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Noam Chomsky : Un Green New Deal est vital pour la survie de l’humanité

Noam Chomsky : Un Green New Deal est vital pour la survie de l’humanité
mai 24
04:08 2021
Temps de lecture : 17 minutes

À l’occasion du 51e anniversaire de la Journée de la Terre, Noam Chomsky, universitaire et intellectuel mondialement connu, professeur émérite du Massachusetts Institute of Technology, professeur lauréat de linguistique et également titulaire de la chaire Agnese Nelms Haury dans le cadre du programme Agnese Nelms Haury sur l’environnement et la justice sociale à l’université d’Arizona ; et l’éminent économiste progressiste Robert Pollin, professeur distingué d’économie et co-directeur de l’Institut de recherche en économie politique de l’Université du Massachusetts à Amherst, font état de leurs réflexions sur l’état de la planète Terre dans cette interview exclusive pour Truthout.

Source : Truthout, C.J. Polychroniou

Traduit les lecteurs Les-Crises

Entrée ouest du Capitole des États-Unis, à Washington, le sénateur Ed Markey prend la parole lors d’une conférence de presse organisée pour relancer le Green New Deal, le 20 avril 2021
SARAH SILBIGER / GETTY IMAGES

La Journée de la Terre est célébrée depuis 1970, une époque qui marque le début du mouvement environnemental moderne, alors que les préoccupations étaient principalement axées sur la pollution de l’air et de l’eau. Bien entendu, l’état de l’environnement a radicalement changé depuis lors, et si la politique environnementale a beaucoup évolué aux États-Unis au cours des 50 dernières années, la biodiversité est en grand danger et la crise climatique menace de rendre la planète inhabitable.

À l’occasion du 51e anniversaire de la Journée de la Terre, Noam Chomsky, universitaire et intellectuel mondialement connu, professeur émérite du Massachusetts Institute of Technology, professeur lauréat de linguistique et également titulaire de la chaire Agnese Nelms Haury dans le cadre du programme Agnese Nelms Haury sur l’environnement et la justice sociale à l’université d’Arizona ; et l’éminent économiste progressiste Robert Pollin, professeur distingué d’économie et co-directeur de l’Institut de recherche en économie politique de l’Université du Massachusetts à Amherst, font état de leurs réflexions sur l’état de la planète Terre dans cette interview exclusive pour Truthout.

C.J. Polychroniou : Le thème de la Journée de la Terre 2021, qui a eu lieu pour la première fois en 1970 avec l’émergence d’une conscience environnementale aux États-Unis à la fin des années 1960, est « Restaurer notre Terre ». Noam, comment évaluez-vous le rythme des progrès réalisés pour sauver l’environnement depuis la première Journée de la Terre ?

Noam Chomsky : Il y a certes quelques progrès, mais ils ne sont absolument pas suffisants, en quelque endroit que ce soit. On en voit malheureusement des preuves partout. La spirale du désastre suit son cours inexorable, plus rapidement que ne le fait la prise de conscience générale quant à la gravité de la crise.

Pour choisir, presque au hasard dans la littérature scientifique, un exemple démontrant la trajectoire vers le désastre, une étude parue il y a quelques jours rapporte que « la vie marine est en train de fuir l’équateur pour se réfugier dans des eaux plus froides, ce qui pourrait déclencher une extinction massive », une éventualité aux conséquences potentiellement terribles.

Il est trop facile de documenter le manque de prise de conscience. Une illustration frappante, trop peu remarquée, est le chien qui n’a pas aboyé [référence à Sherlock Holmes prouvant ainsi que le criminel est un habitué des lieux, NdT], les voix qu’on n’a pas entendues. On n’en finit pas de fustiger les agissements de Trump, mais le silence est quasi total sur le pire crime de l’histoire de l’humanité : la course effrénée vers le gouffre de la catastrophe environnementale qu’il a engagée avec la complicité de son parti.

Ils n’ont pu s’empêcher de porter un dernier coup juste avant d’être évincés du pouvoir (de justesse, et peut-être pas pour longtemps). L’acte final, en août 2020, a été d’annuler la dernière des régulations déjà bien trop limitées de l’ère Obama, qui avait échappé au boulet de la démolition, « exonérant de fait les compagnies pétrolières et gazières de la nécessité de détecter et de réparer les fuites de méthane – alors même que de nouvelles recherches montrent que ce puissant gaz à effet de serre s’infiltre dans l’atmosphère en bien plus grande quantité qu’on ne le pensait auparavant … un véritable cadeau pour de nombreuses compagnies pétrolières et gazières en difficulté ». Il est impératif de satisfaire la principale base électorale, la grande finance et le pouvoir des entreprises, et au diable les conséquences.

Tout indique qu’avec la hausse des prix du pétrole, la fracturation va reprendre, épousant la déréglementation de Trump qui permet d’améliorer les marges bénéficiaires, tout en mettant à nouveau le pied sur l’accélérateur pour conduire l’humanité au bord de la falaise. Une contribution édifiante à la crise imminente, même si mineure dans le contexte.

Même si nous savons ce qui doit et peut être fait, le fossé entre la volonté d’entreprendre cette démarche et la gravité de la crise à venir est profond, et il ne reste plus beaucoup de temps pour remédier à cette profonde maladie de la culture intellectuelle et morale contemporaine.

Comme les autres problèmes urgents auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, le réchauffement de la planète ne connaît pas les frontières. L’expression « l’internationalisme ou l’extinction » n’est pas une hyperbole. Des initiatives internationales ont vu le jour, notamment l’accord de Paris de 2015 et ses prolongements. Les objectifs annoncés n’ont pas été atteints. Ils sont également insuffisants et inefficaces. L’objectif de Paris était de parvenir à un traité. Cela a été rendu impossible pour la raison habituelle : le parti républicain. Il n’accepterait jamais un traité, même s’il n’était pas devenu un parti de négationnistes rigides.

Par conséquent, il s’est agi d’un simple accord basé sur le volontariat. Et c’est ce qu’il est resté. Pire encore, dans la poursuite de son objectif de démolir tout ce qui était à portée de main, marque de fabrique de son administration, Trump s’est retiré de l’accord. Sans la participation, voire le leadership, des États-Unis, rien ne se passera. Le président Joe Biden a rejoint de nouveau l’accord. Ce que cela signifie dépendra des efforts des populations.

J’ai utilisé l’expression « n’était pas devenu » pour une raison précise. Le parti républicain n’a pas toujours été résolument engagé dans la destruction de toute vie humaine organisée sur Terre ; je suis désolé de dire la vérité et de ne pas mâcher mes mots. En 2008, John McCain s’est présenté à la présidence sur un programme qui montrait une certaine préoccupation quant à la destruction de l’environnement, et les républicains du Congrès étaient sur une ligne similaire. L’énorme consortium énergétique des frères Koch s’est efforcé pendant des années d’empêcher une telle hérésie, et a rapidement agi pour lui couper l’herbe sous le pied. Sous la houlette de feu David Koch, ils ont mené un coup de force pour maintenir le parti sur la bonne voie. Celui-ci a rapidement succombé, et depuis lors, il ne tolère que de rares déviances.

La renonciation, bien sûr, a un effet majeur sur les options législatives, mais aussi sur la base électorale, et a été amplifiée par la chambre d’écho médiatique à laquelle la plupart se limitent. Le « changement climatique » – euphémisme pour parler de la destruction de toute vie humaine organisée sur la Terre – n’est vraiment pas une préoccupation majeure pour les républicains, pour tout dire elle est a un rang épouvantablement mineur. Dans le dernier sondage Pew [Le Pew Research Center est un centre de recherche américain qui fournit des statistiques et des informations sociales de type démographie, sondage d’opinion, analyse de contenu, NdT], réalisé il y a quelques jours, on a demandé aux personnes interrogées de classer 15 problèmes majeurs. Au sein des républicains, le changement climatique arrive en dernière position, au même rang que le sexisme, loin derrière les problèmes leaders que sont le déficit fédéral et l’immigration illégale. Seulement quatorze pour cent des républicains pensent que la menace la plus grave de l’histoire de l’humanité est un problème majeur (bien que cette préoccupation semble être un peu plus forte chez les plus jeunes, un signe encourageant). Voilà qui doit changer.

Pour ce qui est des autres pays, le tableau varie mais n’est pas très brillant. La Chine présente un bilan mitigé. Bien qu’elle soit loin derrière les États-Unis, l’Australie et le Canada en termes d’émissions par habitant – le chiffre pertinent – elle empoisonne néanmoins la planète à un niveau beaucoup trop élevé et continue de construire des centrales à charbon. La Chine est très en avance sur le reste du monde en ce qui concerne les énergies renouvelables, tant en termes d’échelle que de qualité, et s’est engagée à atteindre le zéro émissions nettes d’ici 2060 – difficile à imaginer au rythme actuel, mais la Chine est connue pour avoir obtenu de bons résultats dans la réalisation des objectifs annoncés. Au Canada, les partis viennent de publier leurs plans actuels : un certain engagement, mais loin d’être suffisant. Sans parler du terrible bilan des sociétés minières canadiennes dans le monde. Quant à l’Europe, son scénario est mitigé.

L’hémisphère sud ne peut pas faire face à la crise tout seul. Lui fournir une aide substantielle est une obligation pour les riches, non seulement par souci de leur propre survie, mais aussi par obligation morale, compte tenu d’une histoire peu reluisante que nous n’avons pas besoin de retracer.

Les riches et les privilégiés peuvent-ils se hisser à ce niveau de moralité ? Peuvent-ils même simplement se soucier de leur propre préservation si cela implique un petit sacrifice maintenant ? Le sort de la société humaine – et de la plus grande partie du reste de la vie sur Terre – dépend de la réponse à cette question. Une réponse qui interviendra sans tarder, ou alors pas du tout.

Bob, en accueillant le sommet de la Journée de la Terre 2021, Biden espère convaincre les plus grands émetteurs de renforcer leurs engagements pour lutter contre la crise climatique. Cependant, la vérité est que la plupart des pays n’atteignent pas les objectifs climatiques de Paris et que la baisse des émissions en 2020 a été principalement due aux divers confinements de la COVID-19 et à la récession économique qui s’en est suivie. Alors, comment passer de la rhétorique à une accélération du processus et, selon vous, quelles actions prioritaires l’administration Biden devrait-elle mettre en œuvre afin d’initier une révolution de l’énergie propre ?

Robert Pollin : Pour ce qui est de passer de la rhétorique à une action plus rapide, il serait intéressant d’être précis quant à ce qui a été accompli avec l’accord de Paris sur le climat de 2015. Noam a décrit l’accord de Paris et ses prolongements comme étant « insuffisants et inefficaces ». Le degré d’insuffisance et d’inefficacité de cet accord est évident si on considère les projections de consommation d’énergie et d’émissions de CO2 générées par l’Agence internationale de l’énergie (AIE), dont la modélisation d’énergie et d’émissions au niveau mondial est le travail le plus détaillé et le plus largement cité dans son genre. Dans la toute dernière édition, celle de 2020, de son World Energy Outlook, l’AIE estime que, si tous les pays signataires de l’accord de Paris respectaient toutes leurs « contributions déterminées au niveau national » (CDN) définies à Paris, les émissions mondiales de CO2 cesseraient complètement de baisser à partir de 2040.

Il est vrai que, selon la modélisation de l’AIE, le niveau des émissions n’augmentera plus d’ici à 2040. Mais ce n’est qu’une maigre consolation, étant donné que, selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), les émissions de CO2 doivent diminuer de 45 % à partir de 2030 et atteindre des émissions nettes zéro d’ici à 2050 pour qu’il y ait au moins une chance raisonnable de stabiliser la température moyenne mondiale à 1,5 degré Celsius au-dessus des niveaux préindustriels. En d’autres termes, hormis la rhétorique et les séances de photos, l’accord de Paris n’apporte pratiquement rien si nous voulons sérieusement atteindre les objectifs de réduction des émissions fixées par le GIEC.

Le « Plan pour l’emploi américain » que l’administration Biden a présenté à la fin du mois de mars accorde une attention sérieuse à bon nombre des principaux domaines dans lesquels des mesures spectaculaires doivent être prises immédiatement. Il définit une série de mesures visant à faire évoluer l’économie américaine sur la voie de la stabilisation du climat, notamment des investissements à grande échelle dans des mesures d’efficacité énergétique, telles que la modernisation des bâtiments et le développement des transports publics, ainsi que des investissements visant à accroître considérablement l’offre de sources d’énergie propres afin de remplacer notre système énergétique actuel, dominé par les combustibles fossiles. La combustion du pétrole, du charbon et du gaz naturel pour produire de l’énergie est aujourd’hui responsable d’environ 70 % des émissions totales de CO2 dans le monde.

La proposition Biden met également l’accent sur la possibilité de créer des emplois de qualité et de développer l’organisation syndicale grâce à ces investissements dans l’efficacité énergétique et les énergies propres. Elle reconnaît également la nécessité d’une transition équitable pour les travailleurs et les communautés qui dépendent actuellement de l’industrie des combustibles fossiles. Ce sont là des mesures importantes et positives. Elles sont le résultat d’années de mobilisation acharnée et efficace de nombreux syndicats et organisations environnementales, tels que le Green New Deal Network et le Labor Network for Sustainability.

J’ai par ailleurs de sérieuses inquiétudes quant à la proposition Biden. La première concerne la trop faible ampleur des dépenses. Et ce, malgré le matraquage permanent d’articles de presse affirmant que les niveaux de dépenses sont astronomiques. Pendant la campagne présidentielle, la proposition de Biden « Build Back Better » (Reconstruire mieux) était budgétée à 2 000 milliards de dollars sur quatre ans, soit 500 milliards de dollars par an. Sa proposition actuelle est de 2 300 milliards de dollars sur huit ans, soit un peu moins de 300 milliards de dollars par an. Ainsi, pour chaque année, la proposition actuelle de Biden est déjà inférieure de 40 % à ce qu’il avait proposé en tant que candidat.

Ce programme complet prévoit également de nombreux domaines d’investissement autres que ceux liés à la crise climatique, tels que les dépenses d’infrastructure traditionnelles pour les routes, les ponts et les systèmes d’eau ; l’extension de l’accès au haut débit ; et le soutien à l’économie du soin, y compris en ce qui concerne les enfants et les personnes âgées. Bon nombre de ces autres mesures sont tout à fait louables. Mais nous devons reconnaître qu’elles ne contribueront pas à réduire les émissions. Une évaluation généreuse du plan Biden me conduit à penser que 30 % des dépenses contribueront réellement à réduire les émissions. Nous en sommes maintenant à un budget annuel total de peut-être 100 milliards de dollars. Cela équivaut à 0,5 % du PIB américain actuel.

On peut très bien imaginer que ce niveau de dépenses fédérales soit à peine suffisant. Mais cela serait encore possible, mais uniquement si les gouvernements des États et les collectivités locales, et plus encore les investisseurs privés – y compris les petites coopératives et les entreprises communautaires – consacrent des ressources importantes aux investissements dans les énergies propres. Selon mes propres estimations, les États-Unis devront dépenser au total quelques 600 milliards de dollars par an jusqu’en 2050 pour créer une économie à émissions zéro. Cela équivaut à près de 3 % du PIB américain par an.

Mais le secteur privé ne fournira pas les 400 à 500 milliards de dollars supplémentaires par an à moins d’y être contraint. Cela impliquera, par exemple, des réglementations strictes exigeant la sortie des combustibles fossiles comme sources d’énergie. On pourrait ainsi exiger des compagnies d’électricité qu’elles réduisent leur consommation de charbon, de gaz naturel et de pétrole de, disons, 5 % par an. Leurs PDG seraient alors [tenus responsables] s’ils ne respectent pas cette exigence.

Dans le même temps, la Réserve fédérale peut facilement avoir un effet levier sur les programmes de dépenses fédérales en établissant des programmes d’achat d’obligations vertes à grande échelle, par exemple de l’ordre de 300 milliards de dollars par an pour financer les investissements en énergies propres des gouvernements tant des États que des collectivités locales, mais aussi ceux des investisseurs privés. À l’heure actuelle, un nombre important de programmes d’obligations vertes existent déjà au niveau des États et des collectivités locales, notamment par le biais de banques vertes [institution financière, généralement publique, qui utilise des techniques de financement innovantes et des outils de développement de marché en partenariat avec le secteur privé pour accélérer le déploiement de technologies d’énergie propre, NdT]. Tous ces programmes sont appréciables, mais ils fonctionnent à trop petite échelle par rapport aux besoins.

Au-delà de tout cela, ceux d’entre nous qui vivent dans des pays à hauts revenus doivent s’engager à payer la plupart des transformations en matière d’énergie propre dans les pays à faibles revenus. Il faut reconnaître qu’il s’agit là d’une exigence éthique minimale, car les pays à haut revenu sont pratiquement entièrement responsables de la crise climatique. En outre, même si nous ne nous soucions pas de ces questions éthiques, il est évident que, si les pays à faible revenu ne se convertissent pas eux aussi aux énergies propres, il n’y aura aucun moyen de parvenir à une économie mondiale sans émissions, et donc aucune solution à la crise climatique, que ce soit aux États-Unis, en Europe ou ailleurs. Jusqu’à présent, la proposition de Biden ne fait aucune mention d’un éventuel soutien des programmes en faveur du climat dans les économies en développement. Il faut que tout cela change.

Noam, lorsqu’on se penche sur les réactions face aux progrès réalisés en matière d’environnement au cours des 50 dernières années, on observe un schéma assez convenu, à savoir que la droite attribue pratiquement tout le mérite aux hommes d’affaires et au capitalisme, tandis que la gauche en attribue le mérite aux militants écologistes, et affirme que le seul espoir d’un avenir plus vert passe par le rejet de la logique capitaliste. Le capitalisme sauve-t-il ou tue-t-il la planète ?

Chomsky : C’est presque un truisme de dire que « la logique capitaliste va tuer la planète ». C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles le monde des affaires a toujours rejeté les doctrines suicidaires pieusement prêchées. Le monde des affaires exige plutôt qu’un État puissant, sous son contrôle, intervienne constamment pour protéger le pouvoir privé des ravages d’un marché sans contrainte et pour soutenir le système de subventions publiques et de profits privés qui a été la pierre angulaire de l’économie depuis les premiers jours du capitalisme industriel d’État…

La seule façon de répondre à la question posée est de prendre des exemples. Choisissons un exemple central : un Green New Deal. Sous une forme ou une autre, un tel programme est essentiel à la survie. Il y a quelques années, l’idée en était ignorée ou ridiculisée. Aujourd’hui au moins, elle figure à l’ordre du jour législatif. Comment la transition s’est-elle opérée ? Dans une large mesure, grâce à un activisme de grande envergure prenant de nombreuses formes, dont le point culminant a été l’occupation des bureaux du Congrès par les militants du Sunrise Movement. Ils ont reçu le soutien de représentants portés au pouvoir par la vague d’activisme populaire incarnée par Bernie Sanders, notamment la représentante Alexandria Ocasio-Cortez, rejointe par le sénateur chevronné Ed Markey, qui s’intéresse depuis longtemps aux questions environnementales.

Le chemin est long entre l’ordre du jour législatif et la mise en œuvre effective, mais nous pouvons être sûrs qu’un militantisme assidu et déterminé sera un facteur essentiel pour faire avancer le projet ; concrètement, pour faire pression sur le programme de Biden, qui est lui-même le fruit d’un militantisme constant, afin qu’il adopte les mesures politiques nécessaires pour atteindre des objectifs tels que des émissions nettes zéro d’ici le milieu du siècle. Cet exemple n’est pas nouveau. Il est, en fait, la norme.

Les protestations de la droite ne sont cependant pas sans fondement. Accompagné d’une structure d’avantages et de menaces adéquate, le capital privé, motivé par le profit et les parts de marché, peut être associé à la poursuite de l’objectif qu’est la survie de l’espèce. Cela couvre des éventualités allant des incitations à investir dans l’énergie solaire jusqu’à l’imposition de ce que le secteur privé appelle les « risques pour la réputation », terme policé pour désigner la crainte que les paysans n’arrivent avec des fourches.

Il y a un impact. Nous le voyons dans la ferveur actuelle pour l’investissement ESG (facteurs environnementaux et sociaux dans le gouvernement d’entreprise) – tout cela, bien sûr, au service des profits. Nous le voyons également dans les engagements solennels des dirigeants d’entreprises et des groupes d’entreprises promettant d’inverser leur parcours égoïste de ces dernières années et de devenir des citoyens responsables et dévoués au bien commun – de devenir ce que l’on appelait autrefois, dans une phase antérieure de cette prestation récurrente, des « entreprises ayant une conscience » – ce qui peut, à l’occasion, comporter un élément de sincérité, bien que toujours soumis à des contraintes institutionnelles.

De tels impacts, dus à l’activisme populaire ne doivent pas être écartés – tout en étant toujours considérés avec la prudence nécessaire. Ils peuvent inciter la recherche du profit privé à s’orienter dans une direction constructive, mais bien trop lentement, et seulement de manière limitée. Qu’on le veuille ou non, il n’y a plus d’alternative aux projets gouvernementaux à grande échelle. La référence au New Deal n’est pas déplacée.

Quelle qu’en soit la source, le résultat devrait être salué. Que « plus de 300 chefs d’entreprise demandent à l’administration Biden de presque doubler les objectifs de réduction des émissions fixés par l’administration Obama », y compris des grands noms comme Google, McDonalds, Walmart ne doit pas être considéré comme négligeable.

Le choix n’est pas entre l’activisme populaire ou les décisions managériales, il faut les deux. Cependant, une réflexion sommaire sur les échelles de temps, et sur l’urgence de la crise, suffit à démontrer que les problèmes critiques doivent être abordés dans le cadre général des institutions capitalistes étatiques existantes. Celles-ci peuvent et doivent être radicalement transformées. Au minimum, des mesures sérieuses devraient être entreprises pour échapper à l’emprise du capital financier prédateur et à la rentiarisation de l’économie qui nuit à un équilibre sain de croissance/décroissance : croissance dans ce qui est nécessaire, comme les énergies renouvelables, les transports de masse efficaces, l’éducation, la santé, la recherche et le développement, et bien plus encore ; décroissance là où elle est impérative, comme dans la production de combustibles fossiles. Mais globalement, un changement social substantiel, aussi important soit-il pour une survie décente, est un projet à long terme.

Bob, certaines études semblent indiquer que la crise climatique ne sera pas stoppée même si nous réduisions à zéro les émissions de gaz à effet de serre. Je suis donc obligé de vous demander ceci : La crise climatique est-elle une course que nous pouvons réellement gagner ?

Pollin : Je ne suis pas climatologue, donc je ne suis pas qualifié pour répondre à la question au tout premier niveau, le plus critique, de la science climatique elle-même. Mais je peux au moins commenter certains points connexes.

Tout d’abord, nous savons ce que le GIEC a précisé quant à ce qui est nécessaire pour avoir une chance raisonnable de stabiliser le climat – c’est-à-dire, et c’est la première chose à faire, réduire les émissions mondiales de CO2 de 45 % à partir de 2030 et atteindre des émissions nettes zéro d’ici 2050 afin de stabiliser la température moyenne mondiale à 1,5 degré Celsius au-dessus des niveaux préindustriels. Où en sommes-nous par rapport à ces objectifs ? La réponse la plus juste est que, à ce jour, le bilan est lamentable.

J’ajouterais ici une série d’observations supplémentaires par rapport à ce que nous avons déjà décrit. Les climatologues connaissent le phénomène du réchauffement climatique depuis la fin du XIXe siècle. Mais, en tant que tendance constante, la température moyenne de la planète n’a commencé à dépasser le niveau préindustriel qu’à la fin des années 1970. Au milieu des années 1990, la température moyenne était de 0,5 degré Celsius supérieure à celle du niveau préindustriel. En 2020, nous serons à presque 1 degré au-dessus du niveau préindustriel. Si nous suivons la tendance des 20 dernières années, nous dépasserons donc le seuil de 1,5 degré d’ici environ 2040.

Que va-t-il se passer si nous dépassons réellement le seuil de 1,5 degré ? Je ne prétends pas être un expert en la matière, et je pense qu’il est juste de dire que personne ne le sait avec certitude. Mais nous savons au moins que les tendances que nous observons déjà à notre niveau actuel de réchauffement ne feront que s’intensifier. Ainsi, le rapport provisoire 2020 de l’Organisation météorologique mondiale, intitulé État du climat mondial, constate que :

« De fortes pluies et de graves inondations se sont produites sur de larges territoires de l’Afrique et de l’Asie en 2020. De fortes pluies et des inondations ont touché une grande partie du Sahel, de la grande Corne de l’Afrique, du sous-continent indien et des régions voisines, de la Chine, de la Corée et du Japon, et de certaines parties de l’Asie du Sud-Est à différents moments de l’année. Une grave sécheresse a touché de nombreuses régions de l’intérieur de l’Amérique du Sud en 2020, les zones les plus touchées étant le nord de l’Argentine, le Paraguay et les zones frontalières occidentales du Brésil… Les événements climatiques et météorologiques ont déclenché d’importants mouvements de population et ont gravement affecté les personnes vulnérables en migration, notamment dans la région du Pacifique et en Amérique centrale ».

Nous savons également que les personnes et les pays pauvres ont déjà assumé la majeure partie des coûts de la crise climatique, et que c’est le scénario qui va se poursuivre à mesure que les températures moyennes mondiales augmenteront. Comme l’a écrit l’économiste James Boyce, les pauvres « ont moins de moyens pour investir dans des climatiseurs, des digues et autres moyens pour s’adapter. Ils vivent au plus près des seuils […] et les endroits qui, selon les modèles climatiques, seront les plus durement touchés par le réchauffement de la planète – notamment les régions de l’Afrique subsaharienne sujettes à la sécheresse et l’Asie du Sud et du Sud-Est vulnérable aux typhons – abritent la plupart des personnes les plus pauvres au monde. »

Par conséquent, il semble manifeste que nous nous trouvons aujourd’hui dans l’obligation d’agir en partant du principe que la crise climatique est une course que nous pouvons encore gagner, même si nous ne savons pas avec certitude si c’est vrai. Mais en outre, il est important de reconnaître que la promotion d’un New Deal vert mondial est une proposition fondamentalement gagnante, tant qu’elle intègre un soutien généreux à la transition pour les travailleurs et les communautés dépendants des combustibles fossiles. En effet, la transformation mondiale vers l’énergie propre sera une source majeure de création d’emplois dans toutes les régions du monde et constituera de plus une voie viable vers une économie mondiale à zéro émission. Elle améliorera également de manière significative la santé publique en réduisant la pollution atmosphérique, diminuera les coûts énergétiques de manière globale et créera, pour la première fois, des chances pour fournir de l’électricité aux zones rurales des pays à faible revenu.

Tous ces impacts contribueront également à briser l’emprise que le néolibéralisme maintient sur l’économie mondiale depuis ces 40 dernières années. Si finalement nous construisons un système d’énergie propre viable grâce à un Green New Deal mondial, alors nous réussirons aussi à faire progresser la démocratie et les principes d’égalité.

Cette interview a été légèrement remaniée pour des raisons de longueur et de lisibilité.

C.J. Polychroniou est économiste politique/scientifique politique, il a enseigné et travaillé dans de nombreuses universités et centres de recherche en Europe et aux États-Unis. Actuellement, ses principaux centres de recherche portent sur l’intégration économique européenne, la mondialisation, le changement climatique, l’économie politique des États-Unis et la déconstruction du projet politico-économique du néolibéralisme. Il contribue régulièrement à Truthout et est membre du Public Intellectual Project de Truthout. Il a publié de nombreux livres et ses articles sont parus dans divers revues, magazines, journaux et sites d’information populaire. Nombre de ses publications ont été traduites en plusieurs langues étrangères, notamment en arabe, croate, espagnol, français, grec, italien, néerlandais, portugais, russe et turc. Ses livres les plus récents sont L’optimisme contre le désespoir : Entretiens avec C.J. Polychroniou (Futur proche)

(Optimism Over Despair : Noam Chomsky On Capitalism, Empire, and Social Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiés à l’origine sur Truthout et rassemblés par Haymarket Books ); Climate Crisis and the Global Green New Deal : The Political Economy of Saving the Planet (avec Noam Chomsky et Robert Pollin comme principaux auteurs) ; et The Precipice : Neoliberalism, the Pandemic, and the Urgent Need for Radical Change, une anthologie d’entretiens avec Chomsky publiée à l’origine sur Truthout et rassemblée par Haymarket Books (publication prévue en juin 2021).

Source : Truthout, C.J. Polychroniou – 22-04-2021

Traduit les lecteurs Les-CrisesP


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