Un système qui profite à tous mais ne satisfait personne n’est pas seulement un problème économique. C’est une configuration morale ancienne, que les traditions philosophiques et religieuses ont nommée bien avant les économistes : celle où le mal collectif est produit par des intérêts individuellement légitimes, et où il n’y a donc personne à qui parler.
Le péché sans pécheur
Décrivons d’abord ce qui est en cause. Le modèle martiniquais repose sur la dépense publique, les transferts de l’État et la protection sociale. Il assure un niveau de vie sans équivalent dans la Caraïbe. L’agent public y gagne la sécurité de l’emploi, le professionnel libéral une clientèle solvable, le commerçant une consommation alimentée par les salaires et les pensions, le retraité une protection réelle, l’association un financement, le ménage pauvre une ressource vitale. Nul n’a tort de se satisfaire de sa position. Et la somme de ces raisons individuellement recevables donne une société qui ne veut – ou ne peut – se réformer.
Cette configuration a un nom.
La doctrine sociale catholique parle de « structures de péché » : des dispositifs qui produisent collectivement un mal que personne n’a voulu, et qui survivent parce qu’ils rémunèrent, à chaque étage, la passivité qu’ils exigent.
Hannah Arendt disait la même chose sans théologie, en appelant cela le gouvernement de personne – et en observant que c’est la forme de domination la plus difficile à combattre, précisément parce qu’il n’y a pas d’interlocuteur.
Ce n’est pas un système que quelqu’un défend. C’est un système que personne n’a de raison d’attaquer. La différence est décisive : elle explique l’immobilité sans supposer de complot.
Mais l’analyse morale ne peut pas s’arrêter à ce constat de symétrie, car la symétrie est fausse.
Tirer d’un système une rente et en tirer une survie ne sont pas la même chose. Le commerçant qui capte une consommation dopée par les transferts et l’allocataire du RSA occupent, dans la même structure, deux positions moralement incomparables. Le premier est partie prenante ; le second est destinataire. L’équilibre est présenté comme universel ; il est en réalité un compromis entre ceux qui possèdent, dans lequel les trente pour cent de la population sous le seuil de pauvreté sont inclus comme bénéficiaires et non comme négociateurs.
La responsabilité, autrement dit, n’est pas répartie également. Elle croît avec la capacité de transformer la structure. Elle est maximale chez ceux qui ont, simultanément, le pouvoir d’agir sur elle et l’intérêt à ce qu’elle dure.
Ce qui manque n’est pas le revenu, c’est l’œuvre
On dit volontiers que le territoire manque de création de richesse. C’est vrai, et c’est insuffisant. Un système qui distribue du revenu sans distribuer de travail échoue sur quelque chose que l’argent ne remplace jamais.
Aristote le formulait sans recours à la religion : le bonheur est une activité, non une réception ; on ne peut pas être heureux passivement. La Genèse le dit autrement, en plaçant l’homme dans le jardin pour le cultiver et le garder – le travail comme participation à la création, bien avant d’être une peine. Les deux traditions convergent sur un point que nos politiques publiques ignorent : la dignité ne se transfère pas. Elle s’exerce.
En Martinique, cette dignité a longtemps eu une adresse précise. Le jardin créole, la parcelle vivrière, le lakou : non pas des reliques folkloriques, mais le lieu où un peuple sorti de la plantation reprenait un rapport productif à sa terre. La disparition de ce rapport n’est pas seulement une perte agricole. C’est ce que Glissant nommait la dépossession – un peuple séparé de ce qu’il fait, et qui compense par la parole, par la revendication, par le commentaire, ce qu’il ne produit plus.
Un peuple qui parle beaucoup de son avenir et en fabrique peu n’est pas bavard. Il est empêché.
Le nom spirituel du malaise : « Profite à tous, mais ne satisfait pleinement personne. »
Cette formule décrit un état que la tradition monastique connaît sous le nom d’acédie. Non pas la paresse — le paresseux ne veut pas travailler, l’acédique voudrait vouloir. Évagre le Pontique en fait le démon de midi : celui qui frappe non pas dans la privation, mais dans l’installation ; non pas quand tout manque, mais quand rien ne manque assez pour donner un but.
C’est le diagnostic le plus juste des éruptions sociales périodiques que nous subissons à la Martinique
Elles ne réclament pas la fin de la solidarité : personne, dans les mouvements sur la vie chère, n’a demandé la suppression des transferts. Elles réclament un objet. Elles sont le symptôme d’une société à laquelle on a donné de quoi vivre sans lui donner de quoi faire.
L’image biblique qui porte le plus loin est celle de la manne.
Elle tombe chaque jour, elle nourrit réellement, elle ne se stocke pas – et elle produit une génération qui murmure et regrette l’Égypte. Le récit précise que la manne cesse le jour où le peuple mange le produit de la terre. Le passage de recevoir à produire n’y figure pas comme un progrès économique : il figure comme la condition même de l’entrée. Tant que la nourriture tombe du ciel, on est encore dans le désert, même bien nourri.
Une réserve capitale.
Rien de ce qui précède n’autorise à faire de la dépendance une faute morale des dépendants. Ce glissement est constant dans certains discours hexagonaux sur l’outre-mer, et il est indigne.
La départementalisation de 1946 fut une revendication d’égalité, portée par Césaire, et elle a tenu une partie de ses promesses : espérance de vie, scolarisation, accès aux soins.
Reprocher à un Martiniquais de vivre selon les règles d’un système qu’il n’a pas conçu, et qui prolonge sous forme de transferts la relation ouverte par la plantation, serait une double injustice – celle de la dépendance, puis celle de la culpabilisation. Le récipiendaire d’une aide sociale n’est pas responsable de l’économie qui rend cette aide indispensable.
Le jugement moral porte donc ailleurs, et il porte précisément.
Il ne vise pas ceux qui reçoivent, mais ceux qui, en position de transformer la structure, ont intérêt à ce qu’elle dure : les détenteurs de rentes de rente, les organisations qui vivent du dispositif plus que de son résultat, les responsables politiques pour qui la gestion de la dépendance est plus rentable électoralement que sa réduction. C’est la seule ligne où le propos peut devenir accusatoire sans devenir injuste.
Aussi, la question martiniquaise n’est donc pas de savoir si la solidarité doit être maintenue. Elle doit l’être, et sa remise en cause viendra assez tôt de l’extérieur pour qu’on ne s’en charge pas soi-même. Elle est de savoir si un peuple peut rester longtemps sujet de son histoire tout en étant objet de sa propre subsistance.
Ce que le modèle actuel ne produit pas, ce n’est pas de la richesse : c’est de l’agir. Et l’agir n’est pas un supplément d’âme qu’on ajouterait au développement une fois les comptes équilibrés. Il en est la condition.
Une société qui reçoit tout et ne fait rien finit par ne plus savoir ce qu’elle veut – et c’est exactement ce que nos crises répètent, à intervalles réguliers, dans un mode et une langue que nous refusons d’entendre.





