les revenus supplémentaires permettant de rembourser un nouvel emprunt. Des reconstructions répétées peuvent ainsi accroître l’endettement d’un pays simplement pour lui permettre de retrouver son niveau de vie antérieur.
Les mécanismes de financement internationaux doivent tenir compte de cette réalité.
L’Assemblée générale des Nations unies a adopté l’Indice de vulnérabilité multidimensionnelle en août 2024. Le Premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Gaston Browne, a coprésidé le groupe de haut niveau des Nations unies chargé de l’élaborer, aux côtés de l’ancienne Première ministre norvégienne Erna Solberg. Cet indice permet une évaluation plus complète de la vulnérabilité des pays aux chocs extérieurs et de leur capacité structurelle à y résister.
Ces travaux devraient guider les décisions concrètes de financement, notamment les conditions d’accès, les taux d’intérêt et les durées de remboursement. Reconnaître la vulnérabilité présente un intérêt limité si les conditions d’emprunt restent inchangées.
Il faudrait également généraliser les possibilités de suspension des remboursements après une catastrophe majeure, afin de permettre aux gouvernements de consacrer leurs ressources limitées au redressement immédiat. Ces dispositifs devraient être convenus avant les situations d’urgence, lorsque l’on dispose du temps nécessaire pour en définir correctement les modalités.
Lorsque des catastrophes répétées ont largement contribué à rendre la dette insoutenable, les créanciers devraient être prêts à examiner des restructurations et des allégements. Les subventions et les financements à des conditions très avantageuses devraient prendre en charge une part plus importante du coût de l’adaptation et du relèvement après les catastrophes.
Les gouvernements caribéens et les institutions régionales ont déjà beaucoup travaillé pour faire avancer ces propositions. L’Initiative de Bridgetown portée par la Barbade, l’Indice de vulnérabilité multidimensionnelle et la coopération de la Banque de développement des Caraïbes avec d’autres banques de développement sur la dette et le financement de la résilience témoignent d’un effort régional sérieux.
Ces initiatives nécessitent des décisions de gouvernements et d’institutions internationales ayant le pouvoir de modifier les règles de financement et de mobiliser des ressources. Les pays caribéens peuvent élaborer des propositions, fournir des éléments probants et négocier avec persévérance. Ils ne peuvent pas, à eux seuls, obtenir des changements qui dépendent de l’accord des principaux actionnaires et créanciers.
La prochaine réunion des chefs de gouvernement du Commonwealth, à Antigua-et-Barbuda, offre l’occasion de demander aux gouvernements influents des engagements précis pour faire progresser ces propositions au sein des institutions financières internationales.
Les populations des petits États insulaires caribéens ont besoin de mécanismes de financement qui leur donnent une chance raisonnable de construire, de se relever et de progresser. Un classement fondé sur le revenu devrait aider à comprendre la situation d’un pays. Il ne devrait jamais servir de prétexte pour l’ignorer.
L’auteur est ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda auprès des États-Unis et de l’Organisation des États américains, ainsi que président du Conseil interaméricain pour le développement intégré. Les opinions exprimées lui sont personnelles.




