Dix ans jour pour jour après la disparition de son père, André Constant, le 22 août 2016, Boris Constant a choisi de lui rendre hommage d’une manière profondément personnelle. Non pas en retraçant simplement le parcours de l’opticien, du chef d’entreprise, du militant ou de l’homme engagé que beaucoup de Martiniquais ont connu, mais en s’adressant directement au Père.
Dans ce texte intitulé « Confessions d’un mauvais fils », il fait surgir, à travers les souvenirs de famille, les engagements, les amitiés, les convictions et les anecdotes, le portrait d’un homme généreux, libre et profondément attaché à la Martinique. Et derrière l’hommage public apparaît peu à peu quelque chose de plus intime et d’universel, ce que l’on aurait aimé dire davantage à ceux que l’on aime avant qu’ils ne disparaissent.
Confessions d’un mauvais fils.
Hommage à mon Père André CONSTANT
Pour qui ces confessions sinon à toi mon père qui nous as quittés un 22 août 2016.
Né un 1er novembre, à tes airs taquins, tu n’étais pas un saint, tu étais mieux : tu as fait le bien autour de toi.
Patron et communiste à la fois ! Ça en a sidéré plus d’un. Pourtant il suffit de demander à tes dizaines d’employés ou d’opticiens que tu as formés depuis l’Optique Médicale André Constant en 1956 jusqu’à Constant New-Look en 2006 pour comprendre que tes actions étaient en accord avec tes convictions.
Combien de fois encore, l’enfant devenu adulte me raconte que tu lui as permis d’avoir des lunettes alors que ses parents n’avaient pas de quoi te payer.
À l’instar de cette action sans publicité où tu offrais leurs fournitures scolaires à 10 élèves du collège des Terres Sainville, ta vie a été un engagement pour la jeunesse de ton pays.
L’ancien champion de natation que tu fus a créé avec l’ami Georges Vaton l’Espadon pour que les petits foyalais apprennent à nager dans des conditions sécurisées.
Engagement pour les plus âgés aussi, notamment par la Mutuelle Saintanoise que tu as présidée.
Je me souviens de ces dimanches où je t’accompagnais aux sociétés mutualistes où invité d’honneur, toi l’athée étais si respectueux de ces traditions mêlant cérémonie religieuse et banquet républicain. Ta laïcité s’exprimait dans le respect de toutes les religions. Mgr Méranville ne s’est pas trompé quand il t’invita pour sa consécration.
Ton militantisme dépassait largement le cadre politique auquel on t’a trop souvent cantonné
Il fut aussi économique quand tu menas bataille pour les marins-pêcheurs de Ste Anne, quand tu adhéras à l’AMPI en étant le seul opticien à avoir fabriqué en Martinique des verres ophtalmiques. Non dans un esprit mercantile, mais parce que ta vision du développement était endogène.
Ce n’est pas un hasard si tu as tenu à rester indépendant jusqu’à ta retraite ; si tout ton mobilier professionnel a été dessiné par toi et fabriqué par des artisans locaux ; si tu as voulu fédérer ta profession en constituant un syndicat patronal local ; si tu as pris la tête de la lutte des revendications des artisans et commerçants ;même si ce combat te t’impactait pas directement , toi qui fus le 1er opticien martiniquais diplômé de l’école Supérieure d’optométrie de Paris, le 1er à créer un centre d’adaptation de lentilles de contact géré par ton frère Auguste, le 1er à ouvrir des magasins d’optique hors Fort-de-France ;ce fut à Trinité en 1970,et au Marin 10 ans plus tard, puis à Saint-Pierre, Rivière-Pilote et Le Lamentin.
Protéiforme est le terme pour mieux t’appréhender tant dans la sphère publique que privée. Sur ta table de chevet, des livres d’histoire et d’économie politiques, des essais, jamais de romans contrairement à maman ; mais tu fus un des 1ers à donner une conférence littéraire au Cercle Martiniquais à la sortie de livre La Lézarde de ton ami Edouard Glissant. Et puis des des journaux, des magazines : tellement ! une photo de l’ami Fernand Bibas me bouleverse : celle où tu portes une pancarte Je suis Charlie avant de porter le badge Je suis Claricia. Eclectique dans tes goûts musicaux : Trenet, Reggiani, Malavoi, Mona, Nat King Cole, Mozart de l’opéra, et j’en passe, sont quelques exemples de ta collection qui raisonne encore à mes oreilles.
Ton cercle d’amis de promotion avait pour noms Albert Venutolo, Robert Vilo, Guy Vieules, Georges de Négri, Max Élizé, Yves Parfait ; tous entrepreneurs comme toi de l’après-guerre.
À ta table toujours ouverte, des hommes politiques d’envergure nationale et internationale, des artistes de la Caraïbe, d’ici et d’ailleurs comme cette cantatrice allemande, et puis tes camarades du Parti, Armand Nicolas, René Ménil, les deux Georges, Mauvois et Gratiant.
Tu avais le culte de l’amitié. J’ai en mémoire que tu as été un des rares à avoir répondu présent à la conférence de presse faite par l’ami Alain Cadoré pour dénoncer certains dysfonctionnements à la Meynard. Ironie du sort, tu y es décédé d’une infection généralisée.
Et tu avais le sens de la plus que famille ; combien de tontons et de taties ont peuplé à tout jamais ma vie ! Tonton Manu Béthel, Tatie Maï Cléoron, Tonton Hector Pompée… De toutes tes relations à l’autre, s’il fallait te résumer en un mot, ce serait sans conteste : générosité.
De ces autres enfants que tu aidas dans leurs études supérieures, de tous ces auteurs dont les dédicaces dans la bibliothèque témoignent de ton soutien réel ; de ces tableaux au mur qui disent encore ton mécénat discret mais concret, de tes dons par-ci par là pour tant d’œuvres philanthropiques locales et mondiales comme Médecins sans frontière que tu oubliais de défiscaliser…
Est-ce tout cela qui fit qu’un ami voisin le Dr Michel Yoyo te proposât pour la Légion d’honneur que tu déclinas amicalement quand il t’annonça ses intentions ? Parler de voisin m’amène aussi à penser que ce n’est pas un hasard si tu as choisi d’habiter près du stade Serge Rouch, toi le fervent supporter et contributeur du Golden Star qui fut membre de son comité d’honneur.
À ce stade de mes confessions à ton sujet, je retiens l’adage que derrière chaque grand homme, se cache une femme. Dans ton cas c’est plus que vrai, mais ma mère n’était pas derrière toi, elle était à coté de toi. Ayant fait des études supérieures comme toi, votre complicité intellectuelle était réelle. La sage et sainte femme qu’elle est, a su faire de son couple une sacrée référence.
Confidences pour confidences : tes choix majeurs ont été dictés par des blessures secrètes. Enfant, un accident à l’œil te fit opter pour tes études d’optique et d’optométrie. Adulte, tu t’inscrivis au CNAM pour obtenir ton diplôme d’audio prothésiste parce que ta mère que tu chérissais tant devenait sourde.
Et ton engagement politique naquit quand adolescent tu te moquas d’un enfant avec une paire de chaussures différente à ses pieds. Tu n’oublieras jamais les remontrances de ton père qui te fit comprendre la proximité de la misère autour de toi, enfant de bourgeois…
Mais parler de toi sans mentionner ton côté bon vivant serait te trahir. D’aucuns se souviennent de vos sacrées soirées du samedi gras : un rituel à l’instar de celles qui furent données chez tonton Charlot Glaudon.
Voici en quelques traits qui tu étais : un grand Martiniquais, certes et surtout un sacré papa ; à qui je suis reconnaissant pour les nœuds de cravate que tu as tenu à m’apprendre à faire pour mon entrée en Prépa Sc. Po, toi qui portais si beau la plupart du temps des cols Mao.
Reconnaissant pour cette ouverture d’esprit où nous enfants avions le droit d’être à table avec les grands et de parler de surcroît. C’est d’ailleurs à cette occasion que je t’ai dit que si « j’avais l’âge de voter, ce serait pour Pompidou, pas pour ton Duclos ». Cette anecdote t’a fait sourire et rire de bon cœur jusqu’à la fin.
Reconnaissant pour ton incommensurable tolérance que tu nous inculquas lors de nos nombreux voyages familiaux pour découvrir le monde et en tout premier lieu la Caraïbe.
Reconnaissant pour la honte que tu m’as faite quand j’ai parlé de « la branche pauvre » de la famille, trop fier que j’étais d’appartenir à une famille d’avocats, de médecins, de docteurs en droit, en sociologie, en sciences vétérinaires, d’agrégé de sciences politiques, d’histoire, d’ambassadeur et recteur, d’ingénieur, de militaire et d’une grand-tante carmélite aux USA…
Reconnaissant pour ces conversations d’adulte à adulte, quand j’étais enfant.
Reconnaissant pour tous ces baisers sur le front chaque soir, et même quand nous dormions pour te faire pardonner de rentrer tard après une de « tes foutues réunions ».
Père tendre et aimant ; à qui, malgré mes cartes faites à l’école de « bonne fête papa chéri » que j’ai retrouvées bien préservées dans tes affaires, je confesse être un mauvais fils de ne t’avoir pas assez dit je t’aime. Je t’aime Papa.10 ans sans toi, c’est 10 ans avec toi.
Boris André CONSTANT
22 AOÛT 2026





