La société antillaise se trouve à un moment charnière de son histoire politique, économique et intellectuelle. Les catégories de pensée qui ont longtemps structuré le débat public sur l’autonomie n’ont malheureusement pas permis de comprendre pleinement le fonctionnement de l’économie ni de construire une doctrine contemporaine de la responsabilité locale. Leur permanence dans le débat ne garantit plus leur pertinence pour penser les transformations à venir.
Au-delà de l’autonomie fiscale
Croire que la maîtrise locale de la fiscalité et l’octroi d’un nouveau pouvoir normatif suffiraient à provoquer le développement économique constitue une profonde erreur d’analyse. Le nœud gordien du développement se situe aussi dans le secteur bancaire et financier. Le mal-développement antillais réside en partie dans la disparition des banques locales et des sociétés de développement telles que la SODEGA, la SODEM ou la SODERAG.
Les banques proprement antillaises, comme la Banque des Antilles françaises ou le Crédit Martiniquais, ont été absorbées par de grands groupes bancaires nationaux. Les sociétés financières de développement régional ont, quant à elles, été fermées par les pouvoirs publics. Désormais, les dossiers de crédit importants ou atypiques sont souvent arbitrés par des comités de risques situés à Paris. Ces instances appliquent des grilles standardisées sans toujours connaître les spécificités économiques, le tissu entrepreneurial ou la saisonnalité propres aux Antilles.
Les critères d’octroi du crédit, conçus pour une économie hexagonale vaste, diversifiée et industrialisée, se heurtent ainsi à la réalité d’économies insulaires de petite taille, dépendantes des importations et dont les entreprises accèdent difficilement aux marchés financiers.
Le véritable enjeu des prochaines années pourrait donc être moins de prolonger indéfiniment les controverses sur l’autonomie héritées du XXe siècle que d’engager un travail de déconstruction intellectuelle redonnant à la raison, à l’analyse et à la connaissance leur juste place.
Déconstruire les anciennes grilles de lecture
Déconstruire ne signifie pas effacer l’histoire économique et sociale de la période coloniale, mais comprendre les mécanismes actuels du financement du développement. La déconstruction, au sens philosophique notamment donné par Jacques Derrida, consiste à interroger les mots, les concepts et les présupposés progressivement imposés comme des évidences, afin d’en révéler les ambiguïtés, les contradictions et les non-dits. Appliquée au débat antillais, cette démarche permettrait de distinguer ce qui appartient à l’histoire coloniale de ce qui demeure réellement opérant pour préparer l’avenir.
Penser le monde qui vient
Le monde dans lequel vivront les nouvelles générations antillaises n’est déjà plus celui qui a produit les grandes doctrines politiques et identitaires du siècle dernier. La mondialisation se transforme, les rapports de puissance se recomposent, les migrations prennent de nouvelles dimensions et les États réinvestissent leurs intérêts stratégiques.
Pour la Guadeloupe et la Martinique, situées au cœur d’un espace où se croisent les intérêts américains, européens, latino-américains et caribéens, cette nouvelle donne impose de regarder autrement le développement. L’économie ne peut plus être analysée seulement à travers le prisme de la relation historique entre colonisateur et colonisé. Elle doit intégrer les rapports de puissance, les enjeux énergétiques, les ressources, la démographie, la sécurité, les nouvelles routes commerciales et la compétition technologique.
Cette recomposition intervient au moment où s’annonce une transformation économique et sociale encore plus profonde : celle de l’intelligence artificielle, de la robotisation, de la transition énergétique et de la révolution numérique. La prochaine génération antillaise affrontera des bouleversements technologiques, mais aussi anthropologiques. Le travail, l’emploi, l’éducation, la production, les entreprises, les services publics et les rapports entre l’individu et la connaissance seront profondément transformés.
La prospective comme méthode
Dans ce nouveau monde, la question essentielle ne sera plus seulement de savoir comment interpréter les errements du passé, mais comment élaborer une vision prospective. Pour sortir des oppositions idéologiques anciennes, il faudra apprendre à utiliser davantage cette méthode encore trop peu mobilisée dans le débat antillais.
La prospective ne consiste ni à prédire l’avenir ni à décréter ce que devra être la société de demain. Elle cherche à observer les transformations déjà à l’œuvre, à en mesurer les conséquences possibles et à confronter les anciennes représentations aux réalités nouvelles. Elle possède une vertu particulière : elle permet de déconstruire les idées reçues sans nécessairement les affronter brutalement. En déplaçant le regard du passé vers les futurs possibles, elle conduit chacun à constater que certaines certitudes d’hier ne suffisent plus à comprendre le monde qui vient.
L’épargne ne suffit pas
Cette déconstruction doit s’appliquer en priorité au domaine économique. L’exemple du système bancaire antillais est révélateur. Les banques et les institutions financières jouent un rôle essentiel : elles transforment l’épargne en crédits, financent les entreprises et les ménages, créent la monnaie scripturale et sécurisent les paiements. Sans leur intervention, l’investissement et la croissance s’arrêteraient.
Mais une économie peut disposer d’une épargne importante sans que celle-ci soit transformée en capital productif local. La question n’est donc pas seulement de savoir combien d’argent circule, mais où il est investi, quels risques les acteurs financiers acceptent de prendre et quelles richesses durables sont créées.
Une interrogation légitime demeure : une part suffisante des quelque dix milliards d’euros d’épargne constituée aux Antilles est-elle effectivement transformée en investissements capables d’accroître les capacités productives des territoires ? La question doit être posée sans procès d’intention, car elle touche au passage d’une économie principalement fondée sur la consommation et les transferts à une économie davantage tournée vers la production, l’investissement et l’accumulation de capital.
Financer la transformation de l’économie
Les Antilles peuvent connaître simultanément une forte présence bancaire, une épargne importante et un déficit structurel de financement de certains investissements industriels, technologiques ou agricoles. Il faut donc distinguer le financement de l’économie existante de celui de sa transformation.
Financer un logement, une automobile ou une activité commerciale établie n’est pas économiquement équivalent au financement d’une usine, d’une entreprise technologique, d’une infrastructure énergétique, d’une filière agro-industrielle ou d’une jeune entreprise susceptible de créer des emplois et des exportations. Les banques commerciales interviennent surtout à court et moyen terme, alors que les banques de développement et les investisseurs en fonds propres peuvent accompagner des projets structurants dont la rentabilité se construit sur une durée plus longue.
Le risque, chaînon manquant
Il faut ainsi déconstruire l’idée selon laquelle la seule maîtrise de la fiscalité dans le cadre d’une éventuelle autonomie relevant de l’article 74 permettrait de conduire une véritable politique de développement. La fiscalité constitue un instrument important, mais elle ne remplace ni le capital, ni le financement, ni la prise de risque. Entre l’épargne et l’investissement productif se trouve un intermédiaire essentiel : l’acceptation du risque entrepreneurial et technologique.
Une économie insulaire qui souhaite se réindustrialiser, développer son agriculture, produire davantage d’énergie, investir dans le numérique ou créer de nouvelles filières doit disposer d’acteurs capables d’assumer une partie de ce risque.
Diversifier les sources de financement
Cette réflexion conduit à poser la question du recours aux marchés financiers. Le faible accès des entreprises antillaises aux marchés de capitaux ne s’explique pas uniquement par la petite taille des économies locales. Il renvoie aussi à une culture financière et entrepreneuriale principalement organisée autour du crédit bancaire traditionnel. Or le financement par fonds propres, capital-investissement, obligations ou fonds spécialisés peut soutenir des projets plus risqués et nécessitant des horizons de rentabilité plus longs.
Il ne s’agit pas d’opposer les banques aux marchés financiers. Les deux systèmes sont complémentaires. Mais une économie qui veut changer d’échelle doit diversifier ses sources de financement. La transformation productive des Antilles nécessitera davantage de mobilisation du capital local, de fonds propres et d’instruments permettant de partager le risque entre entrepreneurs, investisseurs privés, institutions financières et puissance publique. Sans cette mutation, le discours politique sur le développement de la production locale risque de rester théorique.
Transformer l’épargne en capital productif
Il faut également déconstruire l’idée selon laquelle l’épargne constituerait en elle-même une richesse productive. Elle ne devient un moteur de développement que lorsqu’elle est transformée en investissement créateur de valeur. La question économique antillaise pourrait ainsi être formulée simplement : comment transformer davantage l’épargne locale en capital destiné au développement de nouvelles filières ?
Construire un écosystème financier antillais
Cette interrogation ouvre la voie à une nouvelle doctrine économique. Celle-ci pourrait s’appuyer sur des fonds de capital-développement, des fonds régionaux d’investissement, des mécanismes de garantie, des sociétés de capital-risque, des obligations territoriales, la mobilisation de l’épargne de la diaspora et des partenariats entre investisseurs locaux et capitaux extérieurs. L’objectif ne serait pas de substituer brutalement un système à un autre, mais de bâtir un écosystème financier capable d’accompagner la prise de risque productive.
Cette évolution est d’autant plus nécessaire que les transformations à venir exigeront des investissements considérables. L’intelligence artificielle, la robotisation, la transition énergétique, l’adaptation climatique, la modernisation des infrastructures, la transformation agricole et la réindustrialisation ne pourront être financées uniquement par les mécanismes traditionnels du crédit. Ces secteurs demandent des capitaux importants, des périodes de maturation longues et une acceptation du risque supérieure à celle du financement bancaire classique.
Financer l’économie antillaise de demain
La véritable déconstruction économique consiste donc à déplacer le regard : il ne faut plus seulement se demander comment protéger l’économie antillaise existante, notamment à travers un octroi de mer par ailleurs en sursis, mais comment financer l’économie antillaise de demain. Dans le premier cas, le système financier accompagne le fonctionnement du modèle existant. Dans le second, il devient l’un des instruments de sa transformation.
De la fiscalité à la stratégie du capital
Il faut enfin dépasser le réflexe selon lequel le développement dépendrait essentiellement de la puissance publique et du levier fiscal. L’État et les collectivités demeureront indispensables pour financer les infrastructures, organiser la formation, apporter des garanties et réduire certains risques. Mais une économie productive ne peut durablement se construire sans réforme du système bancaire et financier antillais. Dans ce domaine, l’intervention de l’État reste déterminante.
La prospective économique devrait donc placer au centre du débat cette question : quel système financier faut-il construire pour accompagner le changement de modèle économique ? Tant qu’elle restera secondaire aux yeux des tenants de l’autonomie, les Antilles risqueront de disposer d’une épargne abondante, mais d’un capital productif insuffisant.
La véritable révolution intellectuelle consisterait à passer d’une conception patrimoniale de l’épargne à une conception stratégique du capital. L’épargne demeurerait une protection individuelle et familiale, mais pourrait également devenir une ressource destinée, dans des conditions maîtrisées, à financer une partie de l’avenir du territoire. Une telle évolution exigerait de solides protections pour les épargnants et une gouvernance financière rigoureuse.
La prochaine révolution intellectuelle
Ainsi, la déconstruction des idées reçues ne relève pas seulement de la philosophie ou de la politique. Elle constitue une méthode d’analyse économique. Elle conduit à interroger les circuits de l’argent, la formation du capital, la prise de risque, le rôle des banques et la capacité des territoires à transformer leur épargne en investissement productif.
C’est peut-être à ce niveau très concret que se jouera la prochaine révolution intellectuelle antillaise : comprendre que le développement ne dépend pas seulement de la maîtrise de la fiscalité, mais de la capacité collective à transformer l’épargne en capital, le capital en investissement et l’investissement en production, en emplois et en nouvelles richesses.
Jean-Marie Nol
Économiste, juriste et ancien directeur de banque





