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Maria Ressa, Prix Nobel de la paix : « Nous sommes entrés dans l’ère des autoritarismes numériques »

novembre 22
07:37 2021
Temps de lecture : 6 minutes

 

La journaliste philippine, créatrice du site d’information indépendant « Rappler », dénonce « la distribution du mensonge par la puissance de l’algorithme » sur les réseaux sociaux. 

Propos recueillis par Harold ThibaultPublié aujourd’hui à 04h29, mis à jour à 08h08  

 

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Maria Ressa, colauréate du prix Nobel de la paix 2021, à Taguig (Philippines), le 9 octobre 2021.
Maria Ressa, colauréate du prix Nobel de la paix 2021, à Taguig (Philippines), le 9 octobre 2021. ELOISA LOPEZ / REUTERS

La journaliste philippine Maria Ressa, ancienne correspondante de CNN en Asie du Sud-Est, a lancé le site d’information indépendant Rappler, en première ligne pour enquêter sur la dérive violente du président Rodrigo Duterte, dont la guerre contre la drogue a fait des milliers de morts. Elle est constamment la cible du pouvoir, notamment sur les réseaux sociaux, dans un pays où les assassinats de journalistes sont fréquents.

Le prix Nobel de la paix lui a été décerné le 8 octobre, ainsi qu’au rédacteur en chef du journal indépendant russe Novaïa Gazeta, Dmitri Mouratov. Dans un entretien au Monde, elle revient sur les menaces qui pèsent contre les militants politiques philippins et sur le danger que constituent les réseaux sociaux pour les démocraties.Lire aussi   Article réservé à nos abonnésLes journalistes Maria Ressa et Dmitri Mouratov, un double prix Nobel de la paix pour défendre la liberté d’informer

Comment avez-vous appris que vous étiez lauréate du prix Nobel de la paix ?

J’étais connectée à une conférence en ligne avec deux autres sites d’information, l’un malaisien, l’autre indonésien, on discutait de la manière dont les médias indépendants peuvent survivre dans nos pays. Je vois alors mon téléphone vibrer à côté de l’ordinateur. Je vois que l’appel vient de Norvège, je coupe le micro de l’ordinateur et réponds au téléphone ; Olav Njolstad, qui dirige le comité, me dit que j’ai le Nobel de la paix avec une autre personne, dont il ne pouvait pas me dire le nom car elle n’avait pas encore été prévenue.

C’était complètement dingue, j’étais submergée. Et puis il a ajouté : « Vous ne devez pas en parler avant l’annonce officielle. » Il fallait attendre avec un tel secret, quel supplice ! J’ai ravalé mes émotions, réactivé mon micro, et repris la discussion de la conférence jusqu’à l’annonce. Cela a été énergisant et fou. Un vrai choc, pour moi, pour Rappler.

Pourquoi pensez-vous que le comité Nobel vous a choisis, vous et Dmitri Mouratov ?

C’est un prix pour les journalistes dans les pays où ils sont attaqués. Et, en même temps, la dernière fois qu’un journaliste a eu ce prix, cela a été pire pour lui. Je ne sais pas si le comité a pensé à cela. C’était en 1936, Carl von Ossietzky, qui avait dénoncé le réarmement allemand, avait été déporté en camp de concentration [il est mort de la tuberculose en 1938 en prison]. C’était il y a quatre-vingt-cinq ans.

Pour moi, l’aspect le plus gratifiant de ce prix est qu’il s’adresse à tous les journalistes qui vivent sous la pression, que ce soit aux Philippines ou ailleurs. Hier, j’ai commencé ma journée par un échange avec des journalistes vénézuéliens, ils sont encore plus bas que nous dans les classements de liberté de la presse, et ils se sentaient touchés que j’aie eu ce prix. Cela avait également un sens pour les journalistes auxquels j’ai parlé en Inde. Mais du coup, cela fait des jours que je parle dans les médias : avez-vous l’impression en m’écoutant d’entendre un vieux disque rayé ? [Rire]Lire aussi   Liberté de la presse : le Nobel, un appel à l’éveil

Quel est le danger du métier de journaliste aujourd’hui aux Philippines ?

Dans mon pays, je compte parmi les chanceux. J’ai passé une partie de ma carrière à l’étranger, j’ai passé une décennie à couvrir l’Indonésie [pour CNN] et le reste de l’Asie du Sud-Est. Cela fait que je ne suis pas dans l’ombre, j’ai de l’aide. La lumière pour éclairer sur les faits, elle m’a protégée quand j’avais peur, quand j’étais la plus vulnérable. Mais dix-neuf journalistes au moins ont été abattus aux Philippines depuis que l’administration Duterte est au pouvoir [depuis 2016], et, je crois, 63 avocats.

Et combien de citoyens ordinaires dans la guerre contre la drogue ? Cela a été extrêmement sanglant, comme l’avait promis Rodrigo Duterte en campagne. Un dimanche de mars de cette année, à l’aube, la police a débarqué et abattu neuf militants dans la région de Calabarzon, mais on en parle peu. Je suis très chanceuse, je le sais, c’est aussi pour cela que je parle autant que possible. C’est cette chance que m’a offert le comité Nobel, et je veux l’exploiter quand c’est utile.

Vous dites qu’au-delà de ces menaces physiques, un des risques majeurs est celui de la désinformation…

C’est la démocratie qui est menacée aujourd’hui et, au-delà, c’est l’idée même de vérité qui est remise en cause, les faits. Partout, la technologie a déboussolé l’écosystème de l’information. Je le répète parce que je l’ai vécu. La technologie a tout mis sens dessus dessous. Elle a rendu les faits contestables, remis en question la réalité que nous partageons. Nous sommes rentrés dans l’ère des autoritarismes numériques. Certains sont arrivés au pouvoir grâce à cela, d’autres y ont consolidé leur mainmise avec ces outils, les réseaux sociaux, les fake news, que ce soit chez moi, ou avec [les présidents Nicolas] Maduro au Venezuela et [Recep Tayyip] Erdogan en Turquie.

Dans ce contexte, il est devenu bien plus difficile pour les journalistes de conserver leur crédibilité, de mettre le pouvoir face à ses responsabilités. Ce que le comité Nobel avait en tête aussi, d’après ce que je comprends, c’est la liberté d’expression, qui est essentielle à la liberté politique.

La focalisation de Facebook et autres réseaux sociaux sur les contenus qui vont attirer l’attention et donc le profit, au détriment de la vérité, va selon vous jusqu’à menacer les systèmes politiques ?

Les journalistes sont les gardiens des faits. Comme il y a quatre-vingt-cinq ans, le même monde est au bord du précipice, le système démocratique est menacé. Les fascistes de la première moitié du XXe siècle ont été pour la plupart portés au pouvoir par le peuple, en exploitant la technologie et la propagande de l’époque.

Dans mon pays, nous n’aurions pas pu subir le retour en arrière que constitue le pouvoir actuel sans cette dynamique dangereuse. C’est une distribution du mensonge par la puissance de l’algorithme, une manipulation insidieuse de l’attention humaine, de nos émotions, pour créer des réalités alternatives, qui font que nous nous entre-déchirons. Cet outil est exploité par le pouvoir. Je crains que cela ne s’aggrave encore dans le monde et que pour nous, journalistes, il soit encore plus difficile à l’avenir de remplir notre mission.

La lanceuse d’alerte Frances Haugen vient de dénoncer cette dérive devant le Congrès américain. Il y a une prise de conscience mais est-il possible, selon vous, d’endiguer le problème ?

De nombreux lanceurs d’alerte ont dénoncé cette situation. D’abord Roger McNamee, un des premiers investisseurs dans Facebook, qui s’est inquiété de son impact sur la société, puis Christopher Wylie, qui a dénoncé le scandale Cambridge Analytica. Ensuite, une ex-employée de Facebook, Sophie Zhang, et enfin Frances Haugen aujourd’hui. On voit bien que chez l’humain, la faculté à comprendre la nécessité du changement va moins vite que l’évolution technologique. Mais Haugen a réussi à enfin amener le débat non pas sur les efforts de modération mais sur le fond du problème, les algorithmes.Explications :  Article réservé à nos abonnésFacebook : Frances Haugen, une lanceuse d’alerte à la démarche très structurée

Il semble qu’enfin, aux Etats-Unis, démocrates et républicains commencent à réaliser la nécessité de protéger les jeunes dont l’esprit est manipulé et qui se sentent mal jusque dans leur peau du fait de ce qu’ils voient. Haugen elle-même, après avoir vu l’entreprise de l’intérieur, explique que Facebook a fait passer les profits avant les usagers. J’espère que ça aidera, mais c’est lent. Et nous, aux Philippines, nous avons de nouvelles élections présidentielles qui arrivent, en mai 2022. Et une nouvelle fois, l’intégrité des élections va être menacée car l’intégrité des faits l’est.

Voyez-vous déjà des manipulations de l’information à l’approche de l’élection présidentielle aux Philippines ?

Dès 2019, nous avons commencé à enquêter sur les réseaux de désinformation construits pour polir l’image de Ferdinand Marcos [qui tint l’archipel d’une main de fer de 1965 à 1986]. Trente-cinq ans après le mouvement populaire qui est parvenu, en février 1986, à faire tomber le couple Marcos, et à les contraindre à l’exil à Hawaï, voici que leur fils, Bongbong, est candidat à la présidence. C’est une bataille pour les faits qui va être livrée. Ce sera déterminant pour le pays, et accessoirement pour moi, car il y a à mon encontre une flopée de procès lancés par le pouvoir actuel pour des raisons politiques. Toutes ces attaques fonctionnent, elles affectent ma crédibilité et le travail que je fais depuis longtemps. Je dirais que c’est en partie, à 60 %, pour détruire mon image auprès de l’opinion, et à 40 % pour tenter de briser ma détermination.

Quelle a été la réaction de l’administration Duterte à l’annonce de votre prix Nobel ?

Ils ont souligné que j’étais la première Philippine à recevoir le Nobel. Puis ensuite ils sont revenus à leur récit habituel, ils ont rappelé toutes les affaires judiciaires lancées contre moi.

Irez-vous recevoir le prix à Oslo en décembre ?

Je l’espère. Depuis août 2020, j’ai déposé quatre demandes de sortie du pays, sans succès. J’en ai déposé une la semaine dernière, pour aller à Harvard, finir un livre. Donc maintenant, je vais déposer une demande pour Oslo. Croisons les doigts.Lire aussi   Article réservé à nos abonnésChristophe Deloire : après le Prix Nobel, « un New Deal pour le journalisme »

Harold Thibault


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