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Denis Payre : « Nous devons impérativement nous attaquer aux déséquilibres qui nous pénalisent dans la compétition mondiale »

Denis Payre : « Nous devons impérativement nous attaquer aux déséquilibres qui nous pénalisent dans la compétition mondiale »
mai 30
21:01 2021
Temps de lecture : 14 minutes

MONDIALISATION

Dans « Le Contrat mondial, Pour que l’humain et la nature soient enfin au cœur de la mondialisation » (éditions First), Denis Payre rappelle comment le libre-échange, naguère créateur de richesses, a contribué à creuser les inégalités et avance des solutions pour retrouver une mondialisation équilibrée et éthique.

Atlantico : Vous publiez « Le Contrat mondial, Pour que l’humain et la nature soient enfin au cœur de la mondialisation » aux éditions First. La récente crise sanitaire a permis une prise de conscience de la perte de souveraineté des pays les plus avancés envers des pays comme la Chine. Mais ce n’est qu’une des conséquences de la mondialisation. Les pays occidentaux ont décidé dans les années 1980 d’abandonner les activités manufacturières aux pays émergents. Des délocalisations massives ont déstabilisé de nombreuses régions industrielles et appauvri les classes populaires. Le libre-échange, jusque-là créateur de richesses, a contribué à creuser les inégalités. Comment la mondialisation pourrait redevenir équilibrée et éthique pour contribuer à résoudre la crise sans précédent que nous connaissons ? Vous présentez dans votre ouvrage les contours d’un Contrat mondial pour les industries stratégiques, pour les produits et services non stratégiques et pour les normes environnementales face aux dangers du libre-échange déséquilibré. Pourriez-vous nous exposer ce concept ?

Denis Payre : Le principe du Contrat mondial revient à tenter de rééquilibrer la compétition, la concurrence entre des pays développés qui ont une longue histoire sociale et une longue histoire environnementale, environ 150 ans d’histoire sociale et 50 ans d’histoire environnementale, et les pays émergents qui ont une histoire sociale et environnementale beaucoup plus courte. De fait, ils ont des standards sociaux et environnementaux beaucoup plus faibles. Ils ont de ce fait des structures de coûts beaucoup plus basses. Il y a une corrélation directe entre les niveaux de salaires payés dans les pays émergents (en Chine ou au Mexique) et les niveaux de dépenses sociales qui sont aussi très faibles. Et inversement, dans les pays développés, il y a des niveaux de salaires qui sont beaucoup plus élevés et des niveaux de dépenses sociales qui sont beaucoup plus élevés aussi. Les niveaux de salaires en Chine et au Mexique sont à peu près à cinq euros de l’heure. Le niveau de dépenses sociales dans le PIB est à 8 à 9%. Dans les pays occidentaux, on est à trente euros de l’heure par exemple dans le domaine de l’automobile et la dépense sociale dans l’Europe de l’Ouest est autour de 26% du PIB, c’est un peu plus en France et aux Etats-Unis. Il y a donc une corrélation très forte entre les niveaux de coûts et les niveaux de protection sociale (retraites, protection sociale). Il y a des différentiels qui sont très forts entre des pays dont l’industrialisation est jeune et des pays qui ont une industrialisation qui est plus ancienne. Il faut donc essayer de rééquilibrer la concurrence pour éviter de donner une prime aux pollueurs et aux exploiteurs.

Aujourd’hui, plus vous respectez l’individu avec des normes sociales élevées et ambitieuses, plus vous êtes pénalisés dans cette concurrence frontale. Plus vous respectez la nature, avec des taxes carbone, plus vous êtes pénalisés aussi puisque vos concurrents dans les pays émergents ne sont pas soumis à des taxes carbone. Une solution commence à être trouvée sur la partie environnementale sur la question de la taxe carbone. Il y a une réflexion qui est engagée au niveau de la Commission européenne pour avoir un système de compensation carbone aux frontières. Cela a été rendu possible grâce à la réaction des sidérurgistes européens qui ont estimé qu’il n’était pas possible de continuer à être en concurrence déloyale avec des fabricants d’acier chinois et turcs qui ne sont pas soumis aux taxes carbone alors que nos productions en Europe sont soumises à ces taxes. Cela produit des fuites de carbone. On continue d’importer de l’acier très émetteur de carbone en provenance de ces pays-là. L’acier « propre », sur lequel il y a des compensations carbone dans les pays européens, est donc pénalisé et ne se vend plus ou beaucoup moins. Cela entraîne des pertes d’emplois et des pertes de parts de marché. La réflexion qui est en cours concerne donc un système de compensation carbone aux frontières. Les pays qui ne paient pas de taxe carbone seront soumis à une taxe à la frontière comme s’ils avaient été soumis à une taxe carbone dans leur pays d’origine. Cela n’est pas simple à mettre en œuvre car chaque pays européen dispose de son propre niveau de taxe carbone. Cela suppose un début d’harmonisation. La réflexion est enclenchée avec un consensus assez large.

Il faut faire exactement la même chose sur la dimension sociale et sur les différentiels de normes sociales entre les pays émergents et les pays développés. Cela conduit à des situations de concurrence très fortement déloyales avec une prime pour les pollueurs pour la partie taxe carbone et une prime aux exploiteurs pour la partie sociale. En Chine par exemple, des fabricants de panneaux photovoltaïques font travailler de la main-d’œuvre forcée ouïghoure. Comment concurrencer la Chine si vous êtes un fabricant de panneaux photovoltaïques en Europe ou aux Etats-Unis face à ce genre de pratiques ? C’est impossible. Il faut donc un système de compensation sociale aux frontières permettant d’étudier la part du coût du travail dans les produits. Pour une voiture électrique fabriquée en Chine avec cinq euros de l’heure de main-d’oeuvre sur 50% du produit, il y aura une compensation de 25 euros de l’heure qui sera appliquée à la frontière. Cette compensation devrait être reversée en partie au pays d’origine pour l’inciter à converger vers des normes comparables aux nôtres. L’autre partie devrait bénéficier aux populations et aux zones qui sont les plus perdantes dans les pays développés par rapport à cette mondialisation déséquilibrée et sans éthique afin d’inciter à investir dans ces régions, pour aider à reformer les populations ayant perdu leur emploi dans des métiers manufacturiers disparus. Cet argent permettrait ainsi de panser un peu les plaies de cette mondialisation déséquilibrée et sans éthique. Cette étape est extrêmement urgente. La gravité de la situation sociale dans un certain nombre de régions périphériques est sous-estimée. Il y a pourtant des signaux clairs avec l’élection de Donald Trump en 2016 ou bien encore à travers le fait qu’il ait été quasiment réélu lors du dernier scrutin. Ses partisans ont très mal vécu son récent échec en 2020 et se sont mobilisés lors des incidents au Capitole. Ces populations sont issues principalement de la Rust Belt, des régions industrielles qui ont été dévastées ces trente dernières années et qui vivent très mal ces pertes d’emplois manufacturiers bien payés. En Europe, nous avons assisté au Brexit, qui est aussi le résultat de cette situation et d’une immigration très incontrôlée. En France, nous avons eu les élections de 2017. Le Rassemblement National a fait un score très important dans la Rust Belt française, les régions industrielles traditionnelles du nord et de l’est. Il y a eu ensuite le mouvement des Gilets jaunes. Il y a une France périphérique qui souffre énormément et qui a été très désindustrialisée ces dernières années et qui est demandeuse que l’on recrée des emplois. La meilleure manière de résoudre les inégalités, c’est évidemment de redonner des emplois de qualité et bien payés aux classes populaires et donc de le faire à travers ce type de mécanismes.

Les reversements devraient dépendre de la capacité des pays producteurs à se rapprocher de nos normes.  Il faudrait observer les quatre piliers de l’OIT (l’interdiction du travail forcé, l’interdiction du travail des enfants, la liberté syndicale et la non-discrimination dans le travail). Les reversements pourraient être modulés en fonction de la capacité ou non du pays à respecter ces quatre piliers de l’OIT.

Je le préconise pour les produits stratégiques ou essentiels. Il y a des conséquences stratégiques qui sont extrêmement importantes. Nous avons perdu notre souveraineté sur tout un tas d’industries. A l’occasion de la pandémie, la perte de la souveraineté sur les masques, sur un certain nombre de médicaments a été évoquée. Beaucoup d’autres domaines sont concernés. Dans la transition énergétique, la plupart des équipements sont fabriqués en Chine. 70% des panneaux photovoltaïques, 70% des batteries lithium-ion, 45% des turbines éoliennes sont fabriqués en Chine. Le combat est très rude avec les fabricants chinois. Ils bénéficient de normes sociales et environnementales très basses, constituant un dumping social et environnemental. La Chine a beaucoup subventionné ses industries stratégiques, au-delà de ce qui est autorisé par l’OMC. L’industrie des batteries en Chine a touché plus de dix milliards de dollars de subventions entre 2012 et 2020. Grâce à ce triple dumping, la Chine a pris un leadership très fort sur des industries clés. Nous sommes en train de construire nos nouveaux réseaux énergétiques renouvelables avec des produits qui viennent principalement de Chine. On se met donc en situation de dépendance très forte sur des infrastructures essentielles. Cela représente un problème de ne pas avoir le savoir-faire dans ces domaines.

Je préconise que sur les industries stratégiques, nous ayons un mécanisme de « level playing field », de remise à niveau de la concurrence à travers les coûts de production et les coûts de main-d’œuvre pour complètement réaligner la compétition et pour faire en sorte que le coût de la main-d’œuvre ne soit plus utilisé comme un différenciateur sur ces industries pour que nos fabricants puissent avoir leur chance également.

La solution du boycott a été optée par les Américains dans une position très radicale sur le dossier des télécoms. Ils ont indiqué, sous le mandat de Donald Trump, qu’ils ne souhaitaient plus importer de produits Huawei. Ils ont considéré que cela représentait un risque beaucoup trop important pour leur sécurité, à travers l’espionnage des communications et à travers le risque de prises de contrôle d’activités entières sur les réseaux 5G grâce à des back doors. Mais je pense que ce type de décision doit rester l’exception, les échanges doivent continuer, mais avec de nouvelles règles.

Pour les industries stratégiques, la concurrence avec la Chine est parfaitement acceptable, si elle reste une concurrence équilibrée. Cela touche les énergies, les transports, le médicament, le médical. Il faut organiser une vaste zone de libre-échange au sein des démocraties libérales. Il faut qu’il y ait suffisamment d’acteurs et que le marché soit suffisamment large. Je ne préconise pas un repli européen. L’Europe est trop petite pour organiser une zone où la concurrence soit importante. Il faut constituer une base  vaste zone de libre-échange au sein des démocraties libérales qui se ressemblent, qui ont la même histoire et partagent les mêmes valeurs de respect de l’homme et de la nature. Cela concerne les Etats-Unis, l’Europe et des pays amicaux avec le même modèle et qui souffrent de ces difficultés comme le Japon, l’Angleterre, Singapour, Taïwan, l’Australie, la Nouvelle-Zélande.

Pour les industries non-stratégiques, pour essayer d’inciter à la convergence, une compensation aux frontières maximale de 8% pourrait être instaurée sur le textile, l’habillement, les jouets, soit un montant maximum de 1,60 Euro sur un tee-shirt à 20 Euro. Il ne s’agit pas de pénaliser les industries des pays émergents. Nous n’allons pas rapatrier ces activités-là. Les quatre piliers de l’OIT pourraient permettre d’appliquer et d’ajuster le niveau de compensations en fonction des normes respectées ou non sur la moitié de ces 8%. L’autre moitié, soit 4% au maximum, pourrait être fonction des dépenses sociales du pays, avec une compensation de 2% par exemple pour des pays ayant un niveau de dépense sociale intermédiaire comme la Chine et le Mexique.

Pour les pays les plus pauvres, je propose de reverser l’intégralité de la somme. Cela peut donner lieu à des programmes extrêmement puissants d’aides au développement pour des pays comme le Bangladesh ou la République démocratique du Congo qui font partie des 46 pays les plus pauvres de l’ONU. Ils recevraient l’intégralité de la somme, le plus souvent via des ONG sur le terrain qui vont aider ces pays à converger vers de meilleures normes sociales.

Vous revenez également dans votre ouvrage sur la question de l’environnement avec le sujet des batteries comme un concentré des travers de la mondialisation ? Comment retrouver une industrie vertueuse ? Vous évoquez le risque pour l’Occident de rater la Révolution industrielle verte et de sortir de l’Histoire.

J’en suis effectivement intimement convaincu. La révolution digitale a été un succès pour les Occidentaux mais en revanche en matière de révolution verte, liée à la transition énergétique, la situation est beaucoup plus complexe. A partir du moment où cette révolution se fait à partir d’équipements, de machines, de hardware, de choses qui sont fabriquées, à la différence de la révolution digitale et de ses logiciels, quand il s’agit de machines, les difficultés se sont posées à partir du moment où l’on a décidé que les industries manufacturières ne nous intéressaient pas.

Les Occidentaux ont pris cette décision il y a une trentaine d’années suite au choc d’excellence japonais. Des produits de très grande qualité et à bas coûts (des magnétoscopes, des voitures) sont arrivés en provenance du Japon grâce à une excellence managériale, ce qui leur avait été appris par les Américains au lendemain de la guerre. Les Occidentaux, les Américains en particulier, ont essayé de réagir et puis ils ont baissé les bras. Une capitulation des Occidentaux est intervenue très liées au début de la financiarisation de l’économie à l’époque et à la recherche de résultats à court terme. Les industries manufacturières ont été laissées aux pays émergents. Les Occidentaux se sont concentrés sur les activités à fortes valeurs ajoutées (les logiciels, l’économie de la connaissance, la recherche, le développement). Nous étions également dans l’euphorie du concept de « la fin de l’histoire » après la chute du mur de Berlin. La planète était alors une vaste réserve de main-d’œuvre amicale, y compris la Chine. On est allé chercher cette main-d’œuvre disciplinée et pas chère. Fabriquer des équipements n’a plus été considéré comme quelque chose d’important. Or, nous avons bien vu que cela était important pour des questions sociales et stratégiques.

Aujourd’hui, le risque est que la transition énergétique, à laquelle nous consacrons des moyens considérables (Joe Biden a annoncé 2.000 milliards de dollars sur la transition énergétique), bénéficie principalement à la Chine. Dans le domaine de l’hydrogène par exemple, les équipements seront la clé. Il va falloir construire des hydrolyseurs en grande série. Nous allons très probablement à nouveau être confrontés au triple dumping chinois si l’on ne fait rien. Nous risquons donc de sortir de l’histoire et de nous mettre dans des situations de dépendances stratégiques colossales. Un pays qui n’est pas un acteur majeur de la transition énergétique, selon moi, est un pays qui a de forte chance de sortir de l’histoire. Au-delà de l’obligation morale consistant à sauver la planète, Il s’agit d’une révolution industrielle sans précédent. Il faut tout changer dans la façon dont on génère notre énergie, dans la façon dont on construit nos maisons, dans la façon dont on se déplace, dans la façon dont on fabrique les produits. Il faut pratiquement tout réinventer. C’est une révolution industrielle absolument sans précédent. Elle se fait aujourd’hui principalement au bénéfice de la Chine car nous avons ces règles du commerce mondial déséquilibrées et sans éthique, cette prime aux pollueurs et aux exploiteurs. Il est très compliqué de fabriquer quoi que ce soit dans nos pays.

La pandémie de Covid-19 a souligné les dépendances industrielles occidentales pouvant nous amener à une nouvelle guerre froide, à une guerre commerciale. Comment résoudre les divergences stratégiques entre la Chine et l’Occident ?

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Il y a urgence à s’en occuper. Ce bras de fer avec la Chine est inévitable. Si nous n’avons pas ces discussions maintenant, entre partenaires qui se respectent, j’ai peur que la situation dégénère vers quelque chose qui sera beaucoup plus brutal avec un risque de conflit armé en particulier entre la Chine et les Etats-Unis. Le jour où l’on sera dans une situation de dépendance très forte vis-à-vis de la Chine, le jour où nous aurons perdu une grande partie de nos emplois industriels dans l’automobile en particulier, les déséquilibres au sein de nos démocraties seront renforcés. Avec la crise des Gilets jaunes en France ou avec les images de l’assaut sur le Capitole des partisans de Donald Trump, nous voyons bien que nos démocraties sont ébranlées, en grande partie à cause de ces sujets qui ne sont pas traités.

Il y a urgence à avoir une discussion tout à fait responsable et éminemment respectueuse avec la Chine. Le peuple Chinois est exceptionnel, il a apporté de nombreuses innovations à la collectivité humaine depuis plusieurs siècles, il a fait preuve d’une formidable résilience face au communisme le plus noir, la Chine est la bienvenue à nouveau dans le concert des nations mais à condition de respecter des règles du jeu qui soient les mêmes pour tout le monde ou de voir appliquer à court terme des compensations pour ré-equilibrer la situation car on comprend parfaitement qu’ils ne pourront pas tout changer du jour au lendemain. Cette discussion il faut l’avoir avec eux. L’Europe et les Etats-Unis peuvent mener cette étape ensemble. Nos intérêts sont très convergents. L’arrivée de Joe Biden sur ce point de vue-là est une très bonne nouvelle. Les Américains ont compris que seuls, ils n’y arriveraient pas. Donald Trump s’est battu tout seul de façon brouillonne et nationaliste. Il a obtenu très peu de résultats face à la Chine.

Le fait de se rapprocher des Américains pour négocier ensemble avec la Chine sur ces questions de normes sociales et environnementales pourraient nous permettre de nous rapprocher aussi sur le numérique. Les Américains ont besoin de nous aujourd’hui. C’est le moment où jamais de leur demander des concessions sur le numérique qu’ils ne seraient pas prêts à faire sans cela.

Il y a une vraie convergence d’intérêts, un vrai alignement des planètes avec l’arrivée de Joe Biden. Le moment est venu d’engager des discussions avec la Chine sur un petit nombre d’industries, jugées prioritaires comme les véhicules électriques.

Il y a des signaux d’alarme extrêmement forts. Lors d’une intervention au Sénat en septembre 2019, Jean-Dominique Senard, le président de Renault et ancien patron de Michelin, s’est confié sur la réalité du marché. Il a précisé qu’il avait vu les acteurs chinois arriver, passer en cinq ans de 5% de parts de marché à 35% dans les pneumatiques. Il a également détaillé leur emprise sur le marché de l’automobile avec la production de voitures de très grande qualité et vendues à une fraction du prix. Si l’on ne fait rien, selon Jean-Dominique Senard, « nous n’aurons peut-être bientôt que nos yeux pour pleurer ». Un récent rapport de France Stratégie, une organisation qui dépend du Premier ministre, précise que l’industrie automobile chinoise « à les moyens d’envoyer au tapis l’industrie automobile européenne ». On voit donc bien qu’il y a des urgences sur un certain nombre de sujets, en particulier les véhicules électriques et l’automobile en général. Les Américains ont le même problème. Nous ne manquons cependant pas de leviers dans cette négociation avec la Chine. Les Etats-Unis et l’Europe sont les premiers clients de la Chine. Nous représentons 50% du chiffre d’affaires à l’export de la Chine. Je pense que les Européens et les Américains seront entendus et qu’il y aura progressivement la mise en place de compensations intelligentes et progressives qui permettront d’équilibrer la compétition.

A l’heure du monde d’après et de la mise en place du plan de relance, votre proposition du Contrat mondial s’inscrit-elle dans une solution vertueuse et peut-elle être véritablement porteuse d’espoir ? Les pays et les gouvernants ont-ils pu se rendre compte de l’urgence à agir à l’aune de l’impact et des conséquences de la crise sanitaire ?

La pandémie a été un révélateur très important. Sans la crise sanitaire, le sujet aurait été beaucoup moins bien compris. La pandémie a mis en avant les dépendances considérables vis-à-vis d’un certain nombre d’industries stratégiques. Nous avons accepté de faire basculer tout un tas d’activités manufacturières que l’on n’estimait pas importantes vers des pays émergents et vers la Chine en particulier. Cette prise de conscience a donc été vitale.

L’autre prise de conscience qui contribue à aider et à faire progresser ces idées concerne la transition énergétique. Les pays occidentaux se mettent à allouer des moyens considérables pour réinventer la façon dont on fait énormément de choses. La transition énergétique est l’opportunité aussi d’ouvrir les yeux sur ce sujet-là.

Nous avons un certain nombre de problèmes majeurs comme le réchauffement climatique mais l’autre problème principal concerne la crise des classes populaires dans les pays développés. Elle est très largement liée au fait que nous ayons abandonné les activités manufacturières. Il y a des emplois qui ont été perdus parce que l’on a beaucoup automatisé mais ce n’est pas la seule raison. L’autre grande raison est la délocalisation massive d’activités industrielles. Cette crise des classes populaires, on peut donc la résoudre. Ce que je propose est très positif, cela sert à résoudre la crise des classes populaires, cela sert à redonner du travail dans la France entière, y compris à la France périphérique qui a été abandonnée ces dernières années. Cela pourrait permettre que la transition énergétique puisse créer des emplois bien rémunérés pour les classes populaires chez nous. Ces mesures peuvent également aider à traiter les flux migratoires. Lorsque vous aidez les pays émergents à se développer, vous aidez à fixer des populations localement.

Ce que je propose va permettre de créer des opportunités économiques dans ces pays puisque je propose de reverser une bonne partie des compensations prélevées aux frontières et la totalité pour les pays les plus pauvres, la plupart des pays d’Afrique sont concernés. Ils recevraient des sommes considérables pour les aider à se développer. Il  s’agit là d’un facteur de stabilisation du monde. C’est aussi un facteur de croissance économique pour nos entreprises qui trouveront des débouchés solvables dans ces pays. Tout ça est donc très vertueux.

D’un point de vue conjoncturel, nous avons dorénavant au point de vue européen un vrai consensus sur le fait qu’il faille des compensations carbone aux frontières. En acceptant ce système, en comprenant qu’il y a une concurrence déloyale liée aux différentiels de normes environnementales, nous ne sommes pas loin d’avoir compris qu’il y a le même problème sur les normes sociales. Les Américains sont très en avance sur nous. Donald Trump a eu le mérite de réveiller l’Amérique sur ce sujet-là. Il a intégré des annexes sociales extrêmement robustes dans les accords de commerce internationaux américains. Il y a maintenant une annexe sociale avec l’obligation pour le pays signataire de respecter les quatre piliers de l’OIT et avec des sanctions financières si ce n’est pas le cas. L’Amérique ultra libérale est en réalité très en avance sur l’Europe sur ces questions de prise en compte des normes sociales dans les accords commerciaux ! On ne fait pas du tout cela en Europe où nous nous vantons pourtant souvent d’être les inventeurs et les promoteurs de la social-démocratie ! Nous en sommes très loin.

J’espère donc que ce débat nous l’aurons lors de l’élection présidentielle en France en 2022. Je pense qu’il est important que l’on entende des propositions sur la mondialisation qui soient différentes de celles que l’on a entendues jusqu’à présent. Le débat sur la mondialisation a été monopolisé par les extrêmes. L’extrême gauche veut en profiter pour régler son compte au capitalisme une bonne fois pour toutes. L’extrême droite est sur un discours de repli sur soi très nationaliste qui n’est pas non plus la solution. Le nationalisme, le protectionnisme à l’échelle d’un pays ne marche pas. Il faut une vaste zone de libre-échange pour avoir assez de compétition et des économies d’échelles.

Ce débat il faut l’avoir en France, de même que le débat sur les nécessaires réformes structurelles pour rendre notre économie compétitive par rapport à nos voisins immédiats. Je suis partisan d’un certain nombre de réformes structurelles qui me semblent indispensables pour notre pays.

Nous subissons en France cette mondialisation déséquilibrée et sans éthique, sous-administrée mais nous subissons aussi un pays suradministré et surfiscalisé. Nous nous sommes tirés une belle balle dans le pied également depuis 40 ans. Nos industries manufacturières ont été mises en compétition avec des pays émergents avec une prime aux pollueurs et aux exploiteurs. Mais elles ont aussi été mises en concurrence avec nos voisins qui nous ressemblent, qui ne sont pas des pollueurs et des exploiteurs, en ayant à subir un environnement extrêmement difficile avec une suradministration, une surfiscalité, avec un impôt de production qui est extrêmement élevé, qui est encore cinq fois supérieur à celui de l’Allemagne, encore deux fois supérieur à la moyenne européenne même si il faut saluer les récents efforts du gouvernement sur ce point. Nos entreprises subissent aussi des réglementations extrêmement lourdes et complexes. Nous avons donc perdu beaucoup de nos ETI (entreprise de taille intermédiaire), de nos entreprises industrielles. En 1980, nous avions le même nombre d’ETI que l’Allemagne, on en a deux fois moins aujourd’hui selon l’Institut Montaigne. Nous avons perdu beaucoup de ces entreprises industrielles familiales en région pour ces deux raisons, la sous-administration du commerce mondial et la suradministration du pays et sa surfiscalité, ce que j’appelle la double peine qui nous coûte très cher en emplois industriels et qui provoque cette rébellion des classes populaires à travers en particulier le vote Rassemblement National et les Gilets jaunes.

Denis Payre vient de publier « Le contrat mondial : Pour que l’humain et la nature soient enfin au cœur de la mondialisation » chez First Editions.

Deux extraits de l’ouvrage :

Comment la pandémie de Covid-19 a révélé les dépendances industrielles occidentales vis-à-vis de la Chine

La fabrication des batteries, un concentré des travers de la mondialisation actuelle 

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