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Les causes de la guerre de sécession

Les causes de la guerre de sécession
janvier 08
00:06 2021
Temps de lecture : 9 minutes
La Vieille Plantation, d’après un tableau du peintre américain John Blake White (1781-1859).© Library of Congress

Aux sources du conflit le plus sanglant de l’histoire des États-Unis, la question de l’esclavage, qui concernait 4 millions de Noirs, a enflammé les débats. Mais entre le Nord industriel et le Sud rural, l’antagonisme était aussi social, culturel, religieux… Retour sur les causes de la guerre.

Une frontière traverse le pays comme une longue cicatrice. Au XIXe siècle, le 36e parallèle cisaille des Etats-Unis qui n’ont d’«unis» que le nom. Au Nord, le pays yankee (terme qui désignait à l’origine les habitants de Nouvelle-Angleterre), industriel et anti-esclavagiste. Au Sud, des planteurs esclavagistes, crispés sur un système d’exploitation d’un autre temps. Cette ligne de partage entre servitude et liberté annonce un conflit fratricide qui meurtrira le pays à jamais.

Pour comprendre la marche vers la guerre, il faut revenir aux années 1850, décennie charnière qui exacerbe les tensions entre Nord et Sud. Suite à l’intégration de nouveaux territoires (Kansas et Nebraska), les citoyens furent amenés à se prononcer sur la question de l’esclavage. Aussitôt, le Kansas devint le théâtre de conflits sanglants entre les militants des deux bords, avec, comme point d’orgue, la nuit du 24 mai 1856 au cours de laquelle l’abolitionniste John Brown tua cinq partisans du camp adverse. Un an plus tard, la Cour suprême, composée à majorité de magistrats sudistes, décida que les Noirs n’accéderaient pas à la nationalité américaine. L’esclavage devint alors le principal enjeu du débat politique. Au Nord, un réseau d’aide aux esclavages fugitifs (Underground Railroad ou «chemin de fer clandestin») se mit en place, à la grande fureur des Etats du Sud, qui exigèrent leur restitution. Dernière marche vers la guerre à l’automne 1860 : l’élection à la présidence d’Abraham Lincoln, perçu par les Sudistes comme un abolitionniste, scella le destin du pays. Immédiatement, onze Etats firent sécession : la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, la Géorgie, la Floride, la Louisiane, le Texas, l’Arkansas, l’Alabama, le Mississippi, le Tennessee et la Virginie. Face à cette confédération : les vingt-trois Etats de l’Union, surnommés les «Nordistes» bien qu’ils comptent dans leurs rangs, en plus des États du Midwest, ceux de l’Ouest (Californie, Oregon). Avec 9,1 millions d’habitants au Nord contre 22 millions au Sud, le combat semblait déséquilibré et la guerre s’annonçait courte. Elle durera quatre ans et fera 620 000 morts.

Si l’esclavage a cristallisé les tensions Nord-Sud, il n’en était pas la raison principale mais plutôt le fil rouge qui traversait les sujets de discorde : rivalité territoriale, divergences culturelles, différends économiques et politiques… Cette guerre de Sécession (Civil War) fut-elle le baroud d’honneur d’une société rurale et traditionnelle face à une société urbaine et industrielle ? Une guerre de civilisation ? Elle témoigne surtout de la faiblesse institutionnelle d’une nation qui n’avait pas choisi entre une union d’Etat et un fédéralisme assumé. C’est autant la question de l’esclavage que la défiance à l’égard de Washington et la défense d’un mode de vie qui furent au coeur du conflit. Du reste, la ligne de fracture idéologique entre les deux camps n’était pas si nette : dans les Etats septentrionaux, nombreux sont ceux qui refusèrent de se battre pour la libération des esclaves, tandis que dans les Etats méridionaux, des personnalités éminentes, à commencer par Robert Lee, le futur général en chef de l’armée confédérée, désapprouvaient «l’institution particulière» (l’esclavage). Par esprit de loyauté, la plupart des Américains se sont pliés à la logique de leur «patrie», c’est-à-dire leur terre d’origine. Ce sentiment communautaire, que le symbole d’Union n’avait pas encore transcendé, fut sans doute le principal moteur de la guerre.

Deux visions antagonistes

Esclaves à la plantation Cassina Point de James Hopkinson sur Edisto Island, Caroline du Sud Library of Congress

Aux sources du conflit fratricide de 1861-1865 se trouve une discorde aussi vieille que les Etats-Unis eux-mêmes : celle des pouvoirs respectifs de l’Etat central et des Etats associés. Au moment de l’adoption de la Constitution, à la fin du XVIIIe siècle, les fédéralistes souhaitaient renforcer le pouvoir de l’Union, là où les anti-fédéralistes militaient pour l’autonomie des Etats. Ce système bipartite accoucha de deux formations antagonistes : les whigs, partisans d’un gouvernement central fort, et les démocrates, farouches défenseurs de la souveraineté des Etats, particulièrement plébiscités parmi les planteurs. Pour autant, les Etats méridionaux n’étaient pas marginalisés politiquement : de George Washington au cinquième président, James Monroe, la «dynastie virginienne» avait contrôlé la Maison-Blanche presque sans interruption, de 1789 à 1825. Mais le Sud éprouvait une défiance croissante à l’égard du centre, comme en 1828-1832, lorsque la Caroline du Sud suspendit une disposition économique adoptée par le Congrès fédéral. Pour le Sud, l’Union américaine reposait sur un pacte commun susceptible d’être rompu. La question de l’esclavage ne fit que renforcer cette prédisposition.

Que faire des nouveaux États ?

«Go West, young man !» ( «Pars vers l’ouest, jeune homme !») : suite à la crise économique des années 1840, des millions d’individus suivirent ce mot d’ordre. De 1815 à 1850, la population de la région située à l’ouest des Appalaches s’accrut presque trois fois plus vite que celle des treize Etats fondateurs, affirme l’historien américain contemporain James M. McPherson. En 1848, le pays comptait quinze Etats libres et quinze Etats esclavagistes. Au fur à mesure que la frontière se déplaçait vers le Pacifique, l’enjeu était de savoir si l’esclavage allait être autorisé dans les nouveaux territoires. Fallait-il laisser le soin aux habitants d’en décider ? En septembre 1850, la Californie, située de part et d’autre du 36e parallèle, entra dans l’Union en tant qu’Etat libre. Au nom de quel principe ? Celui de la souveraineté populaire. C’était ouvrir la boîte de Pandore : en 1854, au Kansas, un territoire récemment ouvert à la colonisation, les pionniers pro et anti-esclavagistes, venus du Missouri et de la Nouvelle-Angleterre, s’affrontèrent pendant quatre ans pour imposer la loi du plus fort. Ce que l’histoire retint sous le nom de «Kansas sanglant» préfigura le conflit de 1861.

La fièvre de l’or blanc

En 1793, Eli Whitney lançait le cotton gin, l’égreneuse qui séparait le coton de sa fibre. Cette machine due à l’ingéniosité nordiste révolutionna l’économie sudiste. Durant la première moitié du XIXe siècle, la récolte de «l’or blanc» doubla toutes les décennies. Mais les planteurs lui consacraient leurs terres et leurs ressources, lesquelles étaient principalement constituées par la main-d’oeuvre servile. Au risque de rater la révolution des transports et de l’industrie engagée dans le Nord. En 1850, le Sud ne détenait que 18 % de la capacité de fabrication à l’échelle nationale. Les Etats producteurs de coton ne conservaient même pas 5 % de leur propre production : ils l’expédiaient vers l’Europe et le pays yankee, d’où ils importaient ensuite leurs textiles. Acquis au principe du libre-échange pour favoriser les exportations, les Sudistes se heurtaient au protectionnisme des Nordistes, destiné à défendre l’industrie nord-américaine de la concurrence étrangère. Pour dénoncer cette injustice, la Caroline du Sud refusa pendant quatre ans, de 1828 à 1832, d’appliquer les tarifs douaniers prévus par le gouvernement fédéral.

Planteurs vs industriels

Maison sudiste, Stanton Hall, Natchez, comté d’Adams, Mississippi. Library of Congress

Si l’on en croit l’historien et politologue américain Howard Zinn dans son Histoire populaire des Etats-Unis (éd. Agone, 2002), la guerre de Sécession n’était pas un conflit opposant deux peuples, mais plutôt un conflit opposant deux élites : celle du Nord et celle du Sud. Elles ne se ressemblaient guère : d’un côté, des planteurs ou des officiers supérieurs, descendants présumés des Pères fondateurs du XVIIIe siècle, de l’autre, des ingénieurs ou des hommes d’affaires issus du brassage continuel des villes du Nord-Est. Derrière ces brillants archétypes se profilaient tous les recalés du rêve américain : esclaves, petits Blancs des Etats méridionaux et immigrés débarqués dans les ports du pays yankee. Aux laissés-pour-compte du capitalisme sauvage, entassés dans les taudis de New York, les Sudistes opposaient la stabilité de «l’institution particulière», capable, selon eux, de protéger les plus démunis. Sauf que l’esclavage constituait un frein au principe de mobilité sociale tant acclamé par les Etats septentrionaux. Le député Abraham Lincoln n’était-il pas passé de la «cahute en rondins» aux ors du Capitole ? Là où le Nord urbanisé proclamait la réussite individuelle, le Sud rural exaltait la tradition patricienne.

Quand la religion s’en mêle

Durant le premier tiers du XIXe siècle, une vague de renouveau protestant déferla depuis la Nouvelle-Angleterre. Son but ? Raviver la foi et réformer les moeurs. Dans un premier temps, les prédicateurs venus du Nord réservèrent leurs foudres aux «fornicateurs» et aux ivrognes, en se gardant bien d’incriminer les esclavagistes du Sud. La pacification était à ce prix. Mais elle ne dura guère. De plus en plus pris à partie sur «l’institution particulière », les Sudistes citaient la Bible pour se justifier. La rupture était inévitable. Les premiers à ouvrir le bal furent les méthodistes, eux-mêmes issus d’un schisme avec l’Eglise anglicane, qui se scindèrent entre factions du Nord et du Sud en 1844. Un an après, ce fut au tour des baptistes de se séparer : ceux du Nord reprochant à ceux du Sud de pratiquer ce qu’ils considéraient désormais comme «le pire des péchés». A la veille du conflit, les presbytériens achevèrent le processus d’éclatement de la galaxie protestante. Bien avant le déclenchement de la guerre, les dénominations réformées avaient donc fait sécession. Quant à l’Eglise catholique, rangée sous l’aile de Pie IX, elle s’efforça de rester à l’écart de ces conflits.

Le Sud : un désert rural ?

En 1860, les Etats-Unis comptaient 31,5 millions d’habitants. En l’espace de deux décennies, le pays avait presque doublé sa population. Qui en tirait profit ? Les zones urbaines qui avaient augmenté trois fois plus vite que les zones rurales. Or un quart des Nordistes étaient établis dans des bourgs de 2 500 âmes ou plus, contre un dixième seulement des Sudistes. Le recensement de 1860 était sans appel : un peu plus de 12 millions d’habitants, dont 4 millions de Noirs, vivaient dans les Etats esclavagistes, tandis que 19 millions, dont un demi-million d’affranchis, résidaient dans les Etats ou les territoires libres. La cause du déséquilibre : l’afflux des immigrants étrangers. Entre 1845 et 1854, 3 millions d’Européens chassés par la persécution, la guerre et la famine s’étaient fixés dans le pays de la liberté. La majorité d’entre eux s’étaient agglutinés dans les villes du Nord-Est pour y former un nouveau lumpenprolétariat. Pour autant, aussi miséreux étaient-ils, ces nouveaux arrivants étaient loin d’être négligeables. Si l’on en croit l’historien français Farid Ameur dans La Guerre de Sécession (éd. PUF, 2004) : «Par les bras et le marché considérable qu’ils offraient aux producteurs, [ils] participaient [aussi] à la bonne santé de l’économie et à la marche forcée de l’industrialisation.»

La fracture technologique

Les exploitations du Nord adoptent la moissonneuse à blé McCormick dès les années 1840, mais le Sud, avec sa main-d’oeuvre quasi illimitée, est moins ouvert aux innovations technologiques. Universal Images Group/Getty Images

La moissonneuse à blé de Cyrus McCormick en 1834, le pistolet à barillet de Samuel Colt en 1836, le télégraphe électrique de Samuel Morse en 1844 et la machine à coudre d’Isaac Singer en 1851 : lors de l’Exposition universelle, organisée à Londres en 1851, les machines du Nouveau Monde remportèrent un grand succès. En cause ? La qualité des objets mais surtout la façon dont ils avaient été conçus, à partir de pièces interchangeables fabriquées à la machine. Pourtant, cette effervescence technologique ne concernait qu’une partie du pays. Selon James M. McPherson, sur les 143 inventions importantes brevetées entre 1790 et 1860, 93 % étaient issues des Etats libres. Mieux : près de la moitié d’entre elles provenait de la seule Nouvelle-Angleterre. Le Sud, lui, était à la traîne, y compris dans les voies de communication (en 1850, 86 % du réseau de canaux se trouvait au Nord). Pourtant, d’importants efforts furent fournis pour le désenclaver : dans la décennie précédant la guerre, le kilométrage ferroviaire y fut multiplié par quatre. Peine perdue : en 1860, le Nord était deux fois mieux équipé en voie ferrée. L’absence d’un solide réseau de chemin de fer allait devenir, durant les années de guerre, un lourd handicap pour le Sud, compliquant notamment le transport des troupes et le ravitaillement. Avant même que le conflit ne commence, les confédérés avaient déjà perdu la bataille de la technologie. «Comme dans Alice au pays des merveilles, note James M. McPherson, plus le Sud courait vite, plus il semblait prendre du retard.»

La fuite des cerveaux

A l’un de ses amis sudistes qui enviait l’essor industriel du Nord, le magnat des textiles Abbott Lawrence (1792-1855), issu du Massachusetts, répondit sans détour : «Vous ne pouvez espérer développer vos propres ressources sans un système fédéral d’instruction publique ; c’est le levier qui permet d’actionner toute amélioration permanente. » Les trois quarts des enfants du Nord étaient scolarisés au milieu du XIXe siècle, contre seulement un tiers au Sud (les enfants d’esclaves étant largement exclus du système scolaire). Les Sudistes raillaient la foi aveugle des Yankees dans l’instruction : «Faire de chaque enfant de l’Etat un littéraire ne saurait servir de qualification à ceux qui ont besoin de vivre du travail de leurs mains», affirmait en 1854 le Southern Review. S’en étonnerat-on ? Les éditeurs, auteurs et professeurs d’université s’étaient massivement établis dans les villes yankees. Comble du scandale, négligeant les institutions de leur «pays» natal, les plus brillants fils du Sud fréquentaient la fine fleur des universités du Nord : Princeton, Yale et Harvard.


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