La démonstration est séduisante : de petites îles de quelques dizaines de milliers d’habitants sont devenues des acteurs majeurs de la finance mondiale. Pourquoi la Martinique ne pourrait-elle pas suivre une trajectoire comparable grâce à une zone franche ?
Le raisonnement paraît logique. Il est pourtant largement incomplet.
Le premier biais consiste à comparer des territoires qui n’évoluent pas dans le même cadre institutionnel. Les Îles Caïmans, les Îles Vierges britanniques ou les Bermudes disposent d’une autonomie fiscale et réglementaire très large. Elles peuvent définir leur propre droit des sociétés, leur régime fiscal, leurs règles prudentielles, leur politique d’immigration économique ou leurs procédures administratives. C’est précisément cette liberté de décision qui constitue leur principal avantage comparatif.
La Martinique, en revanche, est un département et une région de la République française, intégré au marché intérieur européen.
Son droit fiscal relève essentiellement du Parlement français, tandis que de nombreuses règles économiques découlent directement du droit européen. Elle ne dispose donc pas des leviers qui ont permis à ces territoires de construire leur modèle économique.
Le deuxième biais est de croire que la fiscalité constitue, à elle seule, un moteur de développement.
Les grands centres financiers offshore reposent aussi sur un écosystème extrêmement spécialisé : cabinets d’avocats internationaux, banques d’affaires, sociétés de gestion, autorités de régulation reconnues, tribunaux spécialisés et réseaux mondiaux d’investisseurs. Cet environnement ne se décrète pas.
Le troisième biais consiste à oublier la réalité économique martiniquaise.
Recul démographique, vieillissement, marché intérieur étroit, dépendance aux importations, déficit commercial structurel et appareil productif insuffisamment diversifié. Une zone franche, même ambitieuse, ne ferait pas disparaître ces contraintes.
L’expérience internationale montre que les zones franches ne sont efficaces que lorsqu’elles s’inscrivent dans une stratégie globale de développement. À défaut, leurs effets restent souvent limités tandis que leur coût fiscal peut être élevé.
La véritable question est donc moins celle de la zone franche que celle de la stratégie de développement : quels secteurs développer, quelles compétences former, comment mobiliser l’épargne locale, comment attirer les investisseurs et comment créer davantage de valeur ajoutée sur le territoire ?
Enfin, l’appartenance de la Martinique à la France et à l’Union européenne constitue également un avantage : sécurité juridique, monnaie stable, accès au marché européen, financements publics et protection sociale. Le défi consiste à transformer ces atouts en leviers de compétitivité.
Le débat sur la zone franche est légitime. Mais il ne peut être dissocié du cadre politique et institutionnel de la Martinique.
L’enjeu n’est pas d’imiter les centres offshore, mais de construire un modèle original, adapté au statut de la Martinique, fondé sur l’innovation, les filières d’excellence, l’ouverture régionale, la mobilisation du capital local et l’utilisation optimale des marges d’adaptation déjà offertes par le droit français et européen.
Gérard Dorwling-Carter





