Une question est apparue à l’occasion d’une intervention d’Eddie Marajo dans l’émission À Contretemps, sur Zitata TV : au-delà du débat traditionnel entre partisans et adversaires de l’autonomie, la véritable interrogation porte peut-être désormais sur la méthode choisie pour y parvenir. Fallait-il engager avec l’État une négociation sur l’évolution institutionnelle de la Martinique avant de demander aux Martiniquais s’ils souhaitaient emprunter cette voie ? Ou faut-il, comme le prévoit la démarche engagée, négocier d’abord le contenu d’une évolution possible, puis consulter la population sur un projet suffisamment précis pour qu’elle puisse se prononcer en connaissance de cause ? Derrière cette différence de calendrier se pose une question essentielle de légitimité démocratique.
Sur la question de l’autonomie, Serge Letchimy n’a jamais caché son objectif.
Il l’a répété à de nombreuses reprises : il avait promis à Aimé Césaire de « mettre la Martinique sur la route de l’autonomie ». De ce point de vue, il peut considérer aujourd’hui avoir tenu sa promesse. Avec l’accord-cadre conclu avec l’État, la Martinique est effectivement engagée dans un processus susceptible de modifier profondément l’organisation de ses pouvoirs.
Mais mettre la Martinique « sur la route de l’autonomie » n’est pas une décision sans conséquence.
Et surtout, un objectif politique porté avec constance par un responsable ne devient pas, par définition, l’objectif de toute une population. C’est précisément là que commence le débat démocratique.
De quoi parle-t-on concrètement ?
Il s’agit de permettre à la Martinique d’exercer elle-même des compétences ou des pouvoirs aujourd’hui détenus par l’État. La régulation économique est concernée, mais également, selon l’issue des négociations, certains domaines touchant à la fiscalité, à la santé, à l’éducation ou à d’autres politiques publiques.
L’accord-cadre ouvre ainsi un champ de négociation beaucoup plus large que les seules habilitations dont dispose aujourd’hui la Collectivité territoriale de Martinique dans le cadre de l’article 73.
Il faut donc appeler les choses par leur nom conclut Eddie Marajo:
derrière la négociation qui s’engage se dessinent les contours d’un statut particulier pour la Martinique, dont le contenu précis reste à construire.
C’est là toute l’importance de la séquence qui commence. Les différents acteurs désignés dans l’accord vont négocier avec l’État la répartition future des pouvoirs entre Paris et la Martinique. Autrement dit, on ne discute plus seulement de quelques adaptations ponctuelles des lois nationales. On s’interroge sur la capacité de la Martinique à définir elle-même davantage de règles applicables sur son territoire.
Mais cette évolution rencontre nécessairement la question constitutionnelle.
La Martinique relève aujourd’hui de l’article 73 de la Constitution et une modification substantielle de son organisation institutionnelle ne peut pas être décidée comme une simple réforme administrative. Selon la nature exacte du statut finalement envisagé, des procédures constitutionnelles précises devront être respectées et la consultation des électeurs martiniquais constitue un passage essentiel dès lors qu’il s’agit de changer de régime institutionnel.
Dès lors, le véritable débat n’est peut-être pas de savoir s’il faut être, par principe, pour ou contre l’autonomie. Il se situe en amont : à quel moment les Martiniquais doivent-ils intervenir dans la définition de leur avenir institutionnel ?
La méthode actuellement retenue consiste, pour l’essentiel, à négocier d’abord afin de déterminer le contenu du projet, puis à soumettre le résultat à la population lorsque le cadre juridique l’exigera.
Mais une autre méthode était possible : demander d’abord aux Martiniquais s’ils souhaitaient effectivement engager leur territoire dans cette direction et, en cas de réponse positive, négocier ensuite avec l’État sur la base de ce mandat populaire.
La différence est considérable. Dans le premier cas, les responsables politiques négocient un projet qu’ils présenteront ensuite aux électeurs. Dans le second, les électeurs donnent préalablement mandat à leurs représentants pour négocier.
Une unanimité qu’il faut correctement interpréter
Il faut cependant revenir à la genèse du processus actuel, car celui-ci n’est pas né de la seule volonté du président du Conseil exécutif. Une étape politique décisive a été franchie lors du Congrès des élus de Martinique des 8 et 9 octobre 2025. Les élus y ont adopté à l’unanimité une orientation visant à obtenir un pouvoir normatif propre permettant à la Martinique d’adapter davantage les règles nationales à ses réalités et, dans certains domaines, de définir elle-même les normes applicables sur son territoire. Cette démarche a ensuite nourri les discussions avec l’État et conduit à l’accord-cadre du 1er juillet 2026.
Cette unanimité mérite toutefois d’être expliquée.
Elle ne signifie pas nécessairement que tous les élus martiniquais se sont convertis à une même conception de l’autonomie, encore moins qu’ils se sont accordés par avance sur un statut institutionnel définitif. Des sensibilités politiques très différentes pouvaient se retrouver sur un constat commun : le cadre actuel ne permet pas toujours de répondre suffisamment vite et efficacement aux particularités économiques, sociales et territoriales de la Martinique.
On pouvait donc voter pour davantage de capacité normative sans pour autant adhérer à toutes les conséquences institutionnelles susceptibles d’en découler.
L’unanimité portait d’abord sur la nécessité d’obtenir des moyens d’action supplémentaires et d’ouvrir une négociation avec l’État. Elle ne saurait être automatiquement interprétée comme l’approbation unanime d’un modèle d’autonomie dont, précisément, le contenu reste à négocier.
C’est cette distinction qui devient aujourd’hui essentielle. L’unanimité des élus a donné une force politique considérable à l’ouverture du processus ; elle ne peut cependant se substituer à l’expression de la population sur le statut qui pourrait en résulter.
Nous revenons ainsi à la question posée au départ par le débat dans À Contretemps.
Fallait-il consulter les Martiniquais avant d’ouvrir la négociation, afin que les négociateurs disposent d’un mandat populaire préalable ? Ou est-il préférable de négocier d’abord pour que les citoyens puissent ensuite choisir entre des propositions concrètes plutôt que de se prononcer sur le mot, nécessairement imprécis, d’« autonomie » ?
La question est loin d’être secondaire.
Car au terme de cette séquence, il ne s’agira plus seulement de savoir si la Martinique souhaite disposer de davantage de pouvoirs. Il faudra savoir quels pouvoirs, dans quels domaines, avec quelles ressources, sous quel contrôle démocratique et dans quelles relations avec l’État.





